ÉDITORIAL (juillet 2005)

 

L’été 2005 commence dans la confusion : que de chocs ! La France, coupable d’avoir voté « non » reçoit comme un châtiment la privation des Jeux Olympiques et à peine le coq fait-il mine de se rebiffer contre Londres, un effroyable attentat vient frapper la cité triomphale et la ramène à de meilleurs sentiments, ce qui n’empêche pas la maire de Paris de régler ses comptes en se livrant à des déclarations sentant le soufre, en prêtant le flanc à la contre-attaque de ses adversaires politiques. L’esprit proteste alors et réclame le retour à la raison, le rétablissement de la hiérarchie des problèmes. Les médias n’y aident pas : ce n’est pas sur eux qu’il faut compter (que de sottises lues et entendues ces derniers jours !), d’autant moins que l’été, apogée de la consommation, désarme la pensée. Seuls veillent l’élu, l’administrateur, le financier, le commerçant et le gendarme, tandis que l’esprit, chassé de ses refuges institutionnels — l’école, l’Université notamment — se met en... veilleuse dans quelques foyers. Ce sont les  vacances !

La bêtise est une force active et méthodique a dit en substance le philosophe Glucksmann qui l’assimilait à la « puissance trompeuse » des classiques (l’imagination) : nous ne connaissons, pour la combattre, que la résistance et la connaissance, toutes deux servies par une informaton exacte et scrupuleuse. Or, — il est temps de revenir à nos affaires ! — un certain nombre de petits événements depuis la dernière Assemblée Générale de l’ A.P.L. n’ont pas laissé de nous inquiéter : un printemps annonciateur de cuisantes défaites à terme — pour la pensée (disons cinq ans, dix ans). Ces « petits événements », rien n’autorise le monde intellectuel à les ignorer durant l’été : l’avenir des Écoles Normales Supérieures, celui des classes préparatoires littéraires, et la réflexion de la Commission Européenne sur la formation des maîtres méritent un détour critique quand l’enjeu est la vigueur de notre système éducatif.

Les disciplines sont sur la sellette : des hommes politiques, tel M. Périssol, député de l’Allier et ancien membre de la Commission Thélot, entendent en abolir les frontières au profit de la transdisciplinarité dans l’enseignement secondaire, une idée en vogue comme on le lira par la suite. Inutile ici de revenir au vieux débat sur les champs disciplinaires (cf. le rapport Bourdieu) dépassé en l’occurrence : nous nous renierions si nous acceptions la fusion des Lettres avec l’Histoire, la Philosophie, les langues vivantes et les arts, chacune de ces disciplines jouant un rôle spécifique dans l’accession à la connaissance, dans la formation de la personne.

Or l’initiative du directeur de l’E.N.S. Ulm, Gabriel Ruget, auteur d’une lettre (mars 2005) aux Proviseurs où il est écrit que l’E.N.S. « se prépare à ouvrir ses enseignements à d’excellents élèves de toutes disciplines, recrutés sélectivement sur dossier et entretien dès la rentrée prochaine », suscite bien des questions quant au recrutement futur des normaliens. L’A.P.L., dont on lira d’autre part la réponse à cette initiative qui tendrait à marginaliser les enseignements littéraires dans une École par ailleurs transformée, craint que celle-ci ne renonce à sa fonction historique : la formation des maîtres recrutés selon des critères d’excellence. Même si l’accès à l’E.N.S. est réservé à une infime minorité, le concours offre un modèle à l’horizon des études secondaires et peut susciter des vocations ; la série « L » des lycées en a bien besoin. Enfin, nous voyons dans cette initiative une grave attaque contre le principe des concours mis à mal par un conformisme égalitaire et nullement démocratique.

« Une École par ailleurs transformée », disions-nous : parallèlement, les E.N.S. de la région parisienne (Ulm et Cachan) se préparent à fusionner en créant une grande université à l’américaine dont l’activité, pour simplifier, serait orientée vers la demande économique et technologique (raison supplémentaire de craindre pour l’avenir des enseignements littéraires, d’autant plus qu’on ignore les intentions de l’E.N.S. Lettres/Sciences humaines de Lyon). Il apparaît en tout cas que la métamorphose est largement dictée par le principe européen du LMD et qu’elle met en question la préparation au sein des ENS aux concours de recrutement, surtout à l’agrégation, alors que le chercheur agrégé — c’est-à-dire reconnu capable d’enseigner dans le secondaire et dans le premier cycle universitaire — a plus de chances d’être recruté dans le Supérieur que le titulaire d’un simple doctorat. Bref, l’union universitaire européenne va-t-elle se construire à partir de la marginalisation des études littéraires d’un côté, du nivellement par le bas de la formation des maîtres de l’autre ? Voilà une question que nous devons aborder de toute urgence.

