ÉDITORIAL (juillet 2008)                                                                   anciens éditoriaux

par Romain Vignest, président de l'APL

 

 

Le printemps qui vient de s’achever a été riche en décisions d’importance pour l’avenir de notre école et de nos études : nouveaux programmes de français pour le Collège, réforme du recrutement et de la formation des professeurs, réforme du lycée. L’APL n’a cessé d’intervenir pour faire entendre ses analyses et ses revendications, hier et aujourd’hui même à l’Élysée et au ministère.

Ainsi, jusqu’au jour de sa publication, le 21 avril, notre association a travaillé à infléchir le projet de programmes de français pour le Collège. Une fois publié, nous avons continué à réclamer les modifications indispensables à son application fructueuse. En effet, si ce projet constituait une indéniable avancée, parce qu’il reposait sur la primauté de la grammaire de phrase (enseignée spécifiquement), et sur celle des œuvres littéraires, il ne les garantissait pas en raison de formulations parfois ambiguës ou timorées qui légitimaient sa propre remise en cause : il parlait de « leçons » tout en mentionnant dès sa première page la « séquence » comme « unité d’enseignement », il privilégiait les œuvres du patrimoine tout en préconisant « notamment » la lecture de livres pour la jeunesse… Pour autant, nous n’avons pas cru devoir le rejeter, ce qui eût fait le jeu des pédagogistes ; nous avons jugé préférable de souligner ces contradictions et de demander, au nom du texte lui-même, qu’elles soient levées et que son interprétation ne soit pas laissée aux IPR ou aux faiseurs de manuels. Aux dernières nouvelles, nous aurions été entendus… Reste que pour réussir cette réforme absolument essentielle il faut un horaire suffisant en français, tout simplement celui qui prévalait dans les années 70. En outre, si légitime que soit son souci de réussir la mise en œuvre des nouveaux programmes de l’école primaire, le ministère ne doit pas oublier que les écoliers qui en bénéficieront n’arriveront en Sixième que dans cinq ans, en Seconde dans neuf ans, que quatre années de collège dans les conditions actuelles seront d’ailleurs propres à leur faire perdre tout l’acquis du primaire primaire, et qu’il est vain de vouloir reconstruire le lycée et y renforcer les enseignements littéraires, sur ces fondations mal assurées.

L’avenir du lycée précisément préoccupe grandement l’APL. Dès le 30 avril, notre association a été reçue, avec ses partenaires de la Conférence des présidents, par le groupe de travail de la Commission des affaires culturelles du Sénat sur le baccalauréat. Elle s’est entretenue, le 3 juin, avec M. Jean-Baptiste de Froment, conseiller technique pour l’éducation auprès du Président de la République et, le 4 juin, avec M. Mark Sherringham, conseiller aux affaires pédagogiques de Xavier Darcos ; elle escompte rencontrer à la rentrée, avec la Conférence des présidents, le recteur de Gaudemar, chef de projet pour la réforme du lycée. Là encore, notre association refuse toute crispation. Elle n’est pas hostile a priori à un enseignement « modulaire », à condition qu’un certain nombre de garde-fous évitent la dislocation d’un lycée qu’elle veut républicain et l’appauvrissement d’un enseignement qu’elle veut culturellement et intellectuellement exigeant. C’est pourquoi nous demandons que le tronc commun soit consistant et irréductible ; que les enseignements modulaires soient définis nationalement et que leur diversité soit assurée dans tous les établissements ; que cette partie modulaire soit cohérente mais ne se réduise pas, notamment pour les disciplines littéraires, à la répétition, fût-elle approfondie, des disciplines du tronc commun. Sur ce dernier point, nous réitérons avec force notre demande qu’aux options de détermination, inutiles et perverses, soit substituée une option obligatoire de culture générale (une langue ancienne, une troisième langue vivante ou un enseignement artistique), afin notamment que le vivier des latinistes et des hellénistes soit préservé de la déperdition observée en fin de Troisième et que les bacheliers littéraires le soient réellement (bacheliers et littéraires) ; enfin, le principe des options facultatives devra être maintenu. Alors en effet, le lycée pourrait retrouver un équilibre et une substance depuis longtemps perdus. Encore qu’à ces exigences de structure s’ajoutent celles qui concernent la pédagogie, quand, peignant les professeurs en vieillards catarrheux ensevelis dans l’hypogée du « cours magistral », d’aucuns voudraient promouvoir la clinquante panacée des TPE généralisés — sophisme grêle et mercantile, fort oublieux des  futurs étudiants…

