À propos des compléments circonstanciels

 par Georgette Wachtel

 

Il y a bien longtemps, déjà, que la lecture des ouvrages tels que Le style et ses techniques, de M. Cressot et les Problèmes de linguistique générale d’E. Benvéniste m’ont amenée à enseigner la grammaire selon une méthode active fondée sur l’observation des faits. Certes les ouvrages ne sont pas récents mais l’esprit qui les anime les rend plus que jamais d’actualité au moment où  la grammaire, l’étude méthodique de la langue, sont évacuées de notre enseignement. En 1954 Benvéniste, analysant la fonction du langage, écrivait : « Le langage re-produit la réalité. Cela est à entendre de la manière la plus littérale : la réalité est produite à nouveau par le truchement du langage. Celui qui parle fait renaître1 par son discours l’événement et son expérience de l’événement. Celui qui l’entend saisit d’abord le discours, et, à travers le discours, l’événement reproduit. Ainsi la situation inhérente à l’exercice du langage, qui est celle de l’échange et du dialogue, confère à l’acte du discours une fonction double ; pour le locuteur il représente la réalité ; pour l’auditeur, il recrée cette réalité. Cela fait du langage l’instrument même de la communication intersubjective ».

Plus loin : « C’est en effet dans et par le langage qu’individu et société se déterminent mutuellement. L’homme a toujours senti [...] le pouvoir fondateur du langage, qui instaure une réalité imaginaire, anime les choses inertes, fait voir ce qui n’est pas encore, ramène ici ce qui a disparu [...] La société n’est possible que par la langue ; et par la langue aussi l’individu. L’éveil de la conscience chez l’enfant coïncide toujours avec l’apprentissage du langage, qui l’introduit peu à peu comme individu dans la société. »

N’est-il pas étrange que dans notre société prétendument de communication et de dialogue, qui a le devoir de permettre aux enfants, et, en particulier, aux enfants dont le français n’est pas la langue maternelle, de se faire une place dans le pays d’accueil, n’est-il pas étrange qu’on leur refuse l’enseignement de la grammaire ?

Quant à Marcel Cressot, dans la préface de son ouvrage, il remarquait déjà en 1947 que l’enseignement secondaire ne préparait pas les étudiants aux études de grammaire et de philologie (que dirait-il aujourd’hui ?) et de rappeler ce que doit être la tâche essentielle d’un professeur de grammaire : « Faire goûter, dans la vie, dns l’intelligence, dans la joie de la découverte quotidienne, les incomparables possibilités de notre langue maternelle ; et, les ayant fait comprendre, faire aimer cette langue ; et, lui ayant assuré l’amour, lui assurer le respect ». Il ajoute la nécessité d’« un esprit nouveau et [d’]une méthode décidée » qui « tiennent en une formule : faire discerner, selon la capacité d’entendement propre à chaque âge, par l’observation directe et la discussion des faits1, le rapport qui existe entre une pensée et son expression. »

 

Ce long préambule est destiné à justifier une démarche pédagogique dont le premier objectif est d’éveiller la sensibilité à la qualité de l’expression avant l’apprentissage des normes, et reposant sur le postulat que l’on peut faire confiance au bon sens des élèves afin de les amener, tel M. Jourdain, à découvrir que la grammaire n’est pas chose étrangère, que c’est un outil dont il vaut mieux apprendre les règles d’usage.

 

L’objet de notre étude est le complément circonstanciel ; le support de la leçon, la première partie (neuf strophes de six vers) du long poème « À l’obéissance passive » qu’on peut intituler « Les soldats de l’an II », extrait des Châtiments de V. Hugo, dont nous choisirons les cinq premières strophes (30 vers) pour y étudier les compléments circonstanciels ; les quatre dernières strophes seront réservées à un travail personnel, autonome, qui permette de vérifier la compréhension du cours.

L’objection attendue et dont nous avons conscience est qu’il est impossible, à partir de cette méthode, de dresser la nomenclature de tous les types de compléments circonstanciels. Mais tel n’est pas le but de cette démarche. L’essentiel étant à nos yeux de sensibiliser les esprits à la fonction des compléments circonstanciels, à la manière dont ils stimulent l’imagination et la sensibilité du lecteur. Le texte choisi étant une narration/ description, on peut, dans un deuxième temps, proposer un travail d’écriture faisant appel aux compléments circonstanciels du discours (cause, conséquence, opposition, propositions subordonnées de temps, etc.). Il est évident qu’il faut donner vie à ces compléments circonstanciels et que cela nécessite un travail préalable confié aux élèves et vérifié, fond et forme étant indissociables : travail de recherches historiques — avec aide du professeur d’histoire en troisième s’il est intéressé par l’aventure — autour de l’An II, de la Première Coalition et des généraux de la Révolution ; recherches géographiques pour situer dans l’espace européen les lieux où se déroulent les batailles ; éclaircissements des références bibliques (Tyr et Sodome), mythologiques (« hydre »). Enfin, pour revivre avec le poète l’héroïsme épique des soldats de l’an II, leurs victoires remportées dans des circonstances incroyables, il faut attirer l’attention sur le mot « épopées », au pluriel, dès le premier vers.

