ÉDITORIAL Joachim Du Bellay

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Joachim Du Bellay n’est pas seulement, ce qui suffirait naturellement à sa très-grande gloire, un de nos plus illustres poètes : rejeton d’une famille de serviteurs de l’Etat, il l’est également à sa manière, manière plus profonde sans doute, tant il est vrai que la langue et la littérature sont en France, non seulement constitutives, mais véritablement constituantes de la nation. Dix ans après l’édit de Villers-Cotterêts, La Deffence, & Illustration de la langue Françoyse manifeste la volonté à proprement parler politique de pourvoir la Nouvelle Rome qu’est, depuis le XIIe siècle déjà, le Royaume de France d’une vraie langue de culture, qu’il faudra forger à cette fin. Ce programme de gouvernement linguistique et littéraire, que la Pléiade s’emploiera à mettre en œuvre, marque évidemment un moment décisif dans l’enrichissement de notre langue, dans son ré-ancrage aux fonds antiques, surtout latins, dans l’essor donné à son internationalisation et à son universalisation. Mais le seul fait que cette langue ait été pour ainsi dire prise en main, délibérément retrempée et remodelée, avant d’être, au siècle suivant, légiférée, au lieu d’être laissée aux soins aveugles des traditions et usages (sans que les unes ni les autres d’ailleurs fussent rejetés, bien au contraire ; ils furent simplement réfléchis, émendés, rapportés à un dessein – ce qui change tout) est caractéristique d’une nation qui elle-même est un œuvre politique et culturel, non un donné ethnique. A rebours, son illustre dessein, Du Bellay, comme la monarchie, ne le dissocie pas de la grandeur d’une patrie à sculpter comme l’artiste son chef d’œuvre.

 

De fait, la Deffence n’est pas moins que Gargantua ou que les Essais l’un des grands textes de l’humanisme. Peut-être l’est-il encore plus intimement, puisque cet humanisme s’exprime à propos de la langue elle-même :

 

Il est vray que par succession de tens les unes pour avoir été plus curieusement reiglées sont devenues plus riches, que les autres : mais cela ne se doint pas attribuer à la felicité desdites Langues, ains au seul artifice, & industrie des hommes. Ainsi doncques toutes les choses, que la nature a créés, tous les Arts, & Sciences en toutes les quatre parties du monde, sont chacune endroict soy une mesme chose : mais pour ce que les hommes sont de divers vouloir, ilz en parlent, & escrivent diversement1.

 

La langue est pour Du Bellay le support mais aussi l’ouvrage de la pensée ; partant, toute construction proprement humaine l’est également. De même, le principe de l’innutrition, en désignant à notre littérature une hérédité choisie et en instituant l’intertextualité comme sa matrice systématique, proclame cet universalisme qui est au fondement de la pensée française. A notre époque de crispations identitaires, infra et ultra étatiques, époque aussi où le génome glorifié est devenu l’explication et le paradigme du fait humain sous toutes ses formes, il est bon de revenir à cette leçon d’universalité et de liberté.

 

Aussi est-il intolérable à notre association que l’on continue à exonérer des générations de jeunes Français de la connaissance de l’œuvre du poète de Liré. C’est pourquoi nous lui consacrons ce numéro, à l’occasion du quatre-cent-cinquantième anniversaire de sa mort, et c’est pourquoi nos lecteurs y trouveront essentiellement des contributions pédagogiques, qui permettront à nos collégiens et à nos lycéens de partager la jouissance du verbe et la fine sensibilité de notre poète. C’est pourquoi enfin il ne pourra ne pas lier cet hommage à notre lecture du projet de nouveaux programmes de français pour les classes de Seconde et de Première. Comment accepter en effet, lors même que l’histoire littéraire semble vouloir faire son retour dans nos classes, que le XVIe siècle puisse n’être pas étudié ? qu’il le soit, s’il l’est, en Première seulement, privé donc de sa place et de son rôle fondateurs et déterminants dans l’histoire singulière de la littérature française ? que, dans la seule classe où l’étude en est obligatoire, la Première L, il soit asservi à une effarante instrumentalisation européiste ? Bien sûr, on allègue la difficulté supposée de ces textes, mais Du Bellay et Ronsard sont au programme de Quatrième et, du reste, tout professeur qui fait son travail sait que ces deux poètes ne causent pas aux élèves plus de souffrances que ceux du XIXe siècle qu’on leur a préférés pour la Seconde. Ce sont-là de bien mauvaises raisons, et, en vérité, faute d’oser aller au bout de la logique pourtant choisie, c’est la transmission cohérente de notre patrimoine, donc son appropriation vivante et intelligente par tous les jeunes Français, qu’on sacrifie à des chapelles qui n’ont déjà que trop sévi.

 

Qu’elles interviennent maintenant ou dans les années à venir, l’APL, dont on connaît l’opiniâtreté, ne renoncera pas aux corrections qui s’imposent. D’ici là, nous vous souhaitons un bel été.

Romain Vignest


 

[1] I, 1, « L’Origine des Langues ».