Le dialogue des langues au service de la littérature francophone et de son enseignement (Communication faite au Xe Congrès de la F.I.P.F., juillet 2000),

par Léon Nadjo*

Nous voici venus des quatre coins du monde, rassemblés par l’usage de la langue française et l’intérêt porté à son enseignement. La diversité de nos origines géographiques, ethniques, raciales, etc. illustre la vocation à l’expansion de la langue française, une vocation, semble-t-il, précoce, puisque, selon la typologie du professeur Willy Bal, «stricto sensu, le français étant de souche d’oïl — quel qu’ait été son mode de formation —, ne relève de la tradition française que la partie septentrionale du domaine gallo-roman, qui, débordant des limites politiques de la France, englobe la Wallonie (Belgique romane), les îles anglo-normandes, la Suisse romande et le Val d’Aoste (appartenant à l’aire des parlers de transition, dits franco-provençaux). Tout le reste de la francophonie, y compris des territoires situés à l’intérieur des frontières de la France, est zone d’expansion1». Nous sommes donc nombreux à ne pas être nés en français — on aura remarqué le clin d’œil au titre d’un ouvrage d’Émile Genouvrier2 —, c’est-à-dire à ne pas être francophones de naissance, puisque le français n’est pas notre langue maternelle, mais francophones par expansion, quelle qu’en ait été la forme, «francophones par destination», selon l’expression d’Onésime Reclus (1837-1916), l’inventeur du mot «francophonie».

Nous commencerons donc par décrire succinctement la situation linguistique de tels francophones, surtout quand ils sont écrivains. Puis, nous nous intéresserons à la façon dont cette situation affecte leurs œuvres, avant de conduire, pour finir, des réflexions sur quelques particularités, surtout lexicales, qui constituent une des originalités de ces littératures francophones.

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Nul n’ignore la relation nécessaire entre langue et littérature, soulignée avec force et pertinence par Roman Jakobson, dans son Essai de linguistique générale. Sans doute les littératures francophones sont-elles écrites en français, mais dans des aires géographiques où le français est en contact avec d’autres langues, d’autres cultures, voire d’autres littératures, orales ou écrites. Il s’ensuit une variété de situations peu propices à la généralisation. C’est que, comme écrit Dominique Combe : «la diversité des situations linguistiques et des patrimoines culturels nationaux paraît défier une réflexion globale sur la francophonie littéraire comme telle3.» Aussi ne peut-on parler d’écrivain francophone qu’au prix d’une très forte abstraction, d’une schématisation audacieuse, trop audacieuse : on ne saurait couler dans le même moule Patrick Chamoiseau, Raphaël Confiant, Axel Gauvin, Monique Agénor et Mongo Beti, Cheikh Hamidou Kane, Jean Malonga. Voilà pourquoi il est méthodologiquement plus indiqué de restreindre cette quête par exemple à l’écrivain d’Afrique noire francophone, parce que, malgré sa redoutable complexité, l’Afrique francophone est généralement perçue, à tort, semble-t-il, mais par principe, comme un ensemble relativement homogène.  Bien évidemment, les problèmes qui seront débattus sont transposables à d’autres aires géographiques de la francophonie, avec les spécificités, les nuances et les correctifs qui s’imposent. Et d’abord le problème de la langue maternelle.

Fausse évidence selon les uns4, réalité prégnante selon les autres5, la langue maternelle est une sorte de croix pour le linguiste. Jean-Didier Urbain en fait une remarquable sociogenèse dans une étude intitulée «La langue maternelle, part maudite de la linguistique6 ?» René Kochmann, dans un bel article au titre provocateur «Y a-t-il une langue maternelle dans la salle7 ?» en tente une analyse sémique à partir d’une enquête opérée sur une quinzaine de personnes à qui il est demandé d’exprimer dans leur langue native, une langue autre que le français, la notion de langue maternelle. Voici les trois sèmes qui constituent, selon René Kochmann, le sémème de langue maternelle :

  «1) idiome parlé par un des géniteurs, généralement la mère,

2) idiome parlé dans le pays où on est né (dont on suppose le plus souvent qu’il est aussi celui qu’on habite),

3) idiome vis-à-vis duquel celui qui le parle manifeste en le désignant comme sa langue maternelle un sentiment d’appartenance en général plus marquée que vis-à-vis de toute autre langue qu’il connaîtrait8».

