Un étrange objet,

par Michel Leroux

 

 

 

J’sais pas l’an dernier on était copains

et  cette  année tu  m’ pourris la vie, alors

j’ me dis que cet été on t’a révélé des trucs

pas bien sur  moi. » (Le « prof » principal)

 

 

Les éditions Verticales ont publié en janvier 2006, sous le titre Entre les murs, un étrange objet littéraire. Le fait que des classes de français de quatrième et troisième en fournissent les principaux personnages suffisait à lui seul à justifier l’examen de ce livre  dans Lire au collège ;  mais le présent numéro  étant  placé  sous le signe de l’adaptation, l’occasion de s’interroger sur l’adaptation de l’école aux nouvelles générations, thème majeur d’Entre les murs, méritait  d’être saisie.

 

L’auteur, François Bégaudeau, a 35 ans et enseigne le français dans un collège du XIXe arrondissement de Paris. Remarqué pour trois ouvrages antérieurs dont Jouer juste, il est, avec Entre les murs, le premier lauréat  du Prix France-Culture-Télérama . « Pour beaucoup, déclare-t-il à cette occasion  dans l’organe du SGEN-CFDT Profession-éducation, il ne va pas de soi qu’une réalité aussi prosaïque et frappée de routine [que notre vie professionnelle] puisse faire littérature. Or tout l’y prédispose. » Et de mentionner les unités de temps et de lieu fournies par l’année scolaire et l’établissement, ainsi que la fréquente supériorité, en taux de richesse humaine, de la réalité  sur la fiction. D’où l’aptitude  d’un collège à figurer « un carrefour de destins, de tensions, d’affects, de petites misères et de petites joies » à côté duquel « Guerre et paix, c’est du minimalisme ».

 

 

Des interrogations

 

Corinne Bouchard et la chronique de ses Charançons ou Mara Goyet et ses Collèges de France ont peut-être altéré mon jugement. Mon expérience du premier cycle et de l’enseignement professionnel a pu aussi m’ôter une part de ma fraîcheur. De là vient sans doute qu’au rebours de la critique, j’ai été moins séduit par le livre de François Bégaudeau que travaillé, au fil de la lecture, par des interrogations toujours plus insistantes. Face à un montage de saynètes brutes dépourvues de liens autres que temporels et thématiques, avais-je affaire au portrait-charge d’une institution en déshérence, ou au rapport d’un ethnologue désengagé par profession ? Orchestrée par un narrateur enseignant qui s’exprime à la première personne et s’abstient de tout jugement, cette composition nous livre en effet une matière parfois  savoureuse, souvent consternante et toujours répétitive, qui provoque tantôt le rire, tantôt l’impatience et l’incrédulité. Plaidoyer pour un laxisme convivial devant la misère culturelle des ZEP ou portrait-charge d’une école démissionnaire ? Entre la satire qu’induit tout dessin sans légende et la compassion qui sourd d’Entre les murs, le lecteur ne sait trop tout d’abord à quel saint  se vouer. 

Le tableau a beau être sévère, on renonce vite à y voir une satire, tant s’accumulent, au fil de la lecture, les indices d’une neutralité militante à dominante esthétique. Un regard sur la quatrième de couverture (sans doute aurait-il fallu commencer par là) lève d’ailleurs le mystère : « Ne rien dire, ne pas s’envoler dans le commentaire, rester à la confluence du savoir et de l’ignorance, au pied du mur. » Ainsi sommes-nous avertis, non sans solennité, que le collège d’Entre les murs est avant tout d’essence littéraire. Il est dès lors naturel que les préoccupations d’ordre artistique et musical y recouvrent la question de l’échec scolaire : « Comment rendre l’oralité ? » s’interroge  l’auteur dans Télérama, « Comment transcrire la scansion des élèves, leur accent, cette espèce d’arabo-banlieue-noir africain mâtiné de rap ? » « François Bégaudeau, renchérit la prière d’insérer, révèle et investit l’état brut d’une langue vivante, la nôtre, dont le collège est la plus fidèle chambre d’échos. »

Tout est là.

