ÉDITORIAL (juin 2012) « Cheviller les langues anciennes au français »

 

anciens éditoriaux

 

La spécificité de l’APL, depuis sa création comme Société des professeurs de français et de langues anciennes, est de promouvoir l’enseignement des lettres comme une indivisible globalité, dont le français occupe bien évidemment le centre, et dont le latin et le grec sont les composantes solidaires. Car si nous estimons que les langues anciennes ont un rôle éminent à remplir dans la formation de nos élèves, c’est bien sûr et d’abord parce que la Grèce et Rome ont offert à l’humanité des chefs d’œuvres universels précieux pour chacun. Mais à ce seul titre nous recommanderions aussi que l’apprentissage du mandarin, de l’hindi ou du persan soit généralisé. Le latin et le grec ont en sus de cela un statut particulier pour notre langue et notre littérature, qu’ils n’ont cessé d’informer.

Entendons-nous bien : l’APL ne partage absolument pas les raisons, douteuses pour ne pas dire plus, de certains défenseurs des langues anciennes. Nous ne défendons pas les langues anciennes parce qu’elles seraient « à l’origine », en tant que « racines » d’on ne sait quelle Europe ethnique. Humaniste et républicaine, l’APL conçoit la culture comme la nation : construite et universelle. Notre langue — et quand nous écrivons « notre » nous pensons aussi aux francophones du monde entier, sans oublier qu’ils vivent majoritairement en Afrique — a cette singularité de n’être pas la sécrétion des peuples et des siècles mais d’avoir été façonnée, légiférée, élevée et greffée pour ainsi dire par nos grammairiens, nos écrivains et même nos hommes d’État : la langue française est l’œuvre de l’esprit, de même que la nation française est l’œuvre de l’État. Combien de mots parmi les plus courants sont en vérité de fabrication récente, recyclés du latin et parfois du grec à la Renaissance et à l’époque classique ? Jusqu’aux années 1860, le latin constitua l’essentiel de l’enseignement secondaire, tant on considérait que l’apprendre c’était apprendre le français en quelques sortes dans sa genèse continuée. De fait, la plupart de nos écrivains ont lu et pratiqué les auteurs latins surtout, grecs parfois avant les auteurs français et même un autodidacte de génie comme Rousseau écrit « latin en français ». En somme, les langues anciennes ne sont pas les génitrices du français, ce sont ses nourrices, délibérément et perpétuellement réélues ; le rapport du français aux langues anciennes n’est pas, ou pas seulement, de filiation, mais avant tout d’innutrition. Et ce processus singulier, celui d’une langue qui s’est choisie, n’est pas pour rien dans son statut de grande langue internationale et de grande langue littéraire tout à la fois, qui en font bien plus qu’une langue d’Europe.

C’est pourquoi nous qui sommes des humanistes, qui défendons et illustrons les lettres comme un enseignement de contenu, de substance, qui parle de l’homme aux hommes, tient tout entière en sa main la chaîne des générations, nous ne saurions aplanir le palimpseste, priver les œuvres en français d’une part essentiel de leur sens, qui résulte précisément d’un dialogue intime avec les œuvres de l’Antiquité que seule signale leur lecture dans le texte.

C’est pourquoi nous qui sommes francophones nous sommes dépositaires de ce trésor inestimable qu’est la langue française et devons à ce titre nous battre pour que les langues anciennes soient chevillées à son enseignement. C’est pourquoi aussi nous ne pouvons mettre sur le même plan le latin et le grec, qui ne l’ont d’ailleurs jamais été : le latin est indispensable à qui prétend pratiquer et a fortiori enseigner la langue et la littérature françaises ; le grec est un approfondissement, éminemment souhaitable bien évidemment, indispensable à qui étudie le latin naturellement, mais, stricto sensu, sans que le mot ait rien de péjoratif, secondaire et dont la renaissance suivra précisément celle du latin.

