ÉDITORIAL (juillet 2011) « Programmes et manuels »

anciens éditoriaux

 

 

 

  L'APL a constaté avec une vive satisfaction les succès de la guerre de tranchée qu’elle mène depuis trois ans pour l’application effective des nouveaux programmes de français au Collège. On sait la part qu’elle prit à leur élaboration ; on sait que dès avant leur entrée en vigueur ils étaient frondés par nombre d’IPR et, cela va sans dire, de pédagogues patentés. Or, la traduction dans les manuels de la lettre et de l’esprit des programmes est évidemment décisif de leur réalité dans les classes, notamment au Collège, et l’APL s’était alarmée de ce que à la rentrée 2009 les manuels de Sixième, les manuels de Cinquième un an plus tard, reconduisaient le moule de la séquence didactique. C’est donc avec une vive satisfaction que nous avons découvert ceux de Quatrième, beaucoup plus scrupuleux. Les courriers tous azimut, les interventions répétées au ministère ont, semble-t-il, porté leurs fruits, mais il conviendrait à présent de remodeler les manuels de Sixième et de Cinquième, car c’est bien le drame de notre enseignement que de se construire sur des fondations toujours sableuses.

Il faudrait aussi que le ministère se décide enfin à mettre au pas les fonctionnaires d’autorité qui n’ont pas compris leur mission. Nous songeons par exemple aux IPR de l’Académie de Strasbourg, déjà interpellés par l’APL et qui continuent à affirmer que le « terme de “séquence”, s’il n’apparaît plus dans les nouveaux programmes, est cependant toujours adapté1 ! » : sophistiquement, nos commissaires-pédagogues arguent de l’indispensable articulation entre les différents pans du cours de français pour l’assimiler à « l’esprit de la séquence » et, au passage, mettent en garde contre une « adéquation genre/siècle » pourtant évidente en ce qui concerne le récit.

L’importance de ces nouveaux programmes, répétons-le, ne doit pas être sous-estimée. De même que les programmes de 1995 ont remarquablement réussi à précipiter le niveau des collégiens, dépourvus de toute notion grammaticale, de toute orthographe, de tout vocabulaire, de toute culture littéraire, de même ces nouveaux programmes peuvent, s’il sont correctement mis en œuvre, redresser la barre, tant qu’il est temps. Faute de le comprendre, on peut toujours incriminer l’air du temps, internet et les sms : outre qu’alors on n’aurait plus qu’à plier bagage et à renoncer, c’est une injure et une erreur, une injure à des adolescents que l’on suppose biologiquement dégénéré, une erreur parce que la concurrence faite à l’école n’était pas moindre jadis, celle des champs et des patois.

On ne saurait aborder convenablement la question du collège unique, celle de la réforme du lycée, celle aussi du renouveau des langues anciennes, sans les rapporter à la manière dont est (ou n’est pas) enseigné le français au Collège et à l’école primaire. C’est une fois cet enseignement rétabli qu’on pourra diagnostiquer correctement ce qui, éventuellement, pèche dans nos structures. C’est quand les latinistes et les hellénistes sauront à nouveau ce qu’est un sujet et ce qu’est un COD qu’ils pourront faire du latin et du grec sans s’abîmer dans des flots de perplexité aussi obscurs qu’insondables. À cet égard, il ne serait pas inutile que les programmes de langues anciennes au Collège soient revus et mis en adéquation avec ceux de français, pour corriger le raté de 2009... Ajoutons encore que les nouveaux programmes de lycée, qui n’ont pas eu le courage d’aller au bout du bon sens, c’est-à-dire d’abandonner la structuration par objets d’étude pour revenir à la succession des auteurs, ne pourront nonobstant s’avérer bénéfiques que sur les bases saines qu’aura su donner au lycéen le cours de français du Collège – mais aussi le cours d’histoire, sans doute en bien plus mauvais état encore que le nôtre ne fut jamais...

Bref, au lieu de laisser répandre et se répandre l’idée que ces programmes ne sont que des programmes de plus, aussi contingents et aussi éphémères que tous les programmes, le ministère devrait au contraire les mettre au centre du système pédagogique et encourager les collègues à les illustrer, des collègues parfois découragés devant une tâche dont on les a déshabitués, tant les plats servis pendant quinze ans aux collégiens furent des plats sans substance.

 

Les nouveaux manuels pour le lycée, où les nouveaux programmes de français entreront en vigueur simultanément en classes de Seconde et Première, sont en revanche de qualité très variable. Certains, exemplairement celui qu’édite Nathan, et plus largement les manuels uniques pour la Seconde et la Première, ont opté pour une simplicité chronologique de bon aloi ; les autres s’échinent assez artificiellement et assez pathétiquement à « problématiser » les objets d’étude, notamment, et évidemment, l’argumentation : de la lettre d’amour (desséchée) aux développements (présomptueux) sur nature et culture, où se côtoient par-delà les siècles Rousseau, Molière et Golding, la fantaisie de nos pédagogues est infinie, mais toujours aux dépens du bon sens et de la chronologie, autant vaut dire de l’esprit des programmes... De toute manière, il semble bien que les éditeurs aient envoyé en vain leurs spécimens aux lycées, les contraintes budgétaires en condamnant beaucoup à ne pas acheter de nouveaux manuels. L’APL aura donc le temps de les étudier de plus près et de livrer ses appréciations dans le courant de l’année, à l’usage des prochaines rentrées.

 

Pour l’heure, qu’il nous soit permis de souhaiter à nos lecteurs de bucoliques vacances, de celles qui, loin des obsessions argumentatives, savent unir en leurs blandices et le livre et le vivre.

 

Romain Vignest


[1]. Compte rendu de la réunion du 13 avril 2011 sur les nouveaux programmes de Quatrième au Collège organisée et animée par MM. Jean-Pierre Grosset-Bourbange et Dominique Wille, IA-IPR de Lettres.