Au rythme des jours et des sketches, le lecteur visite donc les classes du narrateur où, sous la pluie des rappels à l’ordre et des pensums, résonne un langage où alternent la truculence, la maladresse ou la grossièreté. Il hante aussi les couloirs du collège et le bureau du principal où l’on voit des maîtres s’efforcer, la peur au ventre, de pousser des collégiens qui les tutoient et les menacent.

Autre lieu majeur, la salle des professeurs où s’échangent, dans une langue influencée par l’idiome local, des lamentations qui expriment la lassitude, le pessimisme et la dépression. On se demande bien à quel sujet, ou plutôt on n’hésiterait pas à désigner avec le narrateur les raisons de cet abattement, s’il consentait à se départir de sa réserve.

S’il  y a donc beaucoup à voir et à entendre dans le collège de François Bégaudeau, il y a peu à écouter,  si ce n’est, justement, de la musique.

 

 

« De la musique avant toute chose »?

 

Pour qui douterait du parti adopté par l’auteur d’Entre les murs, l’interview  donnée dans le Télérama  du 18 mars 2006 est dépourvue d’ambiguïté : « Pour  moi, y déclare-t-il, la musique est l’horizon ultime de l’écriture. » Voilà pourquoi sans doute François Bégaudeau passe sous silence les  origines autres que sociales ou géographiques du handicap dont souffrent, tant en matière de connaissances que de comportement, des élèves qui ont derrière eux huit ou neuf années de fréquentation scolaire. Son goût le porte plutôt, comme on l’a vu, à tenter de restituer au plus près le timbre, le phrasé et le rythme de la parole juvénile du XIXe arrondissement.

On l’aura deviné, de telles interrogations, parfaitement légitimes sur le plan de l’écriture, couvrent insuffisamment à mon gré le sujet abordé. Il s’agit naturellement ici d’un problème de choix personnel et je me contenterais d’apprécier le beau travail de restitution et de montage accompli par François Bégaudeau, s’il ne s’était répandu,  aussi bien sur l’antenne de France-Culture que dans Télérama ou le bulletin du SGEN, en jugements péremptoires « sur les livres de profs qui sous couvert de raconter ce qui se passe [ ...] filtrent la réalité pour la faire correspondre à leurs a priori idéologiques, le plus souvent réactionnaires ». Soyons clairs : on ne saurait  reprocher à notre auteur de moins goûter la « scansion » d’Agnès Joste ou de Jean-Paul Brighelli, que le bichlamar de ses collégiens. Il est cependant plus difficile  à suivre lorsqu’il revendique l’usage dans ses classes d’un langage relâché ou qu’il célèbre une école « qui  a montré depuis vingt ans une capacité à s’adapter que d’ordinaire on lui  dénie ». S’adapter ? C’est justement là, peut-être, que le bât blesse : qui en effet doit s’adapter, et jusqu’à quel point ? Et si les collégiens du XIXe arrondissement avaient pratiqué en classe, pendant des années, ce français « des bourgeois et des patrons » qu’un légitime sentiment de frustration les conduit aujourd’hui à stigmatiser, ne se sentiraient-ils pas moins exclus ?

Il en faudrait davantage pour altérer l’optimisme de François Bégaudeau. En dépit des propos de « certains excités » (ainsi désigne-t-il apparemment les mécréants qui blasphèment les pédagogies en vogue), « nous sommes, déclare-t-il dans le bulletin du SGEN, sur la bonne voie qui est celle de la démocratisation de l’Ecole ».

Que l’auteur d’Entre les murs  me le pardonne, mais je m’autoriserai de la licence qu’il m’a donnée en sortant ainsi de sa neutralité d’écrivain, pour lui opposer quelques raisonnements. N’a-t-il pas d’ailleurs déclaré son goût pour les « joutes oratoires » ?

