Le Président refonde l’école,

par Henri Guinard

 

 

 

Habituellement la rentrée scolaire constitue l’événement d’un été déclinant. Cette année, la communication présidentielle a voulu frapper un coup au sens où l’on dit « un coup médiatique ». Vous tous, collègues en activité du moins, avez reçu une Lettre aux éducateurs qui suscite des réactions diverses, tant elle se veut fédératrice d’une part, tant elle illustre la stratégie de rupture de M. Nicolas Sarkozy d’autre part. Elle mérite que nous nous y attardions quelques instants, pour l’ambition qu’elle affiche, pour son ambiguïté, pour les menaces qu’elle contient de plus en plus explicitement à longueur de texte.

 

 

Le ton ne manque pas de gravité, d’une solennité, pourrait-on dire, simple. Le ou les rédacteurs — peu importe après tout puisqu’il n’a qu’un signataire — a voulu toucher un large public et multiplie les figures de rhétorique les plus rudimentaires (l’anaphore et l’antithèse essentiellement) pour affirmer son ambition : la refondation de notre école. Le mot est à la mode, dans notre milieu du moins ! C’est une nouvelle école qu’entend bâtir le Président de la République et, si le texte rappelle à bien des égards les manuels de morale qu’on faisait lire aux élèves du primaire au début du XXe siècle, il écarte tout retour à la Troisième République : « Ce que nous devons faire c’est poser les principes de l’éducation du XXIe siècle qui ne peuvent pas se satisfaire des principes d’hier et pas davantage de ceux d’avant-hier. » Il s’ensuit une longue oscillation entre deux pôles : ni pédagogisme (le mot, bien sûr, ne figure pas dans le texte) ni retour à l’enseignement disciplinaire cloisonné. « Ce qui nous incombe c’est de relever le défi de l’économie de la connaissance (manque-t-il une virgule ?) et de la révolution de l’information. » L’auteur néanmoins, au-dessus de la mêlée, s’efforce de dominer les débats qui nous ont occupés ces dernières années, en effectuant la synthèse de termes contradictoires : « Que voulons-nous que deviennent nos enfants ? Des femmes et des hommes libres, curieux de ce qui est beau et de ce qui est grand, ayant du cœur et de l’esprit, capables d’aimer, de penser par eux-mêmes, d’aller vers les autres, de s’ouvrir à eux, capables aussi d’acquérir un métier et de vivre de leur travail. » De fait, on lit en filigrane non seulement la référence à des débats récents, mais aux problèmes de notre société (la violence des jeunes, l’emploi, les querelles religieuses…). Il s’agit bel et bien d’un document éminemment politique. On pourrait le saluer comme tel : il fait date (publié le 4 septembre 2007). Toutefois, il est légitime d’y relever quelques ambiguïtés.

 

 

Tout bien considéré, l’ambiguïté mine les trois quarts du document, ne serait-ce que par la facture du texte évoquée précédemment. Le titre même met en alerte les fâcheux que nous sommes : le suffixe –teur ne désigne-t-il pas un métier ? Est-il bien raisonnable d’affirmer « Nous sommes tous des éducateurs » (« le père, la mère, les professeurs, le juge, le policier, l’éducateur social, et tous ceux qui sont en contact avec l’enfant dans le milieu sportif, culturel, associatif » et le « nous » autorise à ajouter le Président de la République, éducateur de ses concitoyens) ? Ce brassage fait partie de l’argumentation : Qu’est-ce qui distingue spécifiquement le professeur de lettres de l’éducateur social ? Certes, le texte accorde une large place à la transmission, mais en même temps il ménage l’ouverture de l’institution scolaire à d’autres influences, pour ne pas dire pressions. Il eût convenu de se montrer plus clair quant au rapport entre éducation et enseignement, sachant que bien des conflits ont surgi par le passé, continuent de surgir entre ceux qui ont à… s’occuper de l’enfant : vieux débat, dira-t-on, mais c’est la réalité même. Les médias, les psychologues et surtout les parents contredisent par nécessité fonctionnelle le point de vue des professeurs : je peux estimer le professeur de mon fils, s’il abonde dans mon sens, lui-même déterminé par ma position sociale, mes valeurs… ma religion.

