Réflexion sur un sujet d'invention, par Hélène Brunel*

Aux candidats dotés d’une bonne plume et qui aiment écrire pour le plaisir, la nouvelle Épreuve Anticipée de Français proposait le sujet d’invention comme alternative aux autres exercices, la dissertation ou le commentaire composé, réputés trop scolaires.

À l’issue du « galop d’essai » que fut la session de juin 2002, force est de constater que les écrivains en herbe étaient, somme toute, fort peu nombreux. Si l’on en croit les copies, les candidats dont le choix se porta sur ce sujet n’étaient pas ceux que l’on attendait, et tombèrent dans le piège de ce qu’il crurent être la facilité. Invention fut donc synonyme de fantaisie, ou plus souvent, d’extravagance, au mépris des consignes, parfois insuffisantes, vagues ou discutables, données par le sujet, et surtout au mépris du bon sens et de la plus élémentaire logique, sans parler de la syntaxe ni de l’orthographe…Voici, à titre d’exemple, le sujet proposé aux séries ES et S :

« Dans l’extrait de  La guerre de Troie n’aura pas lieu (texte D), Andromaque expose le point de vue des femmes et les raisons pour lesquelles elles condamnent la guerre. Écrivez un dialogue théâtral dans lequel Hector, l’époux d’Andromaque, expose le point de vue des hommes et les raisons pour lesquelles lui aussi condamne la guerre. Il s’adresse à son père Priam en présence d’Andromaque…[ ces deux personnages interviendront nécessairement dans la scène théâtrale] »

En apparence, ce n’est qu’un exercice classique d’argumentation ; tous nos élèves ont appris à étayer une thèse et à réfuter des arguments. Mais qu’ont donc compris les plus faibles d’entre eux ? Qu’Hector devait reprendre les mêmes arguments que son épouse pour essayer de fléchir son père, qui, bien entendu, résisterait avec obstination – parce qu’un roi, tout de même, ne va pas changer d’avis comme cela, et puis, un roi est un monsieur très autoritaire qui a tous les pouvoirs, bref, un idiot méchant, n’est-ce pas ? - et manifesterait la plus parfaite insensibilité à toutes les horreurs qui lui seraient dépeintes par chacun des deux époux. Aussi, dans bien des copies, nous ne lûmes qu’un dialogue de sourds ; nous vîmes Hector se comporter comme un  pleutre, Priam comme un entêté ou un falot, et Andromaque comme une pleurnicharde. Nous avons également entendu Hector faire la leçon à Priam en lui exposant les dangers et la vanité d’une guerre de conquête, alors que l’introduction indiquait aux candidats : « Les Grecs assiègent la ville de Troie »…

Mais peut-on honnêtement reprocher aux élèves de méconnaître ces personnages, si l’on considère la place de la culture antique dans le cursus scolaire ? S’il s’agissait de donner les mêmes chances à tous les candidats, n’aurait-il pas été plus simple de leur demander, sans fioritures superfétatoires, d’exposer les raisons pour lesquelles la guerre est condamnable ? Mais, alors, cela eût-il encore été un sujet de Français ?

Finalement, seuls les plus cultivés des candidats ont su adapter leur style, créer un véritable dialogue, trouver des arguments recevables, tenir compte du contexte culturel, et cætera, alors que l’élève moyen, lui, n’avait, en fin de compte, que très peu de chances de réussir. Que dire alors de ceux dont la principale difficulté était la maîtrise de la langue, et qui furent nombreux à choisir ce sujet, abusés par la ressemblance avec les exercices du collège ? Pour nous, correcteurs, la difficulté fut de leur mettre une note…

Voici mon sentiment : on a voulu faire croire aux élèves en difficulté qu’on avait trouvé une solution pour eux ; que leurs lacunes ne les empêcheraient nullement de réussir, et d’être à égalité avec les autres ; que leur spontanéité pouvait compenser leur ignorance, et les dispensait de tout effort comme de toute rigueur. N’est-ce pas là prendre acte de leurs difficultés comme si elles étaient irrémédiables ? N’est-ce pas  leur manifester le plus outrageant mépris ? N’est-ce pas  là enfin renoncer à l’un des objectifs de notre métier, et non le moindre : développer l’intelligence et la former ?

Les résultats, si l’on ose les divulguer, risquent fort de n’être pas à la hauteur des espérances de tous ceux qui s’employèrent à forcer l’adhésion des enseignants, au nom du principe de l’égalité des chances.

En tant que correctrice de cette épreuve, j’ai obtenu pour ce sujet la moyenne la plus basse, et un petit sondage réalisé auprès de mes collègues m’a montré que je n’étais sans doute pas la seule. En tant que professeur, je souhaite que la question des élèves en difficulté soit posée en d’autres termes.

*professeur de lettres classiques au Lycée Rotrou de Dreux

 

 

 ASSOCIATION DES PROFESSEURS DE LETTRES

 

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