L’APL a enfin été très attentive à la réforme du recrutement, lors des audiences qui  nous ont été accordées à l’Élysée et au ministère (à deux reprises) et lors d’entretiens avec la Conférence des Présidents d’Université et même avec celle des directeurs d’IUFM, dont il s’agissait de connaître les positions. Si nous nous réjouissons que la « formation » qui était dispensée dans ces maisons après le concours soit vouée à disparaître, nous avons veillé à ce qu’elle ne réapparût pas en amont, sous la forme plus délétère encore de masters professionnels. Comme la nature des épreuves du Capes déterminera l’élaboration et plus encore le succès des futurs masters, celles-ci devront être disciplinaires, y compris l’épreuve pratique, laquelle devra se décliner en fonction des disciplines (l’APL préconise pour les lettres une question de grammaire au programme du collège à partir d’un ou de plusieurs textes) ; nous nous opposons évidemment au mélange des genres et à ce que soit évaluée au concours la connaissance du système éducatif, comme l’a annoncé le 2 juillet un communiqué du conseil des ministres. Les masters dont les candidats au Capes et à l’agrégation seront titulaires devraient donc être des masters de recherche ou des masters disciplinaires généralistes, adaptés à la préparation des concours (au risque cependant que, dans les petites universités, les premiers ne pâtissent des seconds), dont l’articulation au doctorat doit être garantie ; ils pourront comporter de courts stages d’observation en établissement, qui ne sauraient être obligatoires. Enfin, les lauréats des concours seront accompagnés dès leur première heure et pour l’ensemble de leur service par un professeur chevronné, aussi longtemps qu’ils le jugeront utile. Nous continuerons à surveiller la mise en place de cette réforme, que nous n’avons pas souhaitée, mais dont nous voulons à tout le moins qu’elle assure la pérennité du recrutement par concours nationaux disciplinaires, condition à proprement parler fondamentale d’un enseignement républicain.

 

Car les mesures prises n’ont de sens que conduites par cet idéal, celui de la diffusion du savoir auprès de tous les élèves de France. C’est cette exigence démocratique et humaniste (aux vrais sens de ces termes) que l’APL a voulu rappeler en organisant le 30 mars dernier, à l’occasion de son assemblée générale, une table ronde publique sur « l’intégration par les lettres », dont nos lecteurs liront les actes dans le présent Bulletin. Il s’est agi pour nous, encore une fois, de défendre la vocation émancipatrice d’un enseignement de la langue constamment adossé à celui de la littérature et de démontrer par l’exemple, encore une fois, que les lettres ont leur place dans tous les établissements du pays. Et cet été, c’est hors de France que l’APL fera valoir son expérience et cette tradition. Du 16 au 18 juillet, Michel Serceau et moi-même participerons à Rabat, à l’invitation de l’Association marocaine pour l’enseignement de la langue française et des littératures d’expression française (AMALEF), à un colloque sur « l’éducation à la citoyenneté et le développement du comportement civique », où nous interviendrons sur les thèmes suivants : « Humanisme et citoyenneté : enseigner le français par les lettres » et « Culture cinématographique et citoyenneté ». Ensuite, du 21 au 25 juillet, nous représenterons tous deux l’APL au XIIe Congrès de la Fédération Internationale des Professeurs de Français (FIPF) ; j’associerai « français, littérature et humanisme » et Michel Serceau défendra sa candidature à la vice-présidence de la Fédération.

L’APL, on le voit, mène son combat sans relâche, sans faiblesse. Mais l’humaniste est celui-là aussi qui sait profiter de la beauté des jours : nous vous souhaitons un bel été.

 

Romain Vignest

le 4 juillet 2008