De l’ambiguïté l’on glisse vers une contradiction : après avoir soutenu l’enseignement disciplinaire, le Président affirme : « Par-dessus les catégories traditionnelles de la connaissance, je suis convaincu qu’il nous faut maintenant tirer la trame d’un nouveau savoir, fruit de la combinaison, du mélange, de la fécondation réciproque des disciplines. » (On ne craint pas la métaphore !)

Enfin des formules à l’emporte-pièce laissent songeur. par exemple, traitant du respect, « fondement de toute éducation », l’auteur affirme : « S’il n’y a plus assez de respect dans notre société c’est d’abord, j’en suis convaincu, un problème d’éducation », puis, deuxième d’une série de trois « Je souhaite… » bientôt relayée par deux « Si je souhaite… », on lit : « Je souhaite que les élèves se découvrent lorsqu’ils sont à l’école et qu’ils se lèvent lorsque le professeur entre dans la classe, parce que c’est une marque de respect. » (voilà qui témoigne d'une certaine ignorance de ce qui se passe déjà dans de nombreux établissements) Mais d’où vient, Monsieur le Président, l’irrespect ? Pour en rester à un discours classique (après tout, le texte ne se prive pas de références kantiennes et rousseauistes), l’irrespect ne naît-il pas de la violence faite aux misérables par les puissants ? Ainsi la Lettre aux éducateurs ignore — délibérément — les réalités. Elle voudrait même faire rêver lorsqu’elle affirme ailleurs : « Il ne faut pas que les enfants restent enfermés dans leur classe… » Mais l’école est-elle un lieu d’enfermement ? Il faudrait savoir à quoi rime cette contradiction — une concession ? — entre l’idéologie anti-scolaire et la défense de l’école, lieu unique d’instruction et, par là, d’éducation. C’est que « in cauda venenum ».

 

 

La fin du texte nous éclaire : le lecteur y découvre le sens de la « rupture » présidentielle, ou du moins la clef bien connue de tous. L’argumentation précédente, malgré sa supériorité de vues et avec ses faiblesses, nous préparait à ce que nous aurions aimé ne pas savoir.

Tout commence par « Il nous faut revoir notre façon de transmettre », faire place à une éducation moins passive, au profit de l’observation, de l’expérimentation, de la représentation, de l’application. Autrement dit, moins de doctrine et moins d’abstraction. L’auteur se propose d’ouvrir l’école sur le monde de l’entreprise, de développer les liens entre les institutions culturelles, les centres de recherche, le monde de l’édition, les entreprises et les écoles, collèges et lycées ; de reconnaître les filières professionnelles au même titre que les autres (sans préciser quelle place accorder à la culture) ; d’ouvrir l’école « au monde du sport ».

Tout cela mène fatalement à la question des horaires d’enseignement (pour « redonner à nos enfants le temps de vivre » !).

Le texte nous offre alors un répit : quelques promesses à l’adresse des parents, des enseignants surtout, assurés de leur liberté pédagogique (malgré l’autonomie accrue des établissements) et d’une meilleure rémunération.

Le plus clair éblouit à la fin : « Dans l’école que j’appelle de mes vœux où la priorité sera accordée à la qualité sur la quantité » (l’idéologie du résultat), « où il y aura moins d’heures de cours, où les moyens seront mieux employés parce que l’autonomie permettra de les gérer davantage selon les besoins, les enseignants, les professeurs seront moins nombreux. » Et puis cette phrase à méditer puisqu’elle reconnaît implicitement l’objection qui saute aux yeux : « Mais ce sera la conséquence de la réforme de l’école et non le but de celle-ci. » Quand on connaît les difficultés économiques auxquelles est confronté le nouveau Président de la République, on ne peut s’empêcher de crier au mensonge.

 

 

Cette Lettre aux éducateurs paraît inspirée par de bonnes intentions, nourrie de vœux pieux, d’un humanisme de principe, peut-être, sûrement utopique : surtout elle annonce une politique d’économies en contradiction avec les ambitions proclamées. Elle est « inquiétante » parce qu’elle combine une rhétorique de la séduction avec la dénégation des intentions réelles.

Néanmoins, il nous faut bien la considérer comme un discours « historique » qui tire à sa façon les leçons d’un demi-siècle de politique scolaire, d’une lente dérive. À nos yeux, elle mérite d’être considérée comme un document à méditer.