ÉDITORIAL (décembre 2005)

« Parlons-nous » : depuis quelques mois une grande station radiophonique à peine périphérique susurre mielleusement son nouveau slogan qui scande ses journées. Elle veut faire croire à ses auditeurs qu’elle postule une relation d’amour avec eux tout en assumant le discours des « psy » (« il faut parler, en parler ») et dénonce implicitement un manque qu’il lui appartiendrait de combler par son pouvoir de faire parler. Résumons : c’est la psychologisation de la consommation ; c’est la rhétorique de la séduction.

Nous voici maintenant à l’époque des vœux où chacun d’entre nous court le risque de parler, d’écrire pour ne pas dire grand chose : pour s’en tenir à la fonction « phatique » du langage selon R. Jakobson, un signe de présence.

Parler, c’est tout l’homme et il devient de plus en plus difficile de le... faire : l’homme, sans aucun doute, et parler. Qu’est-ce donc que parler veut dire et comment apprendre à parler ? Cette double question se situe au cœur de la réflexion des professeurs de Lettres. Elle est... cruciale, plus encore, croyons-nous, que celle de l’écriture.

Nous n’arrêtons pas de parler, parole illusoire. Au moins nous y croyons.

Face à nous, les exclus de la parole se trouvent acculés à la violence.

La mission de l’école est de donner à chacun la faculté de parler et... de se taire. La valeur de la parole en sera réhabilitée.

 

 

Nous vivons dans un monde où la rhétorique popularisée, de la communication et autres SMS aux discours des « internautes », permet de compenser bien des échecs, bien des injustices aussi. Parce qu’un système compensateur aussi bien que formateur et dresseur nous y invite, nous parlons. Mais pour quoi dire ? Le plus souvent ce qui sera agréé. « Bonne soirée » ; « merci d’être venu ». Voudrez-vous raconter sur un média votre dernière déconvenue amoureuse ? Vous vous garderez bien  d’exprimer votre vindicte et vous laisserez à l’animateur ou à l’animatrice le soin de décider s’il vous faut plaider coupable ou non-coupable. Quel rapport avec la vérité, puisque l’essentiel est de ne pas déplaire ? Vous aurez toutefois « parlé » : en vous soumettant, vous aurez acquis le droit de cité.

Voyons maintenant le cas où la machine à parler se détraque : un étudiant en situation d’examen ne se sent pas autorisé à dire ce qu’il pense vraiment, — sauf assurance extraordinaire et souvent récompensée, — mais tout son effort tend à dire ce qu’on attend de lui, du moins ce qu’il croit qu’on attend de lui : cette attitude, très fréquente, aboutit à la sottise proférée dans la détresse. Il y a ce que je pense pouvoir dire et ce que l’examinateur attend. Ainsi une jeune fille issue d’un lycée catholique d’une banlieue résidentielle, élève de première année en classe préparatoire scientifique, affirmait tout récemment en « colle » de Français-Philosophie qu’une preuve de la capacité de violence (guerrière) des femmes était l’avortement (violence, peut-être, exercée par la femme contre elle-même). Le paralogisme ici se combinait avec l’a priori idéologique, avec l’idée reçue. La (future) candidate n’étant pas en mesure de justifier son propos, eut le bon goût, sur invitation du jury et un peu tard, d’examiner, non sans lucidité, la validité de son discours. Mais que fallait-il mettre en cause : la situation d’énonciation, ou l’incapacité de penser ce que l’on dit ? Plaire, peur de déplaire ? On n’en sort pas. L’on voudrait dire, mais on ne sait pas quoi...

En voulant, coûte que coûte, parler, parce que nous y sommes contraints, du moins nous le croyons, nous abdiquons notre obligation de penser, même si nous nous prétendons intellectuels : nous nous rallions à des opinions, ce qui nous dédouane. Il en va ainsi, a fortiori, de nos élèves qui parlent pour autrui. Prendre à contre-pied une opinion revient au même. À ce moment là l’esprit ne veille plus qu’à la cohérence apparente du discours, au mieux. La parole se fait spectacle, représentation qu’il convient de « régler ». Un rien de vraisemblance nous suffit, à condition de savoir inscrire notre parole dans un système de représentation. De proche en proche nous nous dérobons à nous-mêmes. La société, broyeuse d’authenticité, se repaît d’une parole monnaie de singe, et bafoue, ce faisant, les valeurs sur lesquelles elle se fonde depuis plus de deux cents ans. Nous survivons dans l’illusion d’exister, sauf quand la parole manque.

 

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Ne nous attardons pas ici sur les troubles pathologiques de la parole, (l’aphasie, par exemple) puisqu’il existe des spécialistes pour en traiter et pour les traiter. Examinons plutôt quelques situations où l’incapacité de parler nous diminue, fait violence sur nous ou résulte même d’une violence exercée contre nous.

