Éditorial (juin 2007)                                                        anciens éditoriaux

Le fondement même du combat de l’APL est la défense d’une discipline, les Lettres. Les membres de l’APL ne se considèrent pas comme des enseignants de français ni comme des « profs » de communication. Ils savent que l’enseignement de la langue nationale est, en France, confié à un professeur de Lettres, parce qu’en France la langue ne se dissocie pas de la littérature, qui en est l’expression la plus achevée et la plus libre. Il s’agit, en cours de français, d’apprendre à penser, ce qui implique de s’extraire de la simple communication, à laquelle suffit amplement l’émission mécanique de phéromones sémantiques. Il s’agit d’apprendre quelque chose de plus et de mieux, d’à la fois plus charnel et plus éthéré, que les mots de la tribu, a fortiori lorsque celle-ci est la prisonnière d’un pénitencier de béton et de publicité. Au reste, loin d’une tribu, il s’agit de constituer une nation, c’est-à-dire une communauté de citoyens et non une ethnie, ou une mosaïque d’ethnies, disponible d’ailleurs à la colonisation des intérêts d’argent. Voilà le rôle fondamental de notre discipline dans la République. Il lui revient de former en l’émancipant la personne, sa sensibilité, sa volonté, son intelligence ; de former le citoyen, éclairé et dépositaire d’un patrimoine national lui-même vécu comme universel. Pour cela, il faut une distance et un contenu, il faut le détour par les grands textes, il faut l’appropriation, avec l’idiome, d’une culture. Et c’est parce que l’aventure française — au sens où Pierre Lévêque parlait de l’aventure grecque —, incarnée dans notre langue et nos lettres, n’a cessé de se nourrir de l’ambroisie antique et d’en tirer pour une bonne part son universalité, que, professeurs de Lettres, nous ne pouvons renoncer au lien intime et séculaire, évident mais déjà en partie dissous, du français, du latin et du grec, composantes d’une seule et même discipline.

De cette conviction, qui est celle de l’humanisme, découlent les analyses et les propositions que l’APL a défendues auprès des candidats à l’élection présidentielle, et auprès du nouveau gouvernement. Reçus, avec nos partenaires, au ministère et à l’Élysée, nous avons trouvé un heureux écho à ces principes. Monsieur Dominique Antoine, conseiller pour l’éducation auprès du Président de la République, nous a dit le souci présidentiel de remettre « la culture au centre du système éducatif » ; pour chacun, il est bien entendu que la littérature, les grands textes doivent être le socle du cours de français dès l’école primaire et pour tous les élèves de France, même et surtout ceux des milieux populaires. L’idée que le latin et le grec ne doivent pas être réservés aux établissements de centre-ville et que leur étude, menée en rapport étroit avec celle du français, pourrait être un dictame contre l’échec scolaire et l’exclusion — ou l’auto-exclusion — culturelle, cette idée a été comprise et acceptée par nos interlocuteurs, comme celle de fuir une démagogie pernicieuse qui, sous réserve d’adaptation pédagogique, condamne les plus faibles à un ludisme délétère.

Seulement, après l’affirmation des principes, après le credo républicain, la pragmatique énoncée paraît beaucoup moins rassurante. La panacée prescrite par nos nouveaux dirigeants, c’est de « libérer les initiatives », et, à cette fin, de promouvoir l’autonomie des établissements, étant bien entendu là encore que cette autonomie n’est pas celle du proviseur, qu’elle ne saurait entrer en contradiction avec la liberté pédagogique du professeur, qu’elle sera encadrée par des programmes qui resteront nationaux et par l’évaluation des (seuls) résultats. Mais enfin, nous dit-on, c’est à nous, professeurs, d’agir au sein de nos établissements, et de nos conseils pédagogiques, pour assurer le triomphe des lumières, c’est à nous de convaincre les parents des bienfaits du latin et du grec et d’avoir assez d’élèves pour maintenir ou ouvrir des sections, c’est à nous d’utiliser et de faire utiliser à bon escient les 20% transversaux envisagés par le gouvernement. Cette mesure est emblématique de l’ambiguïté et des dangers de la politique prévue. 20% du temps scolaire hors programmes et hors des horaires disciplinaires, 20% du temps scolaire pour, finalement, « enseigner autrement » et « faire classe sans faire cours », 20% du temps scolaire à la discrétion des apprentis sorciers du pédagogisme relaxant et de l’épanouissement par le vide. Nous voyons déjà quelles luttes il nous faudra mener, pied à pied, pour leur disputer ces heures, nous savons quelles seront les pressions des chefs d’établissement, des IPR, des collègues prébendés par l’IUFM et, malheureusement, l’impéritie craintive de leurs plus jeunes brebis.