 

*

*       *

 

Reste le problème subséquent de nos classes préparatoires : il a été posé avec force au cours du troisième trimestre par la Conférence des Présidents d’Université : pour simplifier encore, ceux-ci voudraient, au nom d’une meilleure (entendez : plus égalitaire) répartition des ressources, récupérer les fameuses C.P.G.E., les soustraire à un régime d’exception, certes coûteux, qui n’a pas cours ailleurs. Notre objection, très ferme, est que les C.P.G.E. garantissent à leurs élèves, quelle que soit la réussite aux concours, une formation pluridisciplinaire incomparable, pour la vie, que le recrutement devrait en être élargi, même si la demande tend à s’essouffler en raison des sollicitations dont les adolescents font l’objet, pressés de « vivre » leur jeunesse et de réussir, jusqu’à la cécité, en s’épargnant des années d’études évaluées à l’aune de la rentabilité. Au demeurant, l’égalitarisme le plus sournois les conforte dans l’attitude du renard face aux raisins « trop verts et bons pour des goujats ». Ajoutons que les C.P.G.E. littéraires (surtout) et scientifiques, parce qu’elles sont encore animées par des professeurs issus du secondaire, en contact permanent avec ce dernier, constituent des viviers de futurs maîtres, mieux armés que leurs camarades de faculté pour dominer, autant que faire se peut, les problèmes théoriques — et par là pratiques — de leur profession.

On le voit, s’agissant des E.N.S. et des C.P.G.E., deux principes (idéologiques) travaillent à saper l’excellence républicaine : l’égalité (en finir avec les mécanismes de sélection des élites trop restrictifs et dont la France détiendrait le monopole depuis deux siècles) et la rationalité économique (il y a plus de cinquante ans qu’on entend dénoncer les privilèges des polytechniciens, des normaliens et quelques autres, d’une aristocratie des temps modernes sur une armée moins prestigieuse mais aussi méritante quant à la création de richesse). Le modèle français de la formation des élites, de plus en plus critiqué, ne serait-ce qu’en raison de son coût, finira-t-il par être démantelé ? Le sacrifiera-t-on sur l’autel de l’Europe ? Justement, la Commission Européenne vient de rouvrir un autre dossier qui n’est pas sans rapport avec les deux précédents car on y lit en filigrane une certaine conception de l’enseignement secondaire dans le cadre européen : la formation des maîtres.

 

*

*       *

 

En effet, pendant que, depuis Paris, l’on s’ingénie à démolir pièce par pièce ce que nous appellerons l’exception universitaire française en s’inspirant de modèles différents (américain, allemand, danois) jugés plus « performants », la Commission Européenne vient de publier (sur Internet, le 16 juin dernier) un quadruple rapport au titre éloquent : « Conférence européenne d’expérimentation sur les principes européens concernant les compétences et les qualifications des enseignants ». Les quatre auteurs avaient à répondre au même questionnaire, à partir des mêmes présupposés, tout en insistant chacun sur un aspect particulier du sujet. Nous nous intéresserons ici à deux des communications, jugeant les deux autres plus prudentes, voire cauteleuses, et « médianes ».

La première est de Bernard Cornu, un proche de Philippe Meirieu, (nous savons que les sciences de l’éducation pratiquent admirablement l’entrisme !) : « Une profession qui se place dans le contexte de l’apprentissage  tout au long de la vie » (nous soulignons pour rappeler la formule-programme conçue naguère par le patronat européen : « <apprendre> du berceau au tombeau », le texte préconisant l’individualisation des formations et des évaluations grâce à l’ordinateur). Bernard Cornu, lui, raisonne ainsi : puisque la société du savoir est sans cesse une société apprenante, que, par conséquent, l’élève d’aujourd’hui devra apprendre tout au long de sa vie et que les savoirs évoluent sans cesse, l’enseignant ne peut exercer son métier qu’en apprenant lui-même toute sa vie. Rien de révoltant jusqu’ici, puisque nous ne cessons pas d’apprendre. Mais qu’apprendre ? Le texte ne répond pas en toute clarté, le mot de « discipline » n’y figurant naturellement pas.

