ÉDITORIAL (janvier 2007)

par Romain Vignest, président de l'APL

 

Le quatrième centenaire du grand (quelle prétention !) Corneille est l’un des non évènements culturels les plus significatifs de l’année écoulée. Le gouvernement n’a pas jugé l’écrivain digne de célébrations, les savants lui ont compté leurs colloques, les théâtres, d’ordinaire friands d’anniversaires, lui ont refusé les feux de leurs rampes et les médias leurs ondes. Nous ne relaierons pas ici les divers prétextes colportés par la rumeur ; les raisons de ce silence nous paraissent plus profondes en vérité. Une œuvre qui exhorte au dépassement de soi dérange évidemment l’essentialisme ambiant, ses revendications identitaires et ses caprices caractériels ; l’héroïsme gêne, choque, affole la société de la médiocrité partagée et de la modestie obligatoire ; la générosité viole sauvagement le credo du be yourself et du just do it. Au reste, l’intérêt pour Corneille s’était concentré ces dernières années sur ses comédies, certes admirables, mais qui, plus rassurantes, permettaient malgré tout d’excuser ses invraisemblables tragédies (qui d’ailleurs, tous les manuels le disent, ne sont pas des tragédies) et de ménager les certitudes de notre époque moderne — pas d’inquiétude, braves gens ! c’est juste pour rire !

L’éducation nationale, soucieuse de ne pas abîmer son bel œuvre de terrassement, n’a pas non plus encouragé la diffusion de cette pensée passéiste et délétère. Elle a bien fait. Ceux qui, parmi nous, persistent diaboliquement à faire lire et expliquer Corneille aux jeunes gens qui leur sont pourtant confiés, savent en effet à quelle pernicieuse subversion cette étude entraîne leurs esprits mal assurés, tout notamment les plus fragiles, les plus défavorisés d’entre eux, ceux qu’il faudrait mieux éduquer, mieux encadrer. Car Corneille pousse à la révolte. Non à celle, grégaire et bestiale, nihiliste et consumériste — sans grand danger en vérité — qui deale et brûle les voitures, mais — bien pis ! — à l’orgueilleuse révolte de l’individu contre ce qui voudrait le repaître des miasmes de la masse. Corneille, nous le savons et nos élèves ne s’y trompent pas, est intimement libérateur. C’est pourquoi il faut l’oublier, prendre un calmant et jeter à la corbeille ce bulletin, encore une fois réfractaire.

 

*

 

L’individualité, c’est bien là le mal que semble vouloir éradiquer l’arrêté du 28 décembre dernier « portant cahier des charges de la formation des maîtres », arrêté largement inspiré par le rapport du Haut Conseil de l’Éducation sur la question. Au-delà des dispositions inquiétantes que prévoit ce texte1, c’est le ton général, le vocabulaire et les tournures utilisés, les principes présupposés ou proclamés, qui frappent par leurs accents systématiques et, pour tout dire, totalitaires. Si le ministère et le HCÉ pouvaient nous substituer des robots, ils le feraient bien volontiers, tant leur est manifestement insupportable ce que l’humanité peut avoir de contingent, son incontrôlable variété et son haïssable moiteur. Ainsi, « rien ne doit être laissé aux aléas de la vocation pédagogique ou du hasard professionnel », « tout (…) résulte d’un apprentissage rigoureux et progressif », apprentissage encadré bien sûr, selon un « référentiel de compétence » unique, par l’IUFM et nourri des acquis de la « recherche en éducation » : les stages « doivent être préparés, accompagnés, exploités par des formateurs » — effrayant martèlement ternaire.