René Kochmann s’empresse d’ajouter «qu’un seul de ces trois sèmes suffit à assurer la désignation de lm[9». On pourrait étayer cette affirmation par quelques remarques. Ainsi le Trésor de la langue française (T.L.F.) ne s’attache qu’au sème 1, dans sa définition que voici : «Première langue apprise par une personne (généralement celle de la mère10. On soulignera la prudence de cette définition, mais aussi et surtout le rôle important de la mère, «première maîtresse de langue». Sans doute, dans une civilisation patriarcale, cette première langue est-elle plutôt celle du père, des pères. Aussi Cicéron, dans le Traité des fins 11, rend-il l’expression langue maternelle par patrius sermo, cette «langue des ancêtres (mâles), [...] qui faisait partie du patrimoine», selon Jean Batany12. On voit là la contiguïté entre les sèmes 1 et 2, voire leur possible confusion. Au total, la langue maternelle est, comme écrit Albert Barrera-Vidal, «un code linguistique élaboré pour l’essentiel avant même tout processus de scolarisation et qui, d’une certaine façon, ne cessera jamais complètement de constituer un système de référence, implicite ou explicite, une grille mentale au travers de laquelle l’apprenant va acquérir toute autre langue ultérieure, le français dans notre cas13

Quelle est donc la langue maternelle d’un Africain francophone, d’un écrivain d’Afrique noire francophone ?

Naturellement, il faudrait enquêter cas par cas. Mais cette démarche, sans être toujours opératoire, risquerait de conduire à une science du détail, souvent fastidieuse, car, selon le constat judicieux de Claude Pairault, «les cas d’espèces sont nombreux, depuis la situation d’un enfant de la campagne, né de parents monolingues appartenant à la même ethnie, jusqu’au fils ou à la fille de fonctionnaires eux-mêmes compétents en français et soumis aux aléas de déplacements administratifs dans divers centres plus ou moins urbanisés. Entre ces deux extrêmes, beaucoup de nuances individuelles affectent l’histoire et même la réalité d’une langue maternelle14.» Il vaut mieux tâcher de réfléchir au problème dans sa globalité, mais pareille réflexion se heurte à de nombreux obstacles. Et d'abord celui qui tient à la diversité des langues  négro-africaines, qui fait si souvent comparer la carte linguistique de l’Afrique à une «mosaïque», à un «damier» : diversité à l’intérieur de l’ensemble de l’Afrique noire, diversité au sein des États. Aussi est-ce souvent à un multilinguisme qu’on a affaire en Afrique, où le français se trouve à côté de plusieurs langues africaines. Difficulté réelle, mais non insurmontable, car, comme écrit justement Maurice Houis, «il y a bien un damier linguistique en Afrique, mais ce damier s’organise en ensembles15.» L’un d’eux est, par exemple, le groupe  sénégalo-guinéen, où entrent le pular, le wolof, le sérère, le diola, langues parlées au Sénégal et qui, malgré des différences, comportent des similitudes de structures. Le chercheur doit donc privilégier l’étude de tels ensembles, dans ses descriptions scientifiques des langues négro-africaines pour elles-mêmes, mais aussi pour permettre, par des études contrastives, l’enseignement du français, langue seconde, d’autant que les langues négro-africaines sont structurellement différentes des langues indo-européennes dont dérive le français. Voilà un constat qui importe, doit importer au didacticien.

La situation décrite aboutit donc à la coexistence effective d’une ou de plusieurs langues «maternelles» avec la langue française, qu’elle soit seconde ou étrangère16. De ces contacts de langues naissent fatalement, car les faits linguistiques sont têtus, des interférences phonétiques, lexico-sémantiques, syntaxiques, rhétoriques qu’on peut marginaliser, voire occulter, ou accueillir avec discernement. Comment cette situation affecte-t-elle les œuvres de l’écrivain francophone ?

Une question préalable : pourquoi écrit-il dans la langue de l’Autre ? Les réponses à cette question varient selon la situation linguistique du francophone, selon la possibilité ou non pour lui du choix de sa langue d’écriture. Cette possibilité existe, par exemple, pour le francophone maghrébin, malgache, vietnamien, qui possède, selon le constat judicieux de Robert Jouanny, «une langue écrite, voire une littérature susceptibles de rivaliser avec celles du colonisateur17». Cette possibilité existait pour les avant-gardistes du théâtre français qu’étaient, dans les années 50, les alloglottes Samuel Beckett (Irlandais), Arthur Adamov (Russe-caucasien), Eugène Ionesco (Roumain), mais ils mettaient un point d’honneur à écrire en français, parce qu’ils croyaient au raffinement et au prestige de cette langue, une langue d’intellectuel. Or, pour l’écrivain francophone d’Afrique noire, point de liberté de choix linguistique, pour plusieurs raisons : une bien meilleure connaissance de la langue française, parlée et écrite, que de ses propres langues souvent non encore décrites scientifiquement ; les contraintes de l’édition, le souci, bien légitime, de la diffusion inter-africaine, internationale et, conséquemment, de la notoriété — réponses à la question lancinante : pour qui écrit-il dans la langue de l’Autre ? —, d’autant qu’en Afrique, l’analphabétisme des masses et leur pauvreté retardent la civilisation du livre.