Voici une expérience que nous avons tous vécue à des degrés divers comme de séjourner dans un pays dont nous ignorons tout de la langue, à l’instar des personnages principaux du film d’I. Bergman, Le Silence, où la chair est si triste. Un sentiment de solitude nous envahit (malgré la possibilité croissante aujourd’hui de s’exprimer en « basic english »). Nous percevons vaguement ce monde comme hostile, et pour y vivre, nous sommes acculés quelque temps à la défensive, condamnés à nous contenter de signes provisoirement salvateurs. À rebours, quelle reconnaissance n’obtient pas celui qui s’est donné la peine, avant de partir, d’apprendre les rudiments de la langue étrangère ! Il est vrai que l’auteur de ces lignes a fort mal vécu les rencontres avec ces commerçants crétois qui, n’ayant pas de temps à perdre, coupaient les efforts du néo-helléniste en herbe en lui assénant, contre son désir, leur anglais de pacotille.

Il est assurément plus frustrant, plus humiliant pour celui qui parle en sa langue maternelle de rencontrer la panne de vocabulaire au moment de faire part d’une émotion amoureuse, esthétique, les deux à la fois, d’en être réduit, face à un beau paysage à un plat « c’est extraordinaire ! », à une exclamation que l’on s’efforce péniblement de rehausser par l’hyperbole, sans pouvoir dire ce qui s’est produit durant un instant, durant des minutes, en laissant échapper un événement, de ceux qui font atteindre à l’apogée de la vie. L’on se sent dépossédé. Il y a — objectera-t-on — les bavards savants pour plaquer sur l’émotion un commentaire érudit qui ne saurait la traduire. On en revient alors au « parler pour ne rien dire » qui fait violence à autrui.

Et que dire des situations si fréquentes où il faut absolument parler sans avoir rien à dire ? C’est souvent le cas au lycée, à l’université : si l’examinateur fait bien son travail, il « relancera » son candidat grâce à une question bien ajustée. C’est même une règle dans le « face à face » de l’école H.E.C. que de « déléguer » et de « motiver » son partenaire en cours de discussion, le « face à face » mimant une négociation où le « convainquant » et le « répondant »  ont intérêt à trouver un accord. Mais la vie courante exclut en général la mansuétude : il faut au moins se tirer d’affaire en catastrophe et celui dont les compétences langagières seront les plus étendues trouvera plus facilement l’amorce d’une réplique salutaire. Il en va ainsi des avocats, des hommes politiques, quelque limité que soit leur savoir. C’est bien par la capacité de parler que la société se hiérarchise. De là vient le succès actuel de la communication par courriel et SMS qui permet à des sans-grade de passer pour des oracles sur les médias.

Les situations examinées jusqu’à présent supposaient une forme de culture acquise grâce surtout à l’institution scolaire. Et si d’aventure on n’apprenait presque rien à l’école ? Rien de gratuit dans cette hypothèse, nos lecteurs ne le savent que trop : en certains lieux la culture communautaire oppose un solide barrage à la mission de l’école, « culture communautaire » n’étant nullement synonyme de religion dans notre esprit. Par « communautaire » nous entendons ici, de façon restrictive assurément, ce qui participe d’un espace clos de mal-vivre : la ville au rabais, la rue confisquée, la culture reléguée, la souffrance dans les demeures, bref, l’impossible urbanité. Quand une communauté se définit par ces traits, le langage est lui-même clos : comment respecter la parole d’autrui, comment élargir la sienne propre ? Les conditions de vie déshumanisantes ne laissent place qu’au ressentiment, et parce qu’on est vivant, à la violence substitut de culture, dans la jungle des villes.

L’école seule, non pas la police et la justice, a pour mission de remédier à une violence largement issue de l’impossibilité de parler.

 

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L’on apprend à parler, certes, avant d’entrer dans une école ; mais dès les tout premiers mots se manifeste la différence entre humains. Les uns, plus avides de marcher, retardent leur progression dans l’acquisition du langage ; d’autres se contentent du vocabulaire (mots et interjections) strictement nécessaire à la satisfaction de leurs désirs élémentaires avec la complicité de leurs parents qui, soucieux de se porter au-devant de ces désirs, leur proposent un univers lexical minimal et clos. D’autres enfin, à l’approche de la scolarisation, possèdent virtuellement le langage de leur milieu (prononciation, accent, vocabulaire, syntaxe...). C’est en principe à l’école que revient l’éminente mission de combler les différences : outre les outils techniques dont les maîtres disposent aujourd’hui, il y faut une volonté, une démarche consciente et délibérée. L’enfant scolarisé, donc en cours de socialisation, doit apprendre non seulement les règles de la vie en groupe et, quoi qu’il en ait, le respect de l’autre, mais ce que parler veut dire. La parole est en effet le lieu du partage de l’expérience, et en tant que mise en commun, véhicule d’abord d’une vérité, puis de la vérité. Que le  jeune enfant se rebelle contre une démarche qu’il vit — sans se le dire — comme abdication de soi, comme répression imposée du désir en lui, peu importe (si ce n’est pour des considérations psychothérapeutiques). Ce qui importe, c’est que l’école s’affirme le plus tôt possible comme le lieu d’accès à la connaissance.