De fait, tout est prévu pour que le professeur ne soit pas livré à lui-même. Pourvu d’un « dossier de compétence » (version moderne du livret ouvrier ?), il suivra, deux années après sa titularisation, le catéchisme de l’IUFM afin d’échapper au péché d’orgueil qui toujours le guettera. Cette formation doit le rendre « capable de comprendre » ce qu’on attend de lui, de « prendre conscience » (six occurrences) de ses responsabilités et de ses insuffisances, et lui permettre de savoir « remettre son enseignement et ses méthodes en question ». Il faut en effet faire en sorte qu’une fois « laissé en autonomie », il se garde de toute présomption, qu’il « inscri[v]e son action dans un projet collectif », qu’il s’implique — c’est une véritable obsession pour le HCÉ — « dans les travaux d’équipe et les concertations pédagogiques », qu’il « observe, dans l’exercice de son activité professionnelle, une attitude favorisant le travail collectif, le dialogue avec les parents et la dimension partenariale », qu’il s’astreigne à « travailler en réseau » et à « travailler avec des équipes ». Au reste, il est bien entendu que le professeur se tiendra informé tout au long de sa carrière des progrès de la « recherche en éducation » et que la formation en IUFM n’est que « le point de départ indispensable d’une formation professionnelle tout au long de la vie » ; les derniers mots de l’arrêté sont prometteurs : « C’est dans cette perspective qu’à court terme la formation continue des professeurs doit devenir obligatoire. »

En vérité, la liberté pédagogique inscrite, par pure politique, dans la loi d’orientation de 2005, apparaît comme une épreuve, une tentation à laquelle le professeur doit apprendre à toujours résister, le plus sûr étant de l’en rendre incapable. Il s’agit, on le voit, d’en finir avec la tradition du maître, auteur de son discours, passeur entre le savoir et l’élève, et l’on comprend dès lors l’accent mis sur la nécessaire promotion de la transversalité et de la polyvalence — parfois sous le fallacieux prétexte d’assurer la culture générale du professeur. Il s’agit d’en finir avec le maître, dont la personnalité, souvent marquante, contribuait à former celle de ses élèves et pourrait interférer avec le projet désormais assigné à l’école, celui de servir la « société de la connaissance », la « demande contemporaine d’éducation », les « attentes des parents ». À côté de ces expressions à connotation commerciale, les références incantatoires à la culture, qui d’ailleurs est toujours qualifiée de « commune » et toujours instrumentalisée, paraissent bien dérisoire !

 

*

 

C’est un tout autre discours que nous a tenu Monsieur Philippe Le Guillou, Doyen de l’Inspection générale de lettres lors de l’entretien qu’il nous a accordé le 9 novembre dernier2. Constatant la faillite du technicisme, privilégiant le sens et même la beauté des textes, reconnaissant et déplorant l’interprétation parfois tendancieuse de programmes d’ailleurs problématiques et en cours de réécriture, il a clairement assigné à l’enseignement des lettres la mission de « forger le goût et la sensibilité des élèves », de leur « donner une échelle de valeurs » et de les ouvrir à l’universel à travers la fréquentation précoce et assidue des œuvres littéraires ; il a conclu l’échange sur le mot, naguère honni, d’humanisme.

Si nous conservons des réserves sur certains points essentiels et, notamment, sur l’avenir de la série L et sur la place qui doit légitimement revenir aux langues anciennes dans notre système scolaire, ces propos, ne fût-ce que parce qu’ils rompent avec plusieurs années de glaciation utilitariste, sont réconfortants. Mais, comme l’a souligné le Doyen lui-même, les pouvoirs de l’Inspection générale sont restreints. De combien pèsent les bonnes volontés face aux rapports du HCÉ, à la politique qu’ils servent à légitimer et à leur référence constante à la nécessaire convergence européenne ?

Quoi qu’il en soit et plus que jamais, notre association doit poursuivre son action avec opiniâtreté et continuer à croire dans la force des idées et, justement, dans celles des œuvres. C’est pourquoi il n’est sans doute pas inutile, en ce début d’année, de nous retremper dans le bronze du grand Corneille.

 

Bonne et courageuse année !

 

Romain Vignest


 

[1] La Conférence des présidents d’associations de professeurs spécialistes travaille actuellement à y répondre.

[2] Voyez le compte rendu infra.