L’avenir sans Anchise ?

Par Romain Vignest

Président de l’APL

 

Avant de et pour proposer une analyse des difficultés actuelles de la filière littéraire, il convient d’expliquer pourquoi il faut se soucier d’elle et en quoi sa disparition ou sa restauration importe à l’avenir même du pays, comme les humanités elles-mêmes y importent. Et de fait, avant de parler de la série L, rappelons qu’elle est une série du lycée général et que les disciplines qui la composent sont et doivent demeurer les plus généralement enseignées : les humanités, y compris les langues anciennes, fondent la formation de la personne et du citoyen et ce serait une contradiction dans les termes que d’en faire l’apanage d’une filière, partant de quelques humains seulement. Il importe néanmoins à la nation qu’une part suffisante de ses lycéens reçoivent à un plus haut degré cette formation littéraire, historique et philosophique, pour que de ce vivier l’on puisse tirer les futurs professeurs et les futurs savants qui auront à charge de préserver, transmettre et continuer le patrimoine qu’ils étudient, et parce qu’il importe que, dans toutes les branches professionnelles – bien plus nombreuses qu’on le laisse souvent penser – et à tous les niveaux de responsabilité, se trouve des gens qui, dans l’exercice même de leurs fonctions, soient inspirés par la distance intellectuelle, le souci du patrimoine, le sentiment de l’humain que confère excellemment une culture littéraire plus approfondie.

De la vigueur de la filière littéraire dépend en effet la pérennité d’une qualité essentielle de l’homme libre et des civilisations vives : la capacité à se décentrer, la capacité à penser d’ailleurs. Laquelle implique d’abord un détour par l’écriture littéraire, seule, selon Roland Barthes qu’on ne cite souvent qu’à moitié, à déjouer le « fascisme de la langue », celui de la communication, les évidences tyranniques du français d’aujourd’hui – quel que soit aujourd’hui, parce qu’aujourd’hui est toujours un tyran. Car il s’agit aussi de permettre le nécessaire détour par le passé, la nécessaire mise à distance d’un présent qui sans cela ne saurait être pensé ni dépassé : on n’est pas libre en l’aveugle prison d’immédiateté. Certes, l’innocent croira le cou du héros accablé du poids paternel ; il ne comprend pas qu’en vérité c’est cette charge même qui lui permet de se tendre vers l’avenir, de penser même l’idée d’avenir, et de se l’approprier en lui donnant sens. A vrai dire il s’agit de se mettre hors du temps pour rendre le temps possible. C’est au reste la condition aussi de la réflexion philosophique : c’est hors du monde, aux Enfers, et de la bouche de son père, voix du passé devenue d’éternité, qu’Énée reçoit les secrets du cosmos qui sous-tendront son action terrestre et historique, deviendront le soubassement atemporel de la temporalité romaine. En somme, c’est la civilisation qui est en jeu, qu’il faut comprendre comme la chaîne d’or d’Homère, à la fois horizontale et verticale si l’on veut, transhistorique et anhistorique, parce que chaque œuvre en est un maillon, qui prend sens par rapport aux autres en les continuant et en les appelant, comme Les Contemplations contiennent l’Énéide et comme l’Iliade appelait l’Énéide, et parce que chaque œuvre transcende son propre palimpseste comme l’époque qui lui a donné naissance. Et cette leçon d’universalité, pour un pays comme le nôtre, est également politique, où la nation se saisit, non dans le donné de l’ethnie, mais dans les œuvres de l’esprit.