Mais comment exprimer pleinement la Négritude, c'est-à-dire toutes les valeurs de «l’âme noire», dans une langue, malgré tout, étrangère, d’autant que si la langue ne tient pas à la race, elle est liée à la culture, elle est, comme disait joliment Émile Benveniste, «l’interprétant de la société» ? Langue, malgré tout, étrangère, car la situation d’extranéité de l’écrivain noir francophone vis-à-vis de la langue française est un peu particulière : la vie de l’école, d’une école naguère résolument assimilatrice et où régnait en maître le symbole, si humoristiquement évoqué par Bernard B. Dadié dans son premier roman, Climbié (1956), la lui a imposée très tôt, au point qu’il s’y sent pleinement à l’aise pour s’exprimer dans différents domaines, sauf, peut-être, lorsqu’il a à se dire, à exprimer les «profondeurs abyssales» de son être dans ce qu’elles ont de spécifique et d’intraduisible dans une autre langue, parce que, quoi qu’il fasse, il n’est pas né en français. Et pourtant, dans ce cadre hérité de l’histoire, il arrive à révéler quelques valeurs de son peuple. Comment ? Parmi les solutions avancées pour tourner cette difficulté, pour le grand bien des littératures francophones d’Afrique noire, voire de l’ensemble francophone, on peut évoquer, d’abord, celle de l’ancienne génération, puis les tendances de la jeune génération.

Dès septembre 1937, dans une conférence intitulée «Le problème culturel en A.O.F.» et recueillie comme article liminaire dans Liberté I, Léopold Sédar Senghor clame sans détours la cohérence nécessaire entre langue, littérature écrite et civilisation, dans un jugement qu’il reconnaîtra, lui-même, plus tard, «par trop sommaire18». Mais, vu sa situation, il se résout à une solution partagée par la plupart des écrivains noirs de sa génération : elle consiste à privilégier, dans la langue française considérée comme un simple outil, fût-il merveilleux, les caractères essentiels des langues négro-africaines, tels qu’ils sont apparus à des observateurs attentifs comme André Davesne, Maurice Delafosse, Leo Frobenius, Léopold Sédar Senghor lui-même : «l’incroyable richesse du vocabulaire», la prédilection pour le concret, l’importance de l’image, du mot-image, celle du rythme et du chant, la préférence marquée pour la coordination et la parataxe, cette «syntaxe de juxtaposition» qui fait l’économie des mots-outils, des mots-gonds, et laisse à l’intelligence du lecteur ou de l’auditeur le soin de retrouver le lien logique entre les idées.

Ces tendances à privilégier par l’écrivain noir constituent l’espace de liberté dans lequel, par souci d’authenticité, il peut et doit se mouvoir, un espace accru par la libération linguistique en œuvre dans la langue française, au moment où naît la littérature négro-africaine d’expression française. Qu’on songe, ici, à ces vers de Victor Hugo :

«Je nommai le cochon par son nom : pourquoi pas ?

J'ai dit au long fruit d’or : mais tu n’es qu’une poire !»

Il s’agit, en réaction contre le froid rationalisme de Malherbe, de conférer une dignité littéraire aux termes populaires et techniques susceptibles d’exprimer les individualités dans ce qu’elles ont de singulier;. Mais cette libération linguistique vise aussi, chez les romantiques, à la production de sensations par l’image, au moyen de la dislocation de «ce grand niais d’alexandrin». Après le romantisme, le symbolisme, qui s’efforce de «suggérer des impressions par la musique des mots et par la transparence des obstacles.» Mais c’est surtout le surréalisme qui, au début du XXe siècle, renoncera à toute structuration logique pour livrer l’âme à nu, «dictée de la pensée en l’absence de tout contrôle exercé par la raison, en dehors de toute préoccupation esthétique ou morale», comme écrit André Breton. Quelle admirable rencontre de ces surréalistes avec l’Afrique, avec l’une des dominantes de l’expression africaine, la parataxe !

Telle est la solution de l’ancienne génération, et voici un exemple de sa mise en œuvre, sur lequel j’aime à revenir, parce qu’il l’illustre à merveille. C’estJoal, ce poème du souvenir consacré à la terre natale et tiré de Chants d’ombre (1945) :

Joal !

Je me rappelle,

Je me rappelle les signares à l’ombre verte des vérandas

Les signares aux yeux surréels comme un clair de lune sur la grève

Je me rappelle les fastes du Couchant

Où Koumba N’Dofène voulait faire tailler son manteau royal.

