Francophonie égyptienne

par Christian Lochon

 

            L’Égypte aura reconnu pendant tout le XIXe siècle et la première moitié du XXe siècle la langue française comme le vecteur du développement et de la transmission des connaissances.

 

                 L’expédition de Bonaparte, puis la gestion de ses successeurs  Kléber et Menou (1798-1802), fut analysée par un officier ottoman d’origine macédonienne qui allait prendre le pouvoir en 1810, Mohamed Ali; impressionné par la discipline et le courage des soldats français, il accueillit plus tard les officiers demi-solde chassés de l’armée en 1815, qui, avec le Colonel Sèves (Soliman pacha qui donna son nom à une des principales places cairotes et compta parmi ses descendants directs le roi Farouq), encadrèrent l’armée égyptienne renouvelée. Tandis que Mohamed Ali enverra se former en France les premiers coopérants en 1826, il recevra un grand nombre de Français qui contribuèrent à la transformation du pays, et parmi eux, les Saint-Simoniens. Parallèlement, le déchiffreur de hiéroglyphes, Jean François Champollion, soutenu par Vivant Denon, ancien de l’expédition d’Egypte et premier directeur du Musée du Louvre, fondera l’égyptologie. Au Caire, seront nommés l’un après l’autre 3 spécialistes français comme directeur des Antiquités égyptiennes, Mariette, Maspéro, Drioton.

                La France, après la mainmise par la Grande Bretagne sur l’Egypte (1882), demeurera pour les Egyptiens nationalistes un refuge et un soutien, ainsi du jeune juriste Mustafa Kamel, et des grands auteurs du XXe siècle, Taha Hussein, Tewfiq el Hakim, etc…

Ce n’est que la malheureuse « expédition de Suez » de 1956 qui coupera les liens culturels séculaires pour quelques années.

                La fin de la guerre d’Algérie, la volonté des présidents De Gaulle et Abdel Nasser, et les habitudes prises de coopération interméditerranéenne, rétabliront harmonieusement ce courant de sympathie et de francophonie.

                Ce rappel était nécessaire pour comprendre la situation du français aujourd’hui. Tout d’abord, les grands collèges confessionnels francophones de garçons et de filles établis dès la fin du XIXe siècle au Caire et à Alexandrie, des Jésuites et des Maristes, ont continué à former les élites du secteur privé et de la haute fonction publique. Des établissements universitaires francophones ont été construits au Caire ; une université privée (2003), présidée par Mme Tahani Omar, qui dirigea l’Association égyptienne de professeurs de français, est dotée de plusieurs départements littéraires, juridiques et scientifiques ; à Alexandrie, l’Université Sedar Senghor, reçoit chaque année, en 3e cycle, des juristes de toute l’Afrique. Enfin un département de sciences économiques francophone a été ouvert à l’Université du Caire. L’acquisition du français est aussi encouragée par tous les professionnels du tourisme, car les visiteurs français sont les plus nombreux des Européens à se rendre sur le Nil.

                La traduction arabe de  A la recherche du temps perdu  vient d’être achevée par l’écrivain à succès Gamal Ghitany auteur, entre autres de La Mystérieurse Affaire de l’impasse Zaafarâni (Actes Sud, 1997), Pyramides (Actes Sud, 2000), et Le Livre des illuminations (Seuil, 2005) ; ses confrères arabophones sont également mis à la disposition du public français : Sonallah Ibrahim, Charaf ou l’Honneur (Actes Sud, 1999) ; Edouard Al Kharrat,  Les Belles d’Alexandrie , (Actes Sud, 1997) ; Mohammed El-Bisatie,  Derrière les arbres (Actes Sud, 2000) ; ils viennent rejoindre les valeurs sûres, Andrée Chédid ou Albert Cossery.

                 Le quotidien « Le Progrès Egyptien » a toujours le mérite d’exister, et le quotidien arabe le plus célèbre « Al Ahram » édite un remarquable supplément hebdomadaire en langue française « Al Ahram Hebdo », dont les articles incisifs sont plus « libres » que ceux de la presse arabe habituelle.

                 Enfin, le « français d’Egypte », avec ses harmoniques chantantes et ses instantanés traduits de l’arabe est plaisant, chaleureux, méditerranéen. Il est utilisé par des jeunes issus de milieux moins favorisés, dont certains quittent leur pays, notamment pour s’installer en France.

                 Boutros Boutros Ghali, qui fut Secrétaire Général de la Francophonie répondant à la question « A l’ONU, certains vous ont considéré comme l’homme des Français » répondait : "dans la mesure où j’ai utilisé la langue française qui, conformément à la Charte des Nations Unies, est l’une des deux langues de travail, avec l’anglais ! J’ai tenu à maintenir un équilibre entre les deux. C’est toujours la même idée : si vous voulez donner aux Nations Unies une dimension universelle, vous devez institutionnaliser cette diversité. J’ai souvent prononcé mes discours en arabe, en français, en anglais, et j’ai défendu avec acharnement le plurilinguisme"

                On peut donc dire que l'afflux des touristes français ou francophones a conduit un grand nombre d'Egyptiens à utiliser le français, comme ils le font pour l'anglais. D'un autre côté, la lecture des auteurs francophones ou traduits en français donnera de plus en plus l'envie aux lecteurs français de se rendre en Egypte;

                La visite des ruines est certes louable mais le contact direct avec les habitants est également nécessaire et peut changer le regard des uns sur les autres.

Christian Lochon

On peut consulter :

Christian Lochon, Le visage de la France à travers la littérature égyptienne contemporaine,  Le Caire , Université Aïn Chams, 1976

Jean Jacques Luthi, La littérature d’expression française en Egypte  Paris, l’Harmattan, 2000

Jean-Jacques Luthi, Anthologie de la poésie francophone d’Egypte, Paris, l’Harmattan, 2002

 

ASSOCIATION DES PROFESSEURS DE LETTRES