Nous assistons donc à la confirmation et à la généralisation de ce que nous redoutions à propos de l’arrêté de décembre dernier sur les IUFM et de la défense qu’on nous en avait faite1 : l’initiative locale se substitue au pilotage de l’État, ce pour des raisons purement idéologiques, au nom du rejet systématique de ce que l’on appelle avec mépris le jacobinisme, ou la nostalgie, et parce que — on nous l’a dit — c’est « dans l’ordre des choses » et qu’il n’est plus concevable que le ministère s’occupe de tout — pourquoi ? parce que ! En attendant, cette démission, par sa nature même, se joue contre l’enseignement tel que nous le concevons, car l’existence même de ces heures, ou de toute autre marge, présuppose qu’il faut faire autre chose qu’enseigner les disciplines selon des programmes nationaux. Aussi est-ce précisément en essayant d’influer sur la doctrine générale de l’éducation nationale, à travers les programmes, les instructions, le discours officiel etc., que notre association s’efforcera de limiter les conséquences de l’autonomie, en espérant que celle-ci ne puisse se faire complètement à l’encontre de celle-là, si du moins celle-là n’est pas purement cosmétique, comme le maintien des mentions complémentaires, l’éloge de la bivalence et du contrôle continu tendent à nous le faire craindre.

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Dans ce contexte, la question de la réforme de l’hypokhâgne apparaît comme une pierre de touche. L’APL s’est beaucoup démenée, avec l’APFLA, à la veille de la réunion du Cneser2, le 16 avril dernier, pour que cette réforme, qui avait par ailleurs l’avantage considérable d’inscrire enfin l’étude d’une langue ancienne dans le tronc commun des étudiants, ne les dissuade pas d’en étudier une seconde et ne tarisse pas définitivement le vivier déjà aride des lettres classiques en leur imposant une deuxième langue vivante obligatoire. L’APL a donc demandé, et demande encore d’ailleurs, que les hypokhâgneux aient à choisir entre la seconde langue ancienne, une seconde langue vivante et un enseignement artistique. Nous avons à peu près obtenu gain de cause, mais d’une manière pour le moins problématique. Au terme de l’arrêté du 3 mai 2007, les hypokhâgneux feront en effet leur choix à la fin du premier trimestre. En pratique, les choses, de l’aveu même de l’Inspection générale et du cabinet du ministre, fluctueront selon les établissements, certains imposant un choix en novembre, d’autre dès la rentrée. Curieuse conception de la loi décidément ! Mais le laisser-faire va plus loin en vérité. Plusieurs syndicats, et notamment le syndicat majoritaire, ne sont pas satisfaits d’une obligation qu’ils jugent dissuasive pour les futurs hypokhâgneux. Ils ont ainsi obtenu du ministre, le 29 juin, que l’arrêté soit réexaminé et qu’il soit discuté par le Conseil supérieur de l’éducation, demain 3 juillet.

Ce qui choque dans cette démarche, c’est précisément qu’elle consiste à demander le maintien du statu quo et de la débrouillardise locale. Il faudrait, nous dit-on, que les langues anciennes soient plus largement — ajoutons : plus sérieusement — enseignées en amont, dès le collège. Mais nous savons bien quelles entraves sont mises à leur étude, et, notamment en classe de seconde, là où tout se joue, la concurrence déloyale qui leur est faite par des enseignements d’ailleurs non disciplinaires et aux fonctions à tout le moins douteuse. Que ne met-on pas fin à cette situation ! Que ne rend-on par la même occasion leur place aux langues anciennes dans la série L en lui appliquant, par attraction modale, la réforme de l’hypokhâgne ! Or on nous répond que ce serait en effet l’idéal, mais… qu’il faudrait convaincre les parents !

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On le voit bien : l’avenir de nos études comme celui de l’école est affaire de volonté politique et nous avons tout à redouter de la dissolution de celle-ci dans le girondisme ou le libéralisme scolaire qu’on nous vante. L’APL attend du gouvernement qu’il gouverne et de l’Institution scolaire qu’elle définisse les enseignements à dispenser en fonction de l’intérêt général et de l’exigence scientifique. Elle demande tout simplement un retour au fonctionnement normal et républicain des institutions. Mais en vérité, n’est-ce pas là précisément que gît le lièvre ?

Romain Vignest

le 2 juillet 2007


 

[1] Voyez le rapport moral dans le n°121.

[2 Conseil national de l’enseignement supérieur et de la recherche.