Je me rappelle les festins funèbres fumant du sang des troupeaux égorgés

Du bruit des querelles, des rhapsodies des griots.

Je me rappelle les voix païennes rythmant le Tantum ergo

Et les processions et les palmes et les arcs de triomphe.

Je me rappelle la danse des filles nubiles

Les chœurs de lutte — oh ! la danse finale des jeunes hommes, buste

Penché élancé, et le pur cri d’amour des femmes

Kor Siga !

Je me rappelle, je me rappelle ...

Ma tête rythmant

Quelle marche lasse le long des jours d’Europe où parfois

Apparaît un jazz orphelin qui sanglote sanglote, sanglote.

On aura remarqué la parfaite orthodoxie de la langue française, dans ce poème. Et pourtant, L.S. Senghor s’emploie à y restituer l’univers nègre par différents procédés :

— l’emploi du vocabulaire concret, comme il advient souvent dans les langues négro-africaines : «signares», «griots», «chœurs de lutte», «Koumba N’Dofène», etc. ;

— le recours aux images, notamment à l’image-symbole, illustrée ici par «les signares aux yeux surréels», image aussi surréelle qu’heureuse ;

— la pratique de la parataxe, illustrée par l’écrasante prépondérance, dans le poème, de propositions indépendantes qui donnent le sentiment que la parole y est jaillissement pur ;

— la recherche du rythme, ici obsessionnel, créé par des procédés rhétoriques dont le plus important est la répétition, généralement en anaphore, de «je me rappelle», qui cadence l’ensemble du carmen. Relevons encore les allitérations, l’accumulation de termes ponctués par et : «Et les processions et les palmes et les arcs de triomphe», qui produisent un effet rythmique, car ce sont comme autant de bonds de la pensée. On pense à Paul Claudel et à certains de ses emplois de la conjonction de coordination et, si bien étudiés par Gérald Antoine.

Ainsi donc, la langue française, loin d’être ressentie comme un carcan, peut-elle être un instrument de libération, de liberté. D’où la proclamation de L. S. Senghor, dans un article intitulé «Le français, langue de culture» : «[...] nous, politiques noirs, nous, écrivains noirs, nous sentons, pour le moins, aussi libres à l’intérieur du français que de nos langues maternelles. Plus libres, en vérité, puisque la liberté se mesure à la puissance de l’outil : à la force de la création19.» Mais cette liberté reste fort respectueuse du génie de la langue française, de ses usages, de sa grammaire. Tout au plus s’enhardit-elle, mais rarement, à l’intrusion de quelques néologismes : on pense, ici, à «signare».

Un autre visage de cette liberté consiste en une sorte de «défrancisation» des mots par la recherche d’associations insolites, d’une violence verbale due à des accouplements inattendus. Le cas est fréquent chez Aimé Césaire. Ainsi dans la fin de ce fragment de Cahier d’un retour au pays natal :

Ceux qui n’ont inventé ni la poudre ni la boussole

ceux qui n’ont jamais su dompter la vapeur ni l’électricité

ceux qui n’ont exploré ni les mers ni le ciel

mais ils savent en ses moindres recoins le pays de souffrance

ceux qui n’ont connu de voyages que de déracinements

ceux qui se sont assoupis aux agenouillements

ceux qu’on domestiqua et christianisa

ceux qu’on inocula d’abâtardissement

tam-tams de mains vides

tam-tams inanes de plaies sonores

tam-tams burlesques de trahison tabide20.

Un constat : chez Aimé Césaire comme chez Léopold Sédar Senghor, rien qui déroge fondamentalement, sauf cas extrêmement rare, à l’orthodoxie langagière.

Or, la jeune génération des écrivains noirs francophones paraît plus audacieuse dans sa pratique de la langue française, moins respectueuse, parfois, de sa syntaxe, non par volonté de provocation, mais par un souci plus aigu d’authenticité, par un désir plus affirmé de vivifier la langue française.