C’est un non sens que de penser l’enseignement du français indépendamment de celui des langues anciennes et c’est dans leur unité qu’il faut repenser et refonder l’enseignement des lettres, en commençant par délivrer le latin de cet invraisemblable statut d’option qui le marginalise depuis 1968 et Edgar Faure. L’APL, soutenue en cela par les signataires prestigieux de ses Cinq objectifs pour l’enseignement des lettres[1], recommande que la langue latine soit enseignée à tous les élèves de Sixième et de Cinquième, à raison de deux heures hebdomadaires, comme une composante du cours de français. En Quatrième, les élèves auraient la possibilité de choisir le grec et de poursuivre l’étude du latin ; si le Collège unique venait à se diversifier, on pourrait, tout en proposant les langues anciennes à tous les élèves, maintenir l’obligation du latin pour ceux qui se destinent aux séries générales du lycée. En classe de Seconde, il faut remettre la réforme du lycée à plat et supprimer les enseignements d’exploration, futiles, chronophages et onéreux, pour instituer un module obligatoire, soit d’enseignement technologique, soit d’enseignement « humaniste », ce dernier étant à choisir dans une liste restreinte comprenant le latin, le grec, une troisième langue vivante, un enseignement artistique et les SES ; un enseignement facultatif pourrait être choisi dans cette même liste par tous les élèves du lycée général et technologique qui le souhaiteraient[2]. Ce dispositif simplifié préserverait un vivier de latinistes suffisant pour rendre le latin obligatoire en série littéraire[3], nonobstant le maintien de l’enseignement facultatif dans les autres séries ; la rénovation ambitieuse et la généralisation de « sections méditerranéennes[4] », associant l’étude d’une langue ancienne à celle de l’arabe classique et de l’espagnol ou de l’italien et privilégiant, en histoire-géographie, en français et en histoire de l’art, les enjeux et les œuvres liés à Mare nostrum, contribuerait également à revaloriser cette série. Bien sûr, à tous les niveaux, les programmes et les cours de français, de latin et de grec seraient coordonnés, articulés. Enfin, comme il n’est pas concevable d’enseigner le français sans le savoir, le latin serait obligatoire au CAPES de lettres modernes et le resterait à l’agrégation de lettres modernes, en attendant peut-être une réflexion plus approfondie sur l’ensemble des concours de recrutement des professeurs de lettres.

Cette redéfinition de la place des langues anciennes s’inscrit dans une refondation de l’enseignement du français, qu’elle conditionne. La restauration de la grammaire de phrase et de l’étude systématique du vocabulaire, prévue par les programmes du Collège de 2009, prendra tout son sens et toute son efficacité grâce à l’apprentissage connexe de la langue latine. Le rétablissement de l’histoire littéraire au Collège, qu’il faudra rationaliser au Lycée, et l’étude des textes pour leur sens, leur portée humaine appelle l’étude des textes grecs et latins auxquels ils réfèrent. L’analyse stylistique prendra enfin toute sa dimension en considérant l’imitation des Anciens et les fondements grecs de la rhétorique.

Ce programme, que l’APL mûrit et affine depuis des années, qu’elle accompagne d’une réflexion pédagogique nourrie de l’expérience de ses adhérents, est éminemment politique, puisque de lui dépend la formation de citoyens éclairés et conscients du patrimoine qu’il leur appartient de faire vivre ; géopolitique aussi, puisqu’il établit le socle culturel d’une francophonie régénérée et d’une communauté méditerranéenne revivifiée : l’intense activité de notre association sur ces deux terrains, les études qu’elle procure, les relations qu’elle noue, en sont évidemment le pendant. L’APL le défendra dès cette semaine auprès du nouveau gouvernement, au ministère de l’éducation nationale bien sûr, au ministère des affaires étrangères et au ministère de la culture aussi. Elle émettra à la rentrée son avis sur le rapport que l’Inspection générale a consacré à l’enseignement des langues et cultures de l’Antiquité ; ce rapport, enfin rendu public par la volonté du nouveau ministre, semble sur plusieurs points majeurs reprendre nos préconisations. D’ici là, nous espérons que le soleil estival comme celui des humanités illuminera l’esprit de nos dirigeants...

  


[1]              . Cette tribune parue dans Le Monde des 4 et 5 septembre 2005 était signée par Roger Balian, Lucien Israël, Laurent Lafforgue, Marc Philonenko, Éric Rohmer, Jacqueline de Romilly et Jean Tulard (http://www.aplettres.org/Cinq%20objectifs.htm).

[2]              . Cette proposition a été retenue par dix associations disciplinaires dans la motion sur le lycée adoptée en mars 2009 par la Conférence des présidents d’associations de professeurs spécialistes (http://www.aplettres.org/conference_lycee.htm).

[3]              . Voyez notre rapport sur la série L des lycées (http://www.aplettres.org/serieL.htm).

[4]              . On se réfèrera à notre motion du 5 février 2011 (http://www.aplettres.org/motion_
poles%20mediterraneens.htm) et, bien sûr, aux propositions contenues dans La Langue française et la Méditerranée (CNDP, 2010).