ÉDITORIAL (octobre 2005)

Comme on le sait bien maintenant, l’A.P.L., conjointement avec l’A.P.F.L.A.-prépas (Professeurs de Français et de Langues Anciennes des classes de Première et Lettres supérieures), n’a pas ménagé ses efforts, l’année dernière, en direction des parlementaires, ceux-ci s’apprêtant à discuter et à voter une nouvelle loi d’orientation. Cette action aurait dû connaître des prolongements durant l’automne : à part quelques courriers espacés l’on est aujourd’hui au point mort, les occupations ordinaires des uns et des autres reprenant le pas sur un échange inhabituel et conjoncturel. Avec une certaine prudence, le ministre met en application la loi, décret par décret, dont on retiendra plus particulièrement celui du 26 juillet qui invite les prochains certifiés à enseigner, outre leur spécialité, une discipline généralement déficitaire en professeurs ; un autre décret porte sur le remplacement des collègues absents. Ce dernier décret, soumis aux chefs d’établissement et aux conseils d’administration, fait l’objet de réactions plus passionnées (motions, pétitions, des syndicats allant jusqu’à manifester localement leur opposition). Par ailleurs les nominations au nouveau Haut Conseil de l’Éducation, du moins celles intervenues au titre des présidents du Conseil économique et social, de l’Assemblée nationale et du Sénat (les dernières, au titre du Président de la République ne devraient pas tarder à venir) nous laissent sur une fâcheuse impression de déjà vu : entre autres des élus de la majorité actuelle, un recteur issu de l’I.U.F.M. de Lyon, un « permanent » du ministère… La machine est bien contrôlée !

Enfin, si nous sommes invités aux Premières Rencontres parlementaires sur l’Éducation qui doivent se dérouler le 29 novembre prochain, parmi d’autres associations et fédérations de parents d’élèves (environ trente-six organisations en tout), ce n’est qu’en qualité de spectateurs ; pour confronter leurs points de vues sur « Mieux orienter les élèves pour une meilleure insertion professionnelle », douze intervenants sont déjà désignés dans le pré-programme, parmi lesquels on note plusieurs députés et directeurs du ministère de l’Éducation nationale, ainsi que le directeur adjoint pour l’Éducation de l’O.C.D.E.. Les seuls représentants des professeurs seront — « sous réserve » — un secrétaire général du S.N.E.S. et le président du S.N.A.L.C. Quel sera donc notre rôle ? Voilà pour les réjouissances automnales : un peu décevant, n’est-ce pas ? Pourtant il faudrait beaucoup de naïveté pour s’étonner : voilà certes un maigre bilan annuel, du moins dans l’action auprès des « politiques », et dont nous ne pouvons nous flatter que de petits pas, mais il convient de rappeler que nos rencontres avec les parlementaires ne nous avaient pas toutes rassurés, ce qui est normal, et s’il ne faut pas couper les liens qui existent désormais — nous nous devons d’apporter à nos élus des informations que personne d’autre ne cherche à leur donner, dont ils sont eux-mêmes demandeurs et c’est servir notre discipline que de combattre l’étroit intérêt politique —, nous ne saurions impunément déserter le « terrain ». Y avons-nous d’ailleurs jamais songé ?

De toute évidence nos efforts en direction de la « classe politique » ont eu pour contrepartie, non pas une désertion, pas même un oubli du « terrain », mais une sorte de décentrage par rapport à nos préoccupations ordinaires : la formation de nos élèves et notre communication en direction de nos collègues. A vrai dire, ces derniers se tiennent toujours davantage à l’écart du combat humaniste et de la promotion des enseignements littéraires. Chacun tend à faire comme-il-peut-dans-son-coin. S’il faut par obligation et par contrainte administratives se rendre à des réunions, c’est sur la pointe des pieds qu’on s’en va, en tous lieux ou presque, perdre son temps, en râlant mais consentant à se soumettre. Il arrive par bonheur qu’on éprouve une gratifiante compensation à collaborer avec ses collègues, davantage avec ceux des autres disciplines, moins pour servir les élèves que pour élargir sa propre culture, et le temps passe ainsi, l’énergie disponible se consume. C’est une vieille histoire ! A quoi bon nous attarder sur la crise, voire sur la fin, programmée du militantisme ? Concédons néanmoins que nous n’avons pas le droit de décevoir les plus combatifs, les plus convaincus d’entre nous.