C’est le cas du Malinké Ahmadou Kourouma, l’auteur du beau roman intitulé Les soleils des Indépendances21, « un livre chargé de significations, plein d’odeurs, de stridences et d’images qu’accompagne le rythme même de la palabre africaine», selon Moncef S. Badday22. Il s’agit d’un roman de la déception et de l’amertume, puisque le militantisme intéressé de Fama ne lui a valu, une fois l’indépendance de son pays obtenue, d’être gratifié que «de la carte nationale d’identité et de celle du parti unique». Mais ce n’est pas le seul malheur de Fama : Salimata, son épouse «à la senteur de goyave verte», connaît le drame de la stérilité. Voilà, avec leurs problèmes, les héros de cette œuvre forte, qui frappe par la bigarrure de son style. À preuve, à côté de phrases d’une correction parfaite, les extraits suivants : « Le cousin Lancina, un cousin lointain qui, pour réussir, marabouta, tua sacrifices sur sacrifices, intrigua, mentit et se rabaissa à tel point que...» ; ou encore : «Prier Allah nuit et jour, tuer des sacrifices de toutes sortes, même un chat noir dans un puits ; et ça se justifiait ! Les deux plus viandés et gras morceaux des Indépendances sont sûrement le secrétariat général et la direction d’une coopérative...» Le pragmatisme d’Ahmadou Kourouma frise, parfois, un certain irrespect pour la langue française, puisque nous relevons, dans les exemples cités, un syntagme insolite comme «tuer un sacrifice», une néologie pittoresque et suggestive comme «viandés». Ces mot et tour ont été influencés par le malinké, si nous nous fions à l’aveu qu’Ahmadou Kourouma lui-même fait, au sujet de son livre, dans l’interview que Moncef S. Badday reproduit dans «Ahmadou Kourouma, écrivain africain». Écoutons Kourouma : «Ce livre s’adresse à l’Africain. Je l’ai pensé en malinké et écrit en français en prenant une liberté que j’estime naturelle avec la langue classique [...] Qu’avais-je donc fait ? Simplement donné libre cours à mon tempérament en distordant une langue classique trop rigide pour que ma pensée s’y meuve. J’ai donc traduit le malinké en français, en cassant le français, pour trouver et restituer le rythme africain23

Si l’écolier limousin parlait latin en français, Ahmadou Kourouma parle, parfois, malinké en français, en recourant à des créations néologiques. S’agit-il d’une simple greffe ou faut-il y voir un «français métissé» ? S’agit-il d’une sorte d’idiolecte, d’une tendance passagère ou d’une mode d’époque ? L’avenir le dira. On rappellera seulement, dans Giambatista Viko, ou le Viol du Discours africain24 du zaïrois Mbwill Ngal, le projet qu’a le héros, un intellectuel africain, d’écrire un roman alliant aux avantages de l’oralité la solidité «de la technique narrative occidentale».

Voilà quelques exemples de la façon dont le dialogue des langues a pu servir, dans l’Afrique noire subsaharienne, les littératures francophones, ces littératures qui, par la variété des genres pratiqués (conte, théâtre, épopée, roman, nouvelle, lettre, élégie, etc.) et des thèmes abordés, par la bigarrure, la luxuriance et la saveur de leur style, enrichissent et renouvellent le corpus littéraire français, élargissent notre vision du monde, accroissent notre expérience de l’homme.

Mais l’une des originalités de ces littératures francophones tient à leur très riche lexique, qui abonde en particularités qu’il faut connaître et faire connaître. Il y a là une autre conséquence de l’éclosion de ces littératures dans des milieux où il y a dialogue des langues et des cultures. D'où le plaidoyer, à des fins de transparence, pour «Un Trésor francophone25» — tel est le titre d’un article programmatique de Bernard Quémada, à la XIVe Biennale de la langue française à Lafayette, en 1991 —, sur le modèle du Trésor de la langue française, et où seraient enregistrés « les emplois stabilisés dans une aire géopolitique déterminée» et «nécessaires, là, pour «vivre en français26» : africanismes, belgicismes, canadianismes, helvétismes, québécismes27, etc. En attendant, peut-être faut-il déjà faire plus de place, dans les dictionnaires habituels, aux «usances de la langue française à travers le monde», selon le vœu de Maurice Piron à la Biennale de Dakar de 1973. Voilà un aspect à aborder dans le dernier mouvement de cette intervention, à propos des africanismes, vaste champ ouvert à l’écrivain noir francophone et qui appelle quelques réflexions.

Sans nous attarder  à l’emploi historique du mot, qu’il nous est arrivé d’étudier ailleurs et sans grande portée ici, nous entendrons ici par «africanismes» les particularités phoniques, morphosyntaxiques, lexico-sémantiques et stylistiques propres au français d’Afrique et qui se manifestent surtout en langue. Ainsi Willy Bal a-t-il pu noter, dans le français d’Afrique centrale, «la confusion entre voyelles orales et voyelles nasales, surtout par dénasalisation de celles-ci : dimache pour dimanche...», le recours à l’article défini là ou le partitif est attendu (ex. : je mange le pain pour je mange du pain), la prédilection pour la parataxe, la confusion d’hier et de demain, parce que, dans les langues bantoues, ces deux notions sont exprimées par le même mot dont le contexte aide à préciser la valeur temporelle, l’emploi, au Zaïre, de «c’est-à-dire» au début d’une requête28. Il apparaît, ainsi, que l’africanisme se manifeste dans tous les secteurs de la langue, notamment dans le domaine lexico-sémantique. C’est, du reste, là qu’on dispose des études les plus minutieuses, notamment du remarquable Inventaire des particularités lexicales du français en Afrique noire, ouvrage monumental d’environ cinq cent cinquante pages, fruit de la collaboration de nombreux experts, dont le conseil scientifique fut présidé par un excellent africaniste, le professeur Willy Bal ; ouvrage fort instructif, dans la mesure où il s’applique à nous informer, avec la plus grande rigueur scientifique, des «usances»,selon la terminologie de Damourette et Pichon, de cette partie de la francophonie, des africanismes.