On peut alors examiner l’expression de ces circonstances. Cette leçon n’est pas parachutée au hasard, elle intervient rationnellement dans un cours de grammaire prévu dans l’horaire de français, un cours construit autour de l’étude des composantes de la phrase. Les élèves n’auront aucun mal à détecter les phrases minimales, la première rejetée au onzième vers (deuxième strophe), « Ils chantaient, ils allaient » (antéposition inattendue du verbe « chanter », recréation de l’expression banale « aller en chantant ») ; au vers 17, « Ils allaient », est repris en anaphore ; au vers 22, « c’était quelque prodige », au vers 27, nouvelle anaphore du verbe « aller », cette fois dans l’hexasyllabe avec un changement de sujet, impliquant à la fois le poète qui décolle du réel et emporte avec lui l’imagination du lecteur dans la marche héroïque, fantastique des soldats de l’An II, « dans l’emportement de leurs luttes épiques » (deuxième partie). Le verbe « aller », verbe de mouvement, appelle un complément de lieu.

 

 

I. Les compléments circonstanciels de lieu

 

Première difficulté : Si Tyr et Sodome, si l’Europe est un espace géographique, qu’en est-il des rois, des peuples ennemis, du czar du Nord ? Nous ne pourrons pas dire que ce sont des compléments de lieu mais des compléments directionnels que reconnaîtront latinistes, hellénistes, anglicistes ou germanistes, compléments précédés de la préposition « contre » (cinq anaphores) qui marquent tout à la fois le contact et l’opposition, l’hostilité. Intérêt de ce mélange, « rois, peuples, lieux : impression de mêlée immense, inextricable ; suggestion superbe d’une image de duel que le cinéma, les bandes dessinées ont rendue familière aux jeunes : « Contre les rois tirant ensemble leurs épées. »

Dans la troisième strophe les compléments circonstanciels du verbe « aller » donnent l’impression d’une ubiquité hyperbolique, aux quatre points cardinaux de la planète ; en effet, en début de vers (13), « Au levant » au lieu de « à l’Est », auquel répond « au pôle » en fin de vers, au lieu de « au Nord », établissent une équivalence avec l’Orient et le pôle nord.

En ce qui concerne les compléments circonstanciels de lieu, nous avons laissé de côté ceux qui n’appartiennent pas à phrase minimale : ainsi, « de vieux fusils sonnant sur leur épaule », « soufflant dans des cuivres », compléments de lieu d’une forme nominale du verbe, sur le même plan que les épithètes détachées du pronom sujet « ils » : « ils allaient, fiers, joyeux et soufflant... ». Il en est de même pour : « sous leur pas souverain » (v. 21), complément du participe « effacées ». Peut-on parler d’un simple complément circonstanciel de lieu ? Nous sommes bien près d’un complément de moyen du verbe au participe passé passif, mais il est vrai que la préposition « sous » fait surgir une image locative, qui fait songer à ces films évoquant la guerre-éclair de l’Allemagne nazie, figurée par une immense carte où les frontières s’effacent piétinées par la soldatesque hitlérienne (évidemment les sentiments de V. Hugo à l’égard de l’armée républicaine ne sont pas ceux du cinéaste à l’égard des envahisseurs). D’autre part la préposition « sous » évoque un rapport de dominé à dominant que souligne l’épithète « souverain ». (Se rapporter au Chant du départ : « Le peuple souverain s’avance, / Tyrans, descendez au cercueil ! ») ; ainsi s’amorce l’image de la mort de la tyrannie.

Il reste à considérer « Joubert sur l’Adige » et « Et Marceau sur le Rhin ! », qui sont des compléments circonstanciels de lieu hardis, dans une suite d’énumérations, appositions à « prodige » : « chocs, rencontres, combats ; et Joubert sur l’Adige... », exclamations qui relèvent du langage elliptique de la langue parlée admirative ;  l’auteur se transporte en imagination sur les lieux de la mêlée qu’il commente à la manière d’un match de football ou de rugby. On pourrait aussi bien considérer qu’on est en présence d’une rupture de construction avec des phrases nominales

 

II. Les compléments circonstanciels de temps

Un seul complément circonstanciel de temps : « tous les jours » (v. 22), indiquant la répétition miraculeuse des victoires dans le temps, comme dans l’espace.