Restent les élèves et leurs parents avec lesquels nous partageons le désarroi vis-à-vis de l’inanité des programmes de lettres.

Penchons-nous un instants sur les premiers dont l’âge entraîne des réactions diverses. Les moins démunis, les plus favorisés par la culture et le milieu, s’adaptent au point de donner satisfaction à nos collègues par leur travail et leurs résultats : il suffira, le moment venu, c’est-à-dire au moment du baccalauréat et durant la première année universitaire, de les encourager à des efforts jamais encore consentis pour les élever à l’excellence. D’autres, doués pour les sports ou les arts célébrés par la société (osons dire par exemple l’art de la communication) sauront s’affirmer au-dehors des voies traditionnelles et scolaires de la réussite, heureux de le proclamer, désavouant ainsi une école normative et sclérosante. Et la majorité ? Elle traverse l’adolescence sans trouver de sens à l’étude en général, sans tirer profit de l’enseignement des lettres confusément perçu comme une variante du dressage imposé par les programmes scolaires et non comme le lieu de l’épanouissement personnel (il s’en faut !). Il n’y a plus pour cette majorité, du moins pour les plus « réalistes », qu’à naviguer entre les orientations courtes dans l’espoir d’un métier — sait-on lequel ? — pour être reconnu par la société. Quant aux autres, victimes en outre de situations familiales difficiles, de relégation dans des espaces urbains spécialisés, de carences du langage, ils sont condamnés à tâtonner en marge de la légalité. Le scandale de notre École, c’est qu’elle n’ait pas su encadrer ces laissés pour compte de la République et, plus précisément, qu’elle ait flotté à ce point entre son élitisme historique et un technicisme fallacieux. L’enseignement des lettres témoigne aujourd’hui scandaleusement de cette hésitation, partant, de cette faiblesse institutionnelle.

 

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Et les parents ? Beaucoup d’entre eux ne pensent qu’à leur tranquillité et à leur épanouissement : ils se donnent bonne conscience en payant, c’est-à-dire en offrant à leurs enfants une sécurité psychologique qu’ils sont incapables, eux-mêmes, de leur procurer. C’est la fortune de l’enseignement privé. Ils croient dans les vertus de l’encadrement, un peu moins sans doute dans les compétences didactiques de leurs maîtres. Ils procèdent à un transfert bizarre de compétences : eux qui seraient chargés d’éduquer plutôt que d’instruire, font de l’école le lieu où l’on instruit moins que l’on n’éduque. Mais la majorité des parents doivent se contenter du service public qui ne garantit plus rien : ni une éducation conforme à leurs convictions, ni une instruction prometteuse d’un avenir professionnel. Par rapport aux normes qu’ils ont connues naguère, ils ont l’impression de voir l’enseignement s’effondrer et craignent de voir leurs enfants démunis dans la course à l’emploi, donc au droit de vivre en citoyens libres, au profit des meilleurs élèves, les plus heureux et les mieux dotés.

Or la voie de la réussite demeure faite de mathématiques, de physique et d’informatique : avec une robuste formation littéraire (mais pas exclusivement) on devrait pouvoir trouver une orientation d’excellence — c’est ce que prévoyait la réforme Bayrou il y a plus de dix ans —, mais la voie littéraire accueille toujours et davantage d’élèves moins travailleurs et moins aguerris à des méthodes d’apprentissage. On y traîne bien trop souvent.

Quant à la série ES — pour ne parler que de l’enseignement général —, elle est mal différenciée, comme une sorte d’entre-deux, et n’ouvre la porte qu’à des études en sciences humaines (la voie économique faisant figure de parent pauvre dans la configuration des préparations commerciales), alors que les meilleurs étudiants continuent de s’être donné une formation fondée sur les mathématiques, la philosophie, l’histoire, les lettres, complétée par les sciences humaines (économie, droit… ; classement, convenons-en, presque arbitraire : il est vrai que tel étudiant issu de Lettres supérieures se sent désorienté en Économie et Sociologie).

Mais ne nous égarons pas ! Nous parlons en ce moment des meilleurs élèves du secondaire et non pas de la majorité d’entre eux, de ceux qui ne peuvent pas songer à un parcours d’excellence, ou du moins, qui croient ne pas pouvoir y songer.