Il suffit de parcourir l’Inventaire pour constater l’immense richesse de la créativité lexicale du français en Afrique noire, manifestée par le recours à de nombreux procédés linguistiques, en vue de la satisfaction des besoins dénotatifs propres à l’Afrique : emprunt (ex. capita : 1.— «chef d’un petit village, adjoint au chef» ;  2.— «contremaître» ; 3.— «délégué d’une autorité supérieure...» ; transposition (ex. couvent désigne, au Bénin et au Togo, l’«abri  ou temple d’un fétiche, où se déroulent les cérémonies rituelles») ; dérivation, surtout suffixale, que le suffixe soit verbal -er (ex. cadeauter «offrir un cadeau»), nominal -eraie (ex. cocoteraie  — Bénin, Côte d’Ivoire, Togo — «lieu planté uniquement de cocotiers»), ou adjectival -ard (ex. broussard — Bénin, Centrafrique, Côte d’Ivoire, etc. — «provincial», «mal dégrossi») — signalons, ici, la nette prépondérance des verbes en -er, peut-être à cause de la commodité de leur flexion (ex. cadeauter, enceinter, etc.) — ; dérivation préfixale (ex. démarabouter — Côte d’Ivoire— «lever un envoûtement, combattre un mauvais sort») ; composition, par exemple, dans les hybrides comme boy-cuisinier  «cuisinier, domestique chargé des travaux courants du ménage et en particulier de la cuisine» ; boy-bébé  «domestique de sexe masculin qui s’occupe des jeunes enfants» ; cas de synapsie, selon la terminologie d’Émile Benveniste, comme dans case à palabre  «case ou apatam qui abrite les réunions des hommes du village».

On notera qu’en terme de «fonctionnalisation», nombre de ces formations sont économiques, dans la mesure où elles permettent une brachylogie. En tout cas, tant de créativité lexicale révèle, chez l’Africain, quelque génie linguistique.

Il faut, toutefois, déplorer la timidité des lexicographes à accueillir dans leurs dictionnaires nombre de ces particularités lexicales du français. Sans doute faut-il se réjouir que l’Académie française ait accueilli dans le Tome I de son Dictionnaire, des africanismes comme «commensalité», «essencerie», «gouvernance», mais aussi des canadianismes comme «auto-neige», «barguigneur», des belgicismes comme «aubette», «drache», «frottemanche», des helvétismes comme «dévaloir», «écolage», «grimpion». Cet accueil est vraisemblablement dû, en grande partie, au succès des littératures francophones. Mais il s’agit là d’heureuses exceptions. Généralement, c’est la réserve qui l’emporte.

Pareille attitude surprend peu, quand on songe, par exemple, à la prudence, toute louable, de Maurice Étienne Beutler, ex-secrétaire général de l’A.U.P.E.L.F., qui, dans l’Avant-Propos de l’Inventaire, écrit, p. xi : «on l’a dit, et il faut le redire, cet ouvrage n’est pas un dictionnaire. Il ne légitime pas un usage ou des usages, mais se contente de les faire connaître avec le maximum de rigueur scientifique.» Au fond, le problème soulevé par cette prudente remarque est celui de la norme. Or, Alain REY, dans un article paru en 1983 et intitulé «Norme et dictionnaires (domaine du français29)», après avoir salué l’importante contribution à la connaissance du domaine lexical que constitue, pour l’Afrique noire, l’Inventaire des particularités lexicales du français en Afrique noire, ajoute : «Certaines de ses entrées devront être intégrées à une description plus compréhensive du français, mais la sélection posera des problèmes théoriques et pratiques délicats. Pour le moment, répétons-le, la situation historique du français langue seconde — pour éviter le terme controversé de francophonie (africaine) — n’est pas reflétée par la problématique des usages envisagés et donc de la norme des dictionnaires français30.»

Or, la liberté qu’on reconnaît à l’écrivain, singulièrement au poète, auquel on permet plus de licences, plus d’inventions, peut favoriser la popularisation, voire l’adoption des africanismes de bon aloi — le critère de nécessité semble être l’un des plus importants de l’africanisme de bon aloi.

