ÉDITORIAL (septembre 2003)

 

 

Plus d’un activiste aura été déçu par la rentrée 2003. Pas de grand mouvement, pas de manifestation assez puissante pour troubler la sérénité de ceux qui nous administrent. Il y a bien les affaires de voiles islamiques pour défrayer la chronique médiatique non sans nous inquiéter d’ailleurs : si la laïcité républicaine est en jeu, cela nous concerne évidemment. Mais il est encore une fois si peu question des contenus d’enseignement !

Est-ce à dire que rien ne se passe ? Au contraire : le pire couve dans le silence. Certes nous avons entendu des paroles apaisantes, rassurantes. L’État n’a pas démissionné, lui qui veut restaurer à travers notre autorité la sienne propre ; finie la furie allégrienne ! Toutefois l’œuvre de décentralisation se poursuit sans relâche, alors que les plus courageux — d’aucuns diront « téméraires » — de nos collègues n’ont rien gagné dans le mouvement où ils se sont engagés il y a seulement quelques mois. Condamnés à la rancœur, à la résignation, à une sagesse qui n’est pas forcément très saine ?

La France enseignante semble entrée en léthargie. Et Jack Lang de dénoncer comme une opération d’endormissement le grand « débat national » voulu par nos ministres : faut-il croire que l’« opération » va inhiber en nous tout esprit de contestation quand nous en sommes à constater la dégradation des apprentissages fondamentaux et des comportements de nos élèves ? Gardons-nous pour l’instant de toute surenchère rhétorique. Faute de pouvoir agir il faut au moins parler et mieux informer nos concitoyens.

Le grand « débat national » nous en offre l’occasion, mais il est frappé d’emblée de soupçon.

L’A.P.L. croit qu’elle ne doit pas s’y dérober, quoi qu’elle en ait.

L’A.P.L. avait, il y a quelques années, milité en faveur d’assises nationales sur l’enseignement des Lettres. L’état de notre discipline malmenée dans sa substance même : les programmes, malade aussi des tendances historiquement acquises de ceux qui l’enseignent (individualisme en général et corporatisme des mieux lotis d’entre eux), nous avait semblé requérir un diagnostic collectif et un traitement de grande ampleur. L’ouverture d’un débat, si franc et ardu qu’il pût être, à l’ensemble de nos partenaires naturels (collègues d’autres associations, syndicats, voire usagers de l’école, sans parler des responsables officiels de la pédagogie), aurait eu pour mérite d’empêcher — une fois n’est pas coutume — la confiscation du sort des Lettres par des experts cooptés et œuvrant dans le secret, en agents véritables du pouvoir. Transparence et publicité constituaient deux conditions spécifiques de notre démarche et d’autant plus nécessaires que les enjeux, comme chacun sait, dépassent de beaucoup les frontières, un peu poreuses il est vrai, de notre discipline. La « ligne » de l’A.P.L. n’est-elle pas, justement, d’articuler sa réflexion sur les problèmes posés par l’évolution des rapports entre l’école et la société ? Le « débat national » qu’on nous propose aujourd’hui ne laisse pas de nous tenter, avouons-le, puisque nécessairement il abordera ce qui nous intéresse, et qu’il disposera pour cela — l’argument mérite attention — de moyens considérables, dont les rédacteurs du manifeste publié dans le Bulletin de décembre 2000, unissant tous ensemble leurs efforts, n’auraient jamais disposé. Enfin nous aurions mauvaise grâce à dédaigner une opération de nature politique et qui semble inspirée par une volonté politique. C’est ici pourtant que le bât blesse.

 

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Peu importe au fond qui a voulu ce débat : le Premier Ministre ? Avec l’approbation du Président de la République. Le Président de la République ? (nous préférons cette hypothèse). Le Premier Ministre, dans ce cas, se fait l’exécuteur d’une volonté. Tout cela est dans l’ordre des choses. La question, la vraie question que l’on se pose de tous côtés, c’est de savoir pourquoi faire ? Il s’agit officiellement d’amender (le choix du verbe nous appartient) la loi d’orientation de Lionel Jospin. Sans verser dans la manie du soupçon et loin de tout esprit polémique, nous ne manquerons pas d’observer que le projet politique implique que ladite loi est bonne, ce dont nous ne sommes pas si sûrs, qu’elle a été interprétée par trois ministres, qu’elle a inspiré d’innombrables textes réglementaires en cours d’application et dont les effets semblent irréversibles, que nul n’a fait mine d’abroger les plus dangereux d’entre eux (à notre sens, par exemple, ceux qui aménagent, dans le cadre de la décentralisation, l’ouverture de nos classes à des intervenants extérieurs, cf. numéro de juin 2003). Que voudrait-on voir changer en haut lieu ? Sans répondre à cette question angoissante, la presse écrite nous fournit des indices et invite nos esprits à battre la campagne. C’est ainsi que « les éléments de diagnostic » (rapports Hussenet, Septours, Bottani, Hardouin), présentés au Haut Conseil de l’évaluation de l’École le vendredi 10 octobre, devraient alimenter les premiers travaux de la commission Thélot dont nous parlerons un peu plus loin. Or ce rapport, paradoxalement, épargne le collège unique de R. Haby (conservé par la loi Jospin) et insiste sur le problème de l’inégalité, non corrigée par l’école. Que l’on nous comprenne bien : il ne s’agit pas pour nous de nous prononcer sur des choix de valeurs, mais de souligner que, comme tout diagnostic médical se fonde sur une idée de la santé, le rapport offert à la Commission se fonde sur une idée a priori de ce que doit être une bonne politique scolaire, alors que tout grand débat sur l’école devrait commencer par l’examen critique d’anciennes hypothèses. Il y faut discuter de tout quitte à affirmer — après discussion— qu’il faut introduire davantage d’égalité. Mais que veut dire « égalité » ? Est-ce à l’aune des taux de diplômés qu’elle se mesure alors que les dispositifs générateurs d’inégalité ne cessent de se mettre en  place ? Que veut dire, ajouterons-nous, « démocratiser l’école » (principe fondateur d l’A.P.L.) ?