 

 

Raisonnons

 

Je dirai d’abord que l’écrivain contredit formellement en François Bégaudeau le polémiste, car le tableau que donne le premier de son collège dément les certitudes du second. Que tout ce qui est moderne n’est pas nécessairement  souhaitable, ainsi que le prouve l’arrivée d’Hitler cent cinquante ans après Voltaire. Que ceux qui célèbrent l’ignorance au nom de la modernité ne le feraient pas avec tant d’aisance, s’ils n’en avaient été eux-mêmes heureusement préservés. Qu’on ne saurait rester muet devant la dramatique incapacité d’élèves de troisième à asseoir leur attention plus de trois minutes ou à émettre une phrase grammaticalement correcte. Qu’on ne saurait accéder à une pensée complexe sans la maîtrise de la syntaxe. Qu’on ne voit pas comment les enfants décrits dans ce livre pourraient désormais surmonter l’effet de l’abandon qu’ils ont subi, pour se hisser au niveau qu’ils auraient pu atteindre s’ils avaient bénéficié d’une autorité généreuse et de méthodes appropriées.

Que parler dans leur langage à des enfants, sous couleur de respecter leur particularisme ou leur génie, relève de la condescendance et de la démission, comme le répétait en toute occasion Jean Jaurès, ce réactionnaire bien connu qui  prononça  en 1897, aux côtés d’Anatole France, un discours sur l’art et le socialisme où il accuse de démagogie ceux qui adoptent une langue simplifiée pour s’adresser à des ouvriers.

Qu’il est osé de taxer ses adversaires de ringardise quand on se recommande soi-même, dans Télérama, des thèses de la sociologie de la reproduction, aujourd’hui partout battues en brèche, et auxquelles seuls ceux qui s’en sont autorisés pour réduire les ambitions de l’école ont fourni des conditions idéales de vérification.

Qu’il y a de la contradiction chez les partisans de la discrimination positive à préconiser des dérogations afin de faire accéder à des formations élitistes des élèves pour lesquels ils s’étaient contentés d’une école sans exigences.

Qu’on peut s’étonner de voir un professeur se réjouir, dans Profession-éducation, de la résistance des élèves « au moule » de l’école, comme s’il ignorait que les collégiens n’opposent pas la même vertu aux boniments les plus éhontés des médias, et aux modes les plus conformistes.

Que l’on pourrait rêver d’une école où les professeurs n’en seraient pas réduits, comme dans le livre de François Bégaudeau, au comportement réactionnaire consistant à faire ôter des capuches et des bonnets, à remplir des fiches-incident ou  à distribuer des punitions et des observations à  des élèves murés dans cet entêtement qui caractérise si souvent les victimes de l’ignorance.

Qu’il est vain d’enseigner les préceptes d’une citoyenneté abstraite à des enfants qui ont en permanence le respect à la bouche et l’insulte aux lèvres.

Qu ‘il y a de la générosité à vaincre la paresse et la passivité brouillonne des êtres qui nous sont confiés, parce qu’il en est des hommes comme du fer : n’existant pas  à l’état naturel, ils sont le produit du travail et de l’effort.

Que la question de la langue ne peut être uniquement considérée sous l’angle de la linguistique ou du folklore, parce que la violence verbale s’est répandue dans les collèges où , selon Barbara Lefebvre, auteur de l’article « Des barbarismes à la barbarie » dans Le Monde du 8/3/06, « se forgent ces langages meurtriers, cette barbarie verbale du quotidien qui conduit certains — et pas les plus fragiles, au contraire — au passage à l’acte ».

Que la maîtrise d’une langue française correcte sinon soutenue est, enfin, un élément déterminant pour qui veut trouver sa place légitime dans la vie sociale et professionnelle de notre pays.

 

Michel  Leroux

juin 2006