Ici le point de vue des parents nous paraît déterminant : la plupart d’entre eux voudraient voir accorder à leurs enfants, grâce à leur école, les meilleures chances de corriger les inégalités, de trouver la voie d’une réussite, et ils savent, confusément, que sans la maîtrise de la langue elle-même fondée sur une culture littéraire (dont le contenu leur échappe), surtout dans une société de communication, l’un est confiné, sauf coup de chance, dans des rôles subalternes, à la merci des classements entre demandeurs d’emploi, à la merci de performances hasardeuses en cours de carrière.

Les parents se méprennent souvent sur les objectifs et les fins des enseignements littéraires, mais en majorité, ils ont lieu de s’inquiéter quant à l’efficacité des programmes scolaires. Cette inquiétude est réelle, comme nous l’avons constaté, et nous nous devons d’y faire face.

 

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Et voilà qui nous contraint à une petite révolution culturelle : rien de plus méfiant que le corps enseignant vis-à-vis des parents. Des parents ? Vite dit ! De leurs représentants institutionnels ; vis-à-vis des F.C.P.E., P.E.E.P., U.N.A.P.E.L. qui prennent place dans nos conseils de classe, dans nos établissements, comme des partenaires-juges aux compétences contestables. Ces associations transmettent par le biais de parents désireux « d’intervenir », dont on ne saurait nier le dévouement, d’hommes et de femmes de bonne volonté, une pensée qui prend place dans le concert des grandes organisations politiques et syndicales. Ils militent certes, mais avec les œillères qu’impose sur leurs yeux un choix idéologique a priori, pour connaître la position des problèmes en matière d’instruction. Les intérêts qu’ils défendent avec le concours fréquent des médias desservent les élèves, leurs enfants confrontés à la nécessité de se choisir et d’apprendre à résister. Malheureusement, les intérêts des élèves n’ont rien à voir avec ceux d’assurés : les élèves ne sont pas des clients. Aussi n’avons-nous rien à attendre de personnes qui confondent le rôle des associations avec celui des syndicats, trop enclins à oublier par là que l’élève se définit comme celui qui doit apprendre et l’institution comme celle qui doit instruire. Avec les fédérations de parents, les rôles se brouillent au grand dam des principaux intéressés.

Nous devons donc nous tourner résolument vers les parents de « la base » si nous voulons agir sur le système, les amener à exprimer leur inquiétude croissante quant à l’évolution de notre discipline. Les constats désabusés tels que « mon fils en Seconde ne veut pas lire », « ma fille en Terminale L nous écrit, quand elle veut bien, des lettres remplies de fautes d’orthographe » débouchent invariablement sur la question des études supérieures et celle de l’aptitude à trouver un emploi ; c’est toujours la réussite d’une vie qui paraît en jeu. Nous, professeurs qui « en avons vu d’autres », serions enclins à un pessimisme plus nuancé, considérant que ce que l’école « rate » relève moins de la maîtrise formelle de la langue, que de la construction d’un rapport vital à la culture, non pas d’une exigence de consommation, mais de la construction de soi, de la participation active aussi à une civilisation qui a tant apporté au monde, et ce, au moment où le monde, à peine pensé, mal compris, se dérobe aux esprits les plus robustes. Donc, on le voit, si le questionnement pratique et utilitaire paraît tout à fait légitime ― un parent n’est pas seulement responsable mais propriétaire ―, nous devons, nous professeurs, inscrire ce questionnement dans une perspective éducative au sens le plus large du terme : l’on ne réussit pas sa vie seulement parce qu’on a trouvé sa place, un emploi (sans lequel on est mutilé !), mais parce qu’on a appris à donner sens à cette vie à partir de la fréquentation des textes qui révèlent la vie dans toute sa profondeur. Les programmes de lettres encore actuels ne servent pas notre projet de lutter contre le désenchantement, d’éveiller l’enthousiasme. C’est de cela qu’il faudrait parler avec les parents quand les rencontres rituelles parents-professeurs pas plus que les rendez-vous individuels dans les parloirs ne franchissent les limites de la routine administrative, sauf cas de rencontre exceptionnelle.