Et si les dés étaient pipés ? La manie du soupçon encore ? Non : nous voulons, pour agir, rester en éveil. Le R.P.R., Jacques Chirac en tête, a longtemps préconisé un referendum sur l’école. Il paraît sage d’y avoir renoncé. Si l’on examine cependant la composition de la commission Thélot (cet ancien collaborateur de M. Jospin), chargée d’animer le débat national, sans en connaître tous les membres, force est d’y reconnaître un savant panel où figurent des adversaires acharnés des disciplines aussi bien que quelques-uns de nos alliés. Sera-ce la foire d’empoigne, ou bien nos « alliés » devront-ils se ranger à la loi des majorités ? Voilà ressuscité le referendum... en miniature, avec cet avantage incontestable que les représentants du peuple (encore cooptés !) disposeront d’une véritable information qu’ils sauront, n’en doutons pas, assimiler et qui sera d’autant plus complète que nous y mettrons du nôtre. D’ailleurs, tout bien considéré, nous n’avons pas le choix.

 

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La politique de « la chaise vide » est-ce un bien, est-ce un mal ? À vrai dire, la question ne se pose pas vraiment, puisque aucun adhérent de l’A.P.L. ne dispose d’une chaise au sein de la commission. Aussi nul ne saurait-il nous accuser de « cautionner » quoi que ce soit, si d’aventure nous réussissions à nous faire entendre : les associations et les syndicats, délibérément tenus à l’écart de la commission, se doivent, doivent à leurs adhérents, d’informer sans relâche, et de profiter de l’occasion pour agir aussi et surtout dans les lieux où s’élaborent les décisions politiques : l’A.P.L., certaines ARELA et l’APLAES n’avaient-elles pas pris leurs bâtons de pélerins, en 1992, pour rendre visite à des parlementaires, un par un, et pour tenter de les convaincre de soutenir les langues anciennes ? Près de trente rencontres avaient eu lieu. Cinq personnes avaient suffi. Nous pourrions gagner en efficacité aujourd’hui en demandant à être reçus — d’autres organisations plus importantes que la nôtre ne manqueront pas de le faire — par les commissions parlementaires des affaires culturelles.

La Conférence des Associations de professeurs spécialistes demande à être entendue par la commission Thélot : l’A.P.L., membre fidèle de la Conférence, ne se dérobera à aucune délégation collective, même si elle estime que les Lettres méritent une réflexion particulière. Elle affirmera plus vigoureusement que jamais sa solidarité avec la philosophie et les disciplines artistiques, prédilection dictée par la commercialisation (« mondialisation ») de la pensée et de la création qui réduit l’homme en l’aliénant. Quel gouvernement, de gauche ou de droite, a-t-il donc résisté ? C’est notre société tout entière qu’il nous faut, par tous les moyens, solliciter.

L’A.P.L. n’a pas le choix, ce qui ne veut pas dire qu’elle est captive. Ses débats, si souvent contradictoires, si souvent animés, l’ont exercée à la synthèse, à la perception de la ligne de partage entre intérêts divergents, tout comme à l’affirmation de l’essentiel sur quoi elle ne saurait transiger. Une dynamique est créée par des hommes politiques, avec des arrière-pensées sans doute, mais nous savons que cette dynamique entraîne des risques pour tout le monde. Risquons-nous, car nous n’avons rien à perdre.

 

 

Nous essaierons plus tard, et grâce à votre concours, de rentrer dans le détail et de faire le point sur les progrès — ou le piétinement ou les reculs — du « débat national ». Car jamais nous ne perdrons de vue la priorité des priorités : la lutte contre toute forme d’aliénation, fonction première des intellectuels que nous entendons rester, libres encore, en cette rentrée 2003. Merci à nos adhérents, à nos lecteurs quels qu’ils soient, de nous encourager et de nous faire part, d’où qu’ils soient, de ce qu’ils perçoivent du « débat national » et de leur propre participation.

 

Henri Guinard

Paris, 12 octobre 2003