Après avoir affirmé avec force la nécessaire complémentarité de la formation initiale et de la formation continue (ce qui est louable en soi), l’auteur, toujours évasif quant au contenu de la formation initiale, insiste plus... pesamment sur « l’apprentissage tout au long de la vie », en précisant que « l’enseignant n’est plus simplement celui qui distribue le savoir : il est celui qui rend l’élève capable d’accéder au savoir sous toutes ses formes (c’est nous qui soulignons) et par les diverses manières d’y accéder ». Traduisons et reformulons : l’enseignant devient un technicien supérieur chargé, parce que « son métier est intellectuel », d’assimiler, d’organiser, de rendre accessibles les savoirs élaborés, pour la plupart, en dehors de l’Université. Si l’école demeure utile, c’est au service de trois compétences désormais indispensables, les trois maîtres-mots du texte : « flexibilité », « mobilité » et « adaptabilité ». Les sciences de l’éducation au service de la doctrine libérale : s’en étonnera-t-on ? « Société du savoir », le présupposé1 du texte en quelque sorte, sonne comme « société de servitude », et l’enseignant est promu maître-dresseur. Il est du reste significatif qu’on ne trouve sous la plume de Bernard Cornu aucune des finalités que nous assignons à l’enseignement (connaissance du monde, de soi, formation de l’esprit critique, épanouissement de la personne).

La deuxième communication : « Une profession basée sur les partenariats », de Sonia Blandford, doyenne du Canterbury Christchurch University College, brille par la confusion conceptuelle : « Le concept de connaissance, écrit-elle, a également changé. Il ne renvoie plus essentiellement à un contenu statique transmis, mais à une connaissance en constante évolution construite avec d’autres apprenants. » Mais si Madame Blandford avait raison, c’est l’impossibilité de la connaissance qui se trouverait ainsi proclamée ! le retour inexorable à l’homo economicus... Philosophiquement, intellectuellement inacceptable ! En fait, Madame Blandford se réfugie dans une « typologie commune de l’enseignement basée sur ce que la société attend de l’éducation : transmettre des connaissances (?) (c’est nous qui soulignons), préparer l’apprenant à un métier, préparer l’apprenant à devenir un citoyen du monde ». Madame Blandford enfonce le clou planté par l’internationale des sciences de l’éducation, l’UNESCO et l’OCDE, depuis au moins deux décennies.

 

*

*       *

 

Petits textes et petits faits passent trop souvent inaperçus : le devoir de notre association est de tenter de les réunir afin d’en dégager, autant que possible, la cohésion.

Cet éditorial ne réjouira pas les cœurs, convenons-en, et si nous ne pouvons pas nous résigner à laisser affaiblir encore la série « L » des lycées, déjà mal en point, par la perte programmée de débouchés d’excellence (le concours de l’E.N.S. résistera-t-il à la nouvelle procédure d’admission ?), si nous ne pouvons pas accepter que nos futurs collègues perdent le bénéfice d’une formation pluridisciplinaire de haut niveau par la dénaturation probable des classes préparatoires aux grandes écoles, nous avons tout à redouter des élucubrations, très organisées, de la Commission Européenne : des directives pourraient en naître, dans un relatif secret, dont les gouvernements auraient à s’inspirer. C’est la mission de l’école qui se trouve en jeu.

Cet éditorial se veut donc un appel instant à la réflexion et à la vigilance dans la perspective de la rentrée : nous devons tous nous préparer à combattre parmi nos collègues et administrateurs le discours d’un pédagogisme niveleur et asservissant, à combattre la bêtise.

Nous ne manquons pas d’arguments à l’A.P.L. Nous ne manquons pas non plus de relais, fruits de notre campagne hivernale auprès des parlementaires. Encore faut-il se battre d’abord sur le terrain.

Cela dit, la réflexion trouve place dans la « Feria d’Agosto » (C. Pavese) et elle sera d’autant plus efficace que vous profiterez de la beauté des jours.

 

H. Guinard

le 12 juillet 2005


1. La formule figurait dans le questionnaire, comme l’attestent les trois autres commentaires.