Le monde s’éclaire d’un jour autre et bien plus lumineux quand on a en soi cette profondeur de champ. Et il y aurait assurément un contresens à vouloir réhabiliter la filière littéraire en l’accoutrant des oripeaux d’une modernité par nature toujours déjà dépassée. Le douteux enseignement d’exploration « littérature et société » en Seconde, l’enseignement des « enjeux du monde contemporains », enjeux pourtant déjà abordés par un cours d’histoire excessivement contemporanéiste et par le cours de géographie, ne feront pas valoir la précieuse singularité d’une filière littéraire qui ne doit plus s’excuser d’être littéraire. Si l’actuelle série L souffre assurément de proposer un nombre de disciplines moindre que les autres séries, au point qu’elle paraisse en quelque sorte incluse dans les séries S voire ES, si l’on a eu tort de croire qu’on la renforcerait en instituant en Terminale un cours de lettres qui finalement ne consiste qu’en la duplication d’une même discipline (comme certains élèves prétendus linguistes dédoublent l’anglais par l’« anglais renforcé » et comme certains collègues voudraient dédoubler le cours de philosophie en le commençant en Première, au risque de délégitimer intellectuellement le français), et même s’il est bien évident que ces disciplines, à tout le moins le français et la philosophie, sont étudiées de manière plus exigeante et plus approfondie qu’à côté, c’est en caractérisant davantage les enseignements existants et en enrichissant son tronc commun de disciplines propres qu’on rendra à la formation qui y est dispensée toutes ses vertus. Ainsi, les programmes d’histoire devraient cesser de se restreindre, et de restreindre la culture des élèves, au second XXe siècle. On se réjouit que les littératures étrangères soient à nouveau étudiées en cours de langues vivantes, qui, pourvu que les professeurs s’en donnent les moyens, ne se réduiront plus au rabâchage incessant de la banalité médiatique. En français, il pourrait être intéressant de développer une approche comparatiste en liaison avec les cours de langues vivantes et de langues anciennes.

Ces dernières surtout doivent retrouver toute leur place, qui est à proprement parler fondamentale, parmi les enseignements de la filière littéraire ; toute leur place, c’est-à-dire être inscrites à son tronc commun. Une telle revendication pose certes deux questions : celle de sa légitimité et celle de sa faisabilité. La première sera vite réglée ; elle porte l’empreinte défraîchie d’une époque périmée, quand le latin servait moins la formation que la discrimination des élèves, et ceux qui continuent à s’y opposer, non seulement n’ont pas vu le temps, ni leur militante jeunesse, passer, mais en outre ils se sont très tristement condamnés d’une part à ne jamais jouir d’Eschyle ni d’Horace, ce qui suffit pour qu’on les plaigne, d’autre part à multiplier les contresens sur des auteurs français qui avaient beaucoup plus lu qu’eux et à n’avoir jamais pleinement le sentiment, si voluptueux pourtant, de la langue française. Soyons sérieux ! Est-il légitime de ne pas priver un lycéen de Virgile ? Il faut, répétons-le, n’avoir pas lu Virgile pour le demander ; il faut en outre n’avoir pas lu, ou avoir très mal lu, Dante, Hugo ou Giono… Mais, outre l’irradiation (bien plutôt que l’enracinement) de notre langue et de notre littérature par les langues et les littératures antiques et, surtout, par la langue et la littérature latines, outre la valeur et la richesse propres des œuvres, littéraires et philosophiques, qu’aucune traduction ne saurait restituer tout à fait, les langues anciennes, parce qu’elles sont anciennes et parce qu’ayant perdu toute fonctionnalité elles sont pour nous pure littérature, sont le paradigme d’une vraie formation de l’esprit, garantes tout à la fois et de dépaysement et d’universalité.