C’est que le poète a un rôle démiurgique qui peut s’étendre à son expression : non seulement créations lexicales, mais aussi subtiles modifications d’emploi. Marcel Thiry, dans une belle communication «Le Poète et la langue31» faite à la première Biennale de la langue française à Namur, en 1965, avait finement montré «que le poète est un grand modificateur de la langue32». Pour étayer cette thèse, il commentait avec pertinence, parmi quelques exemples, cette strophe de l’une des plus belles Fêtes Galantes de Verlaine :

Les donneurs de sérénades

Et les belles écouteuses

Échangent des propos fades

Sous les ramures chanteuses.

Il voyait, dans «donneurs de sérénades», une sorte de mot composé, due au génie inventif de Verlaine, appelée à laisser sa «trace dans la langue33», et, dans «écouteuses»,  si joliment placé à la rime, l’emploi absolu d’un «substantif à peine naturalisé34». Or, le dit poétique a une «valeur exemplaire» qui fait autorité, même en matière de lexique et de syntaxe, peut-être à cause de l’ancienne origine prophétique de la parole du vrai poète, à la fois «chantre inspiré», uates,  et «fabricant du vers», poeta. De plus, la poésie étant dialogue de l’âme à l’âme, elle est plus insinuante et plus mnémonique.

Voilà pourquoi la poésie de Léopold Sédar Senghor a beaucoup fait pour la connaissance et la popularisation de termes comme balafong, kôra, signare, même si très rares sont les dictionnaires récents qui mentionnent les trois. Ainsi cherche-t-on en vain «kôra» dans le T.L.F.

Or, tout écrivain noir est quelque peu poète par son propos — il veut dire son   «être-dans-le-monde» — et par sa façon spécifique de l’exprimer. Aussi les écrivains francophones d’Afrique noire sont-ils fondés à ne pas brider leur créativité lexicale et syntaxique, à rejeter tout «jacobinisme linguistique», en accueillant, au besoin, sans doute avec discernement, et en popularisant les africanismes de bon aloi. Ainsi contribueront-ils à enrichir la langue française qui s’y refusera d’autant moins que ces mots accueillis seront parmi les témoignages les plus vivants des pages d’histoire écrites ensemble par la France et par les pays francophoes d’Afrique noire, que ces vocables apparaîtront parmi les contributions de l’Afrique à l’ensemble francophone.

Il est grand temps de conclure.

Il faut que tout cela descende davantage dans la vie de l’École (Université, enseignement secondaire, voire primaire), d’une école attentive à la modernité, qu’on s’y intéresse plus à ces littératures-là comme ouverture à l’altérité et source d’enrichissement. Voilà qui, par-delà les terres et les mers, ne pourra que développer, chez les francophones, la conscience de l’appartenance à une seule communauté dans sa diversité et favoriser, au sein de cette communauté, l’épanouissement des valeurs de solidarité, de partage, d’entraide.

Mais cela pose singulièrement le problème du professeur de français, en qui nous préférons voir, à l’A.P.L.35, un professeur de lettres, soucieux, comme écrit Henri Guinard36, «des valeurs humanistes, elles-mêmes inscrites dans l’histoire» . Cela pose le problème de la formation théorique, pratique et continue de ce maître, de l’inlassable curiosité de ce passeur, de cet éveilleur à la beauté, de la documentation dont ses élèves et lui peuvent disposer.

Dans des «Notes», fort intéressantes, «sur l’harmonisation et la contextualisation des programmes d’enseignement du français en Afrique noire francophone», Jean-Pierre Voisin, doyen honoraire de l’Inspection générale des Lettres, que nous remercions vivement de nous avoir fait connaître ce texte, conduit une riche réflexion sur la didactique et la pédagogie d’une discipline. Après avoir souligné le lien nécessaire des deux, dans la pratique de la classe, il se fonde sur l’étymologie, pour définir ces vocables.  Pour lui, «la didactique est la réflexion sur le savoir scientifique et sur la manière de le  traduire en éléments simples, cohérents et transmissibles, à partir desquels l’élève puisse construire son propre savoir [...]. Par opposition à la didactique, tournée vers le savoir, la pédagogie est tournée vers l’élève. Elle réfléchit sur la manière dont on peut le guider et le faire travailler [...]. La pédagogie prend en compte les situations d’enseignement dans leur innombrable variété : objectifs officiels de l’enseignement ; statut du français, langue maternelle, langue étrangère, langue seconde ; conditions de travail, effectifs des classes, moyens matériels ; hétérogénéité des groupes ;  capacités, besoins, lacunes, préoccupations décelés chez les élèves...