 

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Inventons donc un nouveau cadre afin que les parents « de base » deviennent nos alliés. C’est un dialogue entre personnes qu’il convient d’instaurer et d’animer. Dans une société si éprise de convivialité, inventer n’est pas une gageure : pourquoi les professeurs de lettres d’un établissement n’inviteraient-ils pas les parents déjà rencontrés dans le cadre officiel, donc prévu par l’Administration, des parloirs et autres lieux, à des réunions à thème ? Du choix du thème — à débattre localement — dépendrait, cela va de soi, l’intérêt de la réunion : par exemple, le refus par nos élèves de la littérature réputée « classique » ou l’examen critique des programmes ou encore connaissance de la langue et réussite personnelle. Il s’agit dans tous les cas d’associer les parents d’élèves de bonne foi à la réflexion des professeurs de lettres dans le dessein de conforter l’excellence d’un service public, et au-delà, de dénoncer la mainmise de coteries et autres groupes de pression sur l’organisation des études et des programmes au détriment de l’intérêt des élèves de notre école.

L’A.P.L. s’honorerait d’accueillir dans certaines de ses réflexions des parents qui auraient déjà participé à une telle démarche ouverte et critique. Avons-nous le temps d’avancer dans ce sens avant la prochaine A.G. ? Peut-être faudra-t-il attendre jusqu’en 2007, d’autant plus que nous n’en avons pas fini de rencontrer l’enseignement primaire et que nous aurons à poursuivre le dialogue avec la classe politique si nous voulons accélérer les changements tant souhaités dans le sens des « cinq objectifs pour l’enseignement des lettres en France dans une perspective européenne ».

Une « petite révolution culturelle », disions-nous tout à l’heure ? C’est vrai : une défiance réciproque existe depuis très longtemps entre parents et professeurs. Les littéraires sont particulièrement désignés pour tenter d’en briser les mécanismes, de servir des intérêts objectifs communs. De nos jours il est inacceptable que les uns et les autres s’inquiètent et travaillent dans la séparation, à moins qu’on ne doive se satisfaire du monopole exercé par de grandes organisations qui s’attachent jalousement à leur faculté de tout bloquer.

 

 

 

Oui, quand il s’agit des enseignements littéraires ― dans d’autres domaines aussi mais il ne nous appartient pas d’intervenir ― il existe une singulière communauté d’intérêt entre élèves, parents et professeurs, que dissimulent les grandes tensions économiques et sociales vécues jour à jour. Au nom de la démocratie, tout simplement, nous voulons essayer des créer les conditions d’un dialogue nécessaire, urgent, dès cette rentrée. Y parviendrons-nous ? Ce n’est pas sûr mais le principe même de cette démarche s’impose à nous.

Pour finir, nous nous adresserons à nos collègues désireux d’agir intellectuellement et attirerons l’attention des lecteurs de ce Bulletin, non seulement sur les besoins de ce dernier en matière de contributions (nous songeons à des numéros thématiques comme on le lira d’autre part), mais aussi sur une initiative récente où l’A.P.L. se trouve engagée : la création d’une revue, Cause commune, où des professeurs du secondaire, des classes préparatoires et des Universités écriront pour leurs élèves de 16 à 22 ans. Cause commune se donne pour ambition de « créer une revue pluraliste, mais exigeante… Une revue d’actualité qui est souci du monde et montre que le détour par les œuvres de l’esprit permet de le réfléchir… » Le premier numéro, consacré à Tocqueville et à l’Europe, presque « bouclé », devrait paraître dans quelques mois. Le deuxième numéro sera probablement consacré à Hannah Arendt. Même si un comité de lecture provisoire est constitué, il reste ouvert. Que les lecteurs de notre Bulletin, s’ils sont intéressés, le fassent savoir à notre secrétaire générale ou au président. Les initiateurs de la revue Cause commune, le comité de lecture, réserveront le meilleur accueil à toute proposition d’article, à toute demande de participation au comité de lecture. Nous les relayons même si charité bien ordonnée commence par soi-même !

L’A.P.L. voit dans cette revue un foyer de résistance intellectuelle ouvert aux disciplines limitrophes des lettres, un lieu de rencontre pour professeurs et chercheurs, en attendant par ailleurs la résurrection de la Conférence des présidents, une autre affaire dont il conviendra de parler…

 

Henri Guinard

Paris, le 23 octobre 2005