 

 

III. Les compléments circonstanciels de manière

 

Pour mettre en valeur l’héroïsme des soldats de l’An II, V. Hugo met en parallèle leur état d’esprit et leur dénuement : « L’âme sans épouvante/et les pieds sans souliers ». L’emploi de la coordination est beaucoup plus expressif qu’une opposition (« malgré ») entre l’abstrait et les détails concrets : « les pieds sans souliers », les « coudes percés ». Les conditions de vie sont introduites par la préposition « sans », de sens privatif, dont le contraire est « avec », qui, dans ce contexte, introduit un complément circonstanciel de manière dont le sens positif est annulé par l’épithète « vieux », « avec de vieux fusils... »

Dans la cinquième strophe les compléments circonstanciels du verbe « aller » sont encore une fois antéposés : « Dans la pluie et la neige et de l’eau jusqu’au ventre ». Les élèves sont tentés de considérer l’énumération des éléments hostiles comme des compléments circonstanciels de lieu en raison de la préposition. Mais si on substitue à cette énumération l’expression de même sens qui la résume sans susciter les images précises du texte, « par n’importe quel temps », ils se rendront compte que ce n’est pas à proprement parler un complément de lieu, bien que le choix de la préposition soit particulièrement évocateur.

N.B. : Présence également de nombreux (sept) compléments circonstanciels de manière, tantôt précédés d’une préposition « sans » vs « avec », tantôt sous la forme de propositions participiales, dans lesquelles latinistes et hellénistes peuvent reconnaître l’ablatif ou le génitif absolu.

 

 

IV. Compléments circonstanciels de comparaison

 

Pour emporter l’imagination du lecteur dans la tonalité du merveilleux, faire sentir que les soldats de la Révolution sont des héros de légendes, le poète a recours à des comparaisons introduites par la conjonction de subordination « comme » et par « ainsi que » : « comme une hydre vivante », faisant des monarchies ennemies liguées, coalisées, un monstre à têtes multiples, comme celui que dut affronter Héraklès, le bienfaiteur de l’humanité, tandis qu’eux-mêmes sont comparés à des « démons », selon la terminologie mythologique, au sens de divinités avec un caractère « bon enfant », incontrôlable, infatigable et bruyant : « Ils allaient, fiers, joyeux et soufflant dans des cuivres, / Ainsi que des démons !  », complément circonstanciel de comparaison du verbe « aller ». La troisième comparaison, introduite par « comme », est complément d’une forme nominale du verbe : « roulant comme des feuilles mortes » (v. 29) appartient au cycle naturel des saisons, façon imagée, pour V. Hugo, d’exprimer sa confiance absolue dans le triomphe final de la liberté et de la République, inéluctable, selon une loi naturelle, sur les monarchies despotiques vouées à disparaître.

 

 

V. Compléments circonstanciels de moyen

 

Il reste à caractériser le complément circonstanciel du verbe « se dispersaient au vent » ; c’est un complément circonstanciel de moyen.

 

Un grammairien  pourrait me reprocher de ne pas avoir retenu les adverbes ; ce qui va être fait séparément pour des raisons pédagogiques : les élèves n’ayant pas une orthographe sûre, il vaut mieux traiter à part les adverbes qui sont invariables.

Adverbes de lieu : couvrant au loin (v. 8) ; (ils allaient) partout (v. 13), résumant les quatre points cardinaux pour souligner l’ubiquité du champ d’action des soldats de l’an II. Quant à « en avant ! » (v. 27), ce n’est pas à proprement parler le complément circonstanciel de lieu de « On allait ! » ; c’est un cri de guerre, le signal de l’attaque lancé par le général, phrase nominale réduite au minimum.

Adverbes de temps : « tirant ensemble leurs épées (v. 2) équivaut à « au même moment ».

 

 

Conclusion

 

C’est un passage riche en compléments circonstanciels de lieu, de manière, de comparaison, qui reproduisent pour le lecteur l’extraordinaire épopée des soldats de la Révolution et lui font partager, le temps de la lecture, l’enthousiasme hugolien.

Ce travail n’est pas une explication de texte ; il s’est focalisé sur un aspect grammatical du poème ; d’autres aspects pourraient être étudiés comme l’étude des adjectifs, par exemple, et nous verrions qu’ils contribuent au même effet.

Cette étude pourrait être prolongée par un examen objectif des guerres révolutionnaires ; il y faudrait la collaboration du professeur d’histoire et — pourquoi pas ? — la projection du film d’A. Gance Bonaparte, afin de faire ressentir aux élèves la puissance du langage.

Pour terminer, cette démarche n’a de sens qu’avec la participation active des élèves.

 

 


[1]. C’est moi qui souligne.