La didactique est commune à tous les professeurs de la discipline, où qu’ils se trouvent, la pédagogie est étroitement liée au lieu culturel où elle s’exerce».

L’exercice du métier combine donc unité et diversité, ce qui exige du professeur de français, surtout quand il ne s’agit pas de la langue maternelle, non seulement de solides connaissances disciplinaires, mais aussi une grande faculté d’adaptation, beaucoup de curiosité, de souplesse et d’inventivité. Bref, il doit être un véritable homme-orchestre, tâche harassante mais fort passionnante, surtout quand elle est accomplie par vocation.

 

*Léon Nadjo est professeur à l'Université François Rabelais (Tours)


 

[1]. W. Bal, "Unité et diversité de la langue française", in Bulletin de l’Académie royale de langue et de littérature françaises, LVI, n°1, 1978, p. 109.

[2]. E. Genouvrier, Naître en français, Paris, Larousse, 1986.

[3]. Poétiques francophones, 1995, p. 151.

[4]. Par exemple, Jean-Didier URBAIN, René KOCHMANN.

[5]. C’est le cas d’Émile GENOUVRIER.

[6]. J.-D. URBAIN, "La langue maternelle, part maudite de la linguistique ?" in Langue française, n° 54, mai 1952, p. 7-28.

[7]. R.KOCHMANN,  "Y a-t-il une langue maternelle dans la salle ?" in Langue française, n°54, mai 1982, p. 119-128.

[8]. R. Kochmann, Ibidem, p. 123.

[9]. Abréviation pour "langue maternelle".

[10]. T.L.F., vol. 10 (Incartade-Losangique), p. 974, 2e alinéa, s.u. "langue maternelle".

[11]. De finibus, I, 4.

[12]. J. BATANY, "L’amère maternité du français médiéval", in Langue française, n°54, mai 1982, p. 29.

[13]. A. BARRERA-VIDAL, "Pour une didactique spécifique du français, langue seconde", in En lutte pour l’avenir du français, Actes de la XIVe Biennale de la langue française, Paris, 1993, p. 85.

[14]. C. PAIRAULT, "À propos de langue maternelle en Afrique noire", in Langue française, n°54, mai 1982, p. 89.

[15]. P. Alexandre, Langues et langage en Afrique noire, Paris, Payot, 1967, p. 10.

[16]. Dans le premier cas, le français est matière et langue d’enseignement, dans le second, il n’est que matière d’enseignement.

[17]. R. JOUANNY, "Écrire dans la langue de l’autre", in L’identité culturelle dans les littératures de langue française, 1989, p. 293.

[18]. Voir note 1 de la page 19 de Liberté I.

[19]. Liberté  I, p. 363.

[20]. A. CÉSAIRE, Cahier d’un retour au pays natal, préface de André Breton, Paris, Éditions Présence Africaine, 1971, p. 111.

[21]. A. KOUROUMA, Les soleils des Indépendances, Montréal, Les Presses de l’Université, 1968 ; Paris, Le Seuil, 1970.

[22]. M.S. BADDAY, "Ahmadou Kourouma, écrivain africain", in L’Afrique littéraire et artistique, X, 1970, p. 3, 2e alinéa.

[23]. Moncef S. Badday, "Ahmadou Kourouma, écrivain africain," p. 7.

[24]. Cette œuvre est de 1975.

[25]. B. QUÉMADA, "Un Trésor francophone" in En lutte pour l’avenir du français (Lafayette, 1991) Actes de la XIVe Biennale de la langue française, Paris, p. 395-405.

[26]. B. QUÉMADA, Ibidem, p. 397.

[27]. Ces termes en -isme définissent, fût-ce partiellement, la géographie de la francophonie. Ils en suggèrent la richesse chatoyante et la grande vitalité, choses si précieuses dans un monde où le linguiste est si souvent confronté à des problèmes de création néologique.

[28]. W. BAL, " Particularités actuelles du français d’Afrique centrale", Fédération du français universel, "Le français hors de France", Dakar,1973 - Dakar-Abidjan, Les Nouvelles Éditions Africaines, 1975, p.340-349, not. p. 343-344.

[29]. Cet article est paru dans La Norme linguistique, Textes colligés et présentés par Édith Bérard et Jacques Maurais, Québec, 1983, p. 541-569.

[30]. Alain REY, Ibidem, p. 551.

[31]. Voir Bulletin de l’Académie royale de langue et de littérature françaises, 1965, p.3-24.

[32]. M. THIRY, Ibidem, p. 3.

[33]. Ibidem, p. 17.

[34]. Ibidem,, p. 18.

[35]. Association des Professeurs de Lettres.

[36]. Il s’agit du Président en exercice de l’A.P.L.

 

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