La mesure semble cependant bien difficile à mettre en œuvre et peu propice à étoffer les effectifs de série L, tant les latinistes et les hellénistes se font rares au lycée. Au lycée, mais pas au collège, et le problème rejoint une autre entrave au développement de la série L, plus technique qu’idéologique ou sociologique et trop souvent négligée sans doute pour cette raison même : la structuration de la classe de Seconde, que caractérise, depuis 1999, le système des « options de détermination », auxquelles vont se substituer l’an prochain, sans rien changer à l’affaire, les « enseignements d’exploration ». Ces enseignements, pour la plupart artificiellement composés, constituent une pré-orientation à l’aveugle, puisque les élèves de troisième n’ont, étant donné les programmes actuels, nulle connaissance de ce que sont ni de vrais enseignements scientifiques ni de vrais enseignements littéraires, dès l’inscription en classe de Seconde et ont de ce fait endurci le lycée dans la hiérarchie des séries. Or les langues anciennes pâtissent de la concurrence des options vedettes et modernes, les options des « bons élèves », MPI et PCL tout notamment, qui conduisent en Première S… où elles n’existent pourtant pas ! Le contenu frugal de ces enseignements, dont l’office est essentiellement de constituer et hiérarchiser les classes de Seconde, pourrait être intégré aux cours de mathématiques et de physique. A leur place, la Conférence des présidents d’associations de professeurs spécialistes, dont l’APPEP et l’APL font partie, propose l’institution, sans préjudice d’une option facultative, d’un enseignement obligatoire, soit technologique, soit « de culture humaniste » ; ce dernier serait à choisir entre le grec, le latin, une troisième langue vivante, un enseignement artistique et les SES. Cette mesure simplifierait et rééquilibrerait l’année de Seconde, accroîtrait, au-delà des classes littéraires, la culture générale des lycéens et profiterait à toutes les disciplines de sens, permettrait par contrecoup l’ouverture de sections de grands débutants, assurerait enfin un vivier de latinistes et d’hellénistes suffisant pour qu’une langue ancienne soit obligatoire en série L. Ainsi, on l’enrichirait significativement sans la dénaturer, on la rendrait à sa vraie justification : être la série où plus qu’ailleurs on apprend à penser le monde et l’homme, donc le présent et l’avenir, à la lumière du passé.

A cette fin, il convient aussi de supprimer les handicaps pédagogiques dont pâtit la filière littéraire en amont. Les nouveaux programmes de français de l’école primaire et du Collège, décrétés par Xavier Darcos et auxquels l’APL a contribué, rétabliront, si la fronde de nombreux IPR n’empêche pas leur mise en œuvre, l’enseignement de la grammaire de phrase et de la littérature pour des élèves qu’on avait condamnés à ne jamais apprendre la première, donc à ne jamais maîtriser la langue, et à ne découvrir la seconde qu’au lycée, ce qui est bien tard pour choisir une orientation elle-même littéraire. En revanche, les nouveaux programmes de latin et de grec, en perpétuant la triade maléfique "méthode inductive-séquence didactique-textes authentiques", continueront à dégoûter les collégiens de langues auxquelles tout est fait pour qu’ils ne comprennent rien. Les futurs programmes de français pour le lycée, s’ils rompent avec le technicisme des programmes commis en 2000 par Alain Viala avec ses acolytes de l’AFEF, ne permettent pas une véritable appréhension de l’histoire littéraire, qu’ils morcellent, et, à l’inverse des programmes du collège, maintiennent le cadre de la séquence didactique, qu’on sait propice à l’instrumentalisation des textes.

Ces considérations sur les programmes et les structures paraîtront bien terre à terre à des analystes avides d’explications plus éthérées. Il ne semble pas pourtant qu’une dégénérescence  quelconque ait affecté nos élèves ; il n’est pas évident non plus que la société des décennies passées favorisât davantage les humanités que celle d’aujourd’hui ; et, quoi qu’il en soit, il serait insensé de faire fi des mécanismes qui, très concrètement, nuisent à nos études. Car cet « hiver de l’esprit » que, malgré elle, redoutait Marguerite Yourcenar n’est pas une fatalité – certaines mesures vont même dans le bon sens : il dépend de nous, et d’une volonté politique résolue et pérenne, de l’éviter. Nous sommes ici pour la susciter.

Romain Vignest

Président de l’Association des Professeurs de Lettres