À propos d’une lettre...

par Georgette Wachtel

 

 

L'injonction adressée par le Président de la République aux enseignants de lire la dernière lettre de Guy Môquet dans leurs classes me chagrine pour plusieurs raisons. La première, c'est que je la considère comme une atteinte à la liberté pédagogique. Soyons clair à ce sujet. Il et juste de rappeler que dans le cadre des programmes adaptés à l'âge des élèves, il soit accordé obligatoirement une place à la littérature résistante, qu'il soit demandé d'insérer la lecture d'une lettre de condamné à mort avant son exécution et ce, au choix du professeur ou de l'équipe pédagogique, afin d'éviter la lassitude ou la banalisation de l'événement, danger inévitable par l'effet de la répétition tout au long d'une carrière scolaire, et de la faire solennellement à une date précise ou autour de cette date, à l'occasion de la fête de la Victoire par exemple, le 8 mai, ou de l'anniversaire de l'armistice du 11 novembre, mais dans un autre état d'esprit puisque cette victoire a permis d'instaurer de nouveaux rapports avec l'Allemagne, qu'avec le temps elle est ressentie comme la défaite du nazisme plus que celle du peuple allemand qui, grâce à elle, est entré en démocratie. Il est nécessaire que les jeunes comprennent que l'Europe démocratique s'est construite douloureusement, au prix de lourds sacrifices et de lourdes erreurs qu'inspire l'esprit de revanche.

La seconde raison de mon mécontentement procède d'une exigence de vérité. On peut être surpris par le choix de Guy Môquet comme héros de la jeunesse résistante. Certes, c'est une belle figure, émouvante et digne mais il n'a pas eu le temps d'entrer dans la Résistance : nous ne doutons pas qu'il se serait engagé s'il n'avait été arrêté par les autorités françaises à la place de son père, recherché comme communiste, et fusillé comme otage par les nazis. Mais il y a eu tant de résistants fusillés, jeunes, même s'ils avaient un peu plus de seize ans, et des moins jeunes, pères et mères de famille dont le sacrifice a aussi son prix. Certes les jeunes peuvent s'identifier à Guy Môquet mais qu'ils pensent donc aussi à la souffrance des orphelins !

D'ailleurs l'injonction du Président de la République a déjà des conséquences inattendues ; l'une est burlesque et regrettable, l'autre politique. La lecture de la lettre du jeune héros, loin de galvaniser l'équipe de rugby, est rendue responsable de sa défaite. L'épisode serait comique s'il n'était odieux d'instrumentaliser les derniers moments d'un condamné à mort afin de susciter l'agressivité des joueurs dans un climat de guerre à l'opposé de ce que doit être l'esprit sportif : l'adversaire sur le stade n'est pas un ennemi. Ce n'est pas ainsi qu'on mettra fin à la violence des supporters. Nos rugbymen, heureusement, ont l'âme tendre. La deuxième conséquence, d'ordre politique, ne manque pas de sel : sans perdre de temps le P.C. lance une campagne de recrutement à l'effigie de Guy Môquet.

Il est à parier que la lecture obligatoire de la lettre de Guy Môquet ne survivra pas à la durée de l'actuelle présidence ; elle tombera peu à peu en désuétude comme la commémoration obligatoire de l'armistice du 11 novembre pour les élèves des écoles communales lorsque j'étais élève dans une petite ville de province, il y a bien longtemps de cela...

Georgette Wachtel