Association des Professeurs de Lettres

 

Rapport

sur le rapport du Haut Conseil de l’Education sur le collège

(Comité du 20 novembre 2010)

 

 

L’Association des Professeurs de Lettres avait, en novembre 2009, dénoncé les travers de « l’attestation des connaissances et compétences du socle commun au palier 3 » ainsi que les risques que cette forme d’« évaluation » faisait courir au savoir, viatique indispensable pour des générations qui doivent affronter un monde toujours plus complexe. Cette motion n'a pas été prise en considération par les experts du HCE, qui a publié un rapport de quarante-six pages sur le collège où il est préconisé de renoncer au « collège unique » au profit de « l’Ecole du socle commun ». A l’instar des sages du Haut Conseil de l’Education qui en regardent « les performances comme médiocres et en baisse », nous ne regretterons pas un système qui produit chaque année un fort contingent d’élèves dépourvus de toute formation, injustice insupportable pour l’école de la République.

Proposer néanmoins de remplacer ce collège par « l’ Ecole du socle commun » nous semble suicidaire pour la formation intellectuelle de la jeunesse. Considérant en effet l’actuel collège comme un « petit lycée » plus soucieux de préparer les élèves à l’entrée au lycée général que de leur donner un  « socle commun », les sages du Haut Conseil croient bon de rattacher le collège à l’école primaire, c’est-à-dire, selon l’APL, de « primariser » le premier cycle de l’enseignement secondaire, alors que le passage de l'école primaire au collège correspond à un saut qualitatif dans le développement de l'enfant. Qui veut, donc, noyer son collège l’accuse d’élitisme et lui attribue les missions traditionnellement dévolues à l’école primaire. Le rapport reconnaît pourtant, dans un long paragraphe, que « le collège hérite des déficiences de l’école primaire », mais il se garde d’en tirer la moindre conclusion sur le fonctionnement de cette institution. Or, rattacher le collège à une école primaire qui ne remplit plus son rôle, pour le lui assigner, c’est une fois de plus prendre le problème à rebours, car, comme l’ont montré les réformes successives de l’université puis du lycée, c’est s’employer, en vertu d’une logique  proprement swiftienne, à réguler un fleuve en partant de l’estuaire.

 

Il y a là en tout cas une baisse d’ambition intellectuelle pour les élèves et un mépris certain pour les professeurs de collège, désormais conviés à enseigner « autrement » plusieurs disciplines à la fois, non sans avoir fourni la preuve de « leur motivation pour ce métier » (page 37), et accepté de  pratiquer l’aide au travail et le tutorat en plus de leurs heures d’enseignement. Mais ce que l’on peut surtout discerner dans ces propositions, c’est la certitude inavouée des rapporteurs que les « nouveaux publics » ont désormais besoin, pour acquérir la base des connaissances fondamentales, de quatre années de plus que leurs devanciers. Outre que de tels préjugés sont moralement contestables, il y a lieu de s’étonner d’une autre lacune : comment les rapporteurs ont-ils  pu  omettre de souligner l’extrême nécessité d’éduquer à l’attention, à la concentration et à l’effort le public des écoles primaires qui est précisément en âge de recevoir les bonnes empreintes, alors qu’il est déjà bien tard au collège ? La réponse est sans doute que, pour être bardés de titres, les sages du H.C.E. n’en ignorent pas moins le terrain.

Ce rapport est aussi une grave attaque contre les disciplines, devenues dérangeantes dans un contexte de « compétences » au spectre aussi large que flou. On lit ainsi, page 36, que « les disciplines doivent être au service du socle » et cela confirme les craintes exprimées dans notre motion de novembre 2009, car dans l’esprit des rédacteurs du rapport, les disciplines deviennent, de fait, secondaires par rapport au socle et aux « compétences ». C’est l’instrumentalisation et la dénaturation des disciplines qui sont ainsi préconisées. Cela nous paraît extrêmement préjudiciable à l’intérêt des élèves qui ne se voient proposer, avec cette « Ecole du Socle commun », rien d’autre qu’un sous-collège, qu’un sous-produit de la décomposition de l’école primaire.

Plus loin, c’est tout naturellement que le rapport préconise « qu’il revient au livret personnel de compétences de l’élève d’attester l’acquisition du troisième et dernier palier ». Notre précédente motion a largement souligné l’absurdité de ce « livret de compétences », dont on se demande si nos sages l’ont eu sous les yeux. Si c’est le cas, comment des esprits aussi éclairés peuvent-ils cautionner pareilles propositions incongrues formulées dans un jargon sibyllin ?

Enfin, dans le même état d’esprit, l’approche par « compétences » nous dit-on, présente l’avantage « d’entraîner le recul puis la disparition du redoublement », ce qui n’est pas le cas avec « la note moyenne ». Et les rapporteurs de conclure avec franchise, en page 35, après avoir affirmé  sans preuves que « du point de vue de la progression des élèves, l’inefficacité du redoublement est avérée », que « le coût du redoublement est élevé ». Autant dire que tous les collégiens valideront , sans coup férir ni grever le budget national, puisque le redoublement aura disparu du paysage scolaire, leur précieux « livret de compétences », sans doute appelé à remplacer le Diplôme National du Brevet. Selon en effet le Haut conseil, qui « recommande pourtant d‘engager une réflexion approfondie sur le rôle et les objectifs du DNB », cet examen « n’est ni reconnu comme diplôme sur le marché , ni nécessaire pour passer en seconde ».

 

 

L’APL estime malheureusement que ce rapport, davantage fondé sur la compilation de tous les points de vue à la mode que sur la réalité des classes, sonne, s’il reste en l’état et s'il est suivi d’effet, la fin du collège. Dans ces conditions, le collège devient une « école primaire prolongée » et le futur collégien risque tout au plus de posséder, à seize ans, un bagage égal à celui de l’actuel écolier de douze ans. Ce fardeau ne lésera certes pas sa colonne vertébrale, mais, pour entrer au lycée général, il pourrait lui devenir indispensable de recourir aux officines privées de remise à niveau. Le parcours du collégien sera donc moins celui d’un combattant que celui d’un cueilleur automatique de « compétences » désormais épargné, au fil des ans, par l’affront du redoublement, par les risques de la « note moyenne » qui vient pourtant d'être restaurée dans cette référence de la pédagogie que serait la Suède, et par l’échec à l’examen. Ce rapport est un faux prétexte pour les gardiens du budget, un vrai désastre pour l’intelligence, le raisonnement, la réflexion, le goût de l’effort et l'avenir de notre jeunesse, c’est-à-dire celui de notre pays.

 

 

Paris, le 20 novembre 2010.