Or connaître, c’est pouvoir définir l’objet tout en s’interrogeant sur lui dans une confrontation souvent douloureuse. Une fois de plus, il y faut des mots, une langue qui permette de lier entre elles les notions, les jugements, bref, une syntaxe, donc une logique. Bref, l’apprentissage de la logique est inséparable de l’apprentissage de la langue, notamment de la grammaire : appelons les choses par leur nom.

Enfin, parce que connaître c’est avoir reconnu l’autre, y compris l’autre en soi, seul le « grand » texte littéraire (une fable de La Fontaine, un conte de Perrault... un  poème de Desnos, il ne s’agit pas ici de dresser une bibliographie !) élargit le champ des désirs, accroît le besoin d’apprendre la langue, éveille l’intérêt pour l’autre, pour soi.

Parallèlement, dès l’école primaire, il convient, nous semble-t-il, de démonter les mécanismes de la rhétorique de la séduction (argumentation politique et publicitaire, culture du consensus, voire de la convivialité, substitution de l’» idée », au sens publicitaire, à l’ascèse de l’artiste, « bavardage sportif[1] »).

Reste à dire quelques mots du silence : il faut enseigner à se taire, non pas involontairement, par ignorance, ou volontairement par désir de tromper (le « péché par omission ») mais parce que, bien souvent, les mots nous manquent à nous tous, que nous soyons professionnels de la parole ou pas. L’on admirera, par exemple, l’utilisation de la fameuse « pause » faite par Tchekhov dans Oncle Vania. L’indicible est inscrit dans notre condition : parler à tout prix revient à « parler-pour-ne-rien-dire ». Or, dans une société marchande, il est impossible de se taire si l’on veut vendre, ou se vendre. On rejoint ici la « logique » du slogan publicitaire : « Le TGV : gagner du temps sur le temps », slogan déjà ancien, proférait une absurdité que d’aucuns déclaraient volontiers « poétique ». Se taire, serait-ce donc un luxe ! La musique, elle, a fait siens les soupirs, les silences et les pauses, intégrés dans l’œuvre et présents nécessairement dans un ordre esthétique, parce que sans doute elle imite la vie où le silence est repli du bruit, récréation pour l’âme, renvoi fugitif à l’intimité de l’auditeur pourtant proie des vibrations du dernier accord. Oui ! Le silence dans un monde où tout est bruit, vaine parole ou agression, devrait figurer dans les programmes scolaires dès l’école primaire, non seulement comme gage de respect, mais comme garantie de savoir et temps nécessaire au questionnement et à la recherche de la vérité.

 

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Dans un « assez bon » lycée de la région parisienne, sur cinquante élèves de CPGE (deuxième et troisième année) vingt-deux étaient en mesure soit de situer Corneille dans son siècle, soit d’en mentionner une œuvre... Exit Corneille sur la pointe des pieds ? et un quart seulement connaissait le sens de « probité », mot qu’à lui seul V. Hugo aurait dû faire retenir. « Probus » et « improbus » à la trappe ?

Pas un mot sur les langues anciennes dans cet éditorial consacré à la parole ? Détrompez-vous. Après avoir traité du rôle de l’apprentissage de la parole et du silence dans la prime enfance, comment taire le bienfait, la nécessité du passage par les langues... « mortes » (nous le disons à bon escient) ? Ces langues ne se parlent plus, mais nous continuons à les parler de plus en plus inconsciemment. Elles nous habitent : impossible de savoir ce que nous disons, comme à la dérobée, de notre vie politique, sociale et personnelle — osera-t-on dire intime ? — sans les avoir fréquentées, sans avoir essayé de les comprendre et de les traduire. Ici, un champ sémantique ouvre à l’esprit toutes sortes de connotations. Là, une construction de phrase nous laisse entrevoir ce que notre pensée, n’étaient-ce les réductions et simplifications voulues par l’évolution du français, aurait pu concevoir. Le plus souvent un auteur réputé mort linguistiquement nous somme de nous interroger sur l’» actualité » de son « discours » et sur nos émotions esthétiques.  Tout cela oblige à initier tous les enfants, dès leur arrivée au collège, à des langues dont la seule difficulté consiste dans la nécessité de la réflexion pour y accéder, tant il est vrai que parler c’est s’efforcer.

Renoncer, c’est se soumettre. Notre école doit-elle se résigner à soumettre aussi ses élèves ? Elle n’est pas seulement un service public : elle est responsable de l’avenir d’une langue et d’une nation.

Assez écrit ! Rajoutons ceci qui se veut aussi sincère que le reste :

Nous souhaitons à tous nos lecteurs une année 2006 de bonheur dans la vie privée, dans la réflexion et, si possible, dans le combat. Parlons-nous !!!

Rendez-vous à la prochaine A.G. le 2 avril où nous débattrons de l’enseignement primaire (suite).

À Paris, le 18 décembre 2005.

Henri Guinard


 

[1]. L’expression est d’Umberto Eco dans le journal Quindici : le bavardage sportif fait semblant de prendre en charge les enjeux de la vie de la cité