ÉDITORIAL (septembre 2004)

 

La France vient de connaître une rentrée scolaire sans histoire... apparemment. L’histoire, chacun de nous, élèves, parents et maîtres, la vit isolé dans son bassin, dans son canton, dans sa commune à travers les problèmes locaux à résoudre dans l’urgence. Pourtant, l’école en France, écrit-on, n’est plus aussi performante ; elle se situe encore à la moyenne européenne, mais l’édifice se dégrade au fil des ans. Les esprits les plus éclairés prennent conscience de la gravité de la situation que l’on peut mesurer tout particulièrement à travers ces mots d’Alain Bentolila, professeur de linguistique : « Plus d’un jeune Français sur dix, après douze ans au moins passés dans les murs de l’école de la République, se trouve dans une situation d’insécurité linguistique globale qui obscurcit sérieusement son horizon culturel et professionnel. Échec scolaire, errance sociale... » ; voici donc l’enseignement du français mis en cause au premier rang des accusés. Peu importe que la crise de l’école et a fortiori celle de l’enseignement du français ne soit qu’un épiphénomène de la crise de toutes les institutions, sociales et politiques, le fait est là, lourd en lui-même de conséquences, et somme les acteurs, du Ministre aux professeurs, syndicalistes ou membres d’associations, les porte-parole des parents, d’assumer leur part de responsabilité.

À l’arrivée de l’automne, enfin, l’annonce d’une circulaire de M. Fillon réhabilitant effort et mémoire, dictée et récitation, est venue défrayer la chronique : protestations du SNES défenseur des programmes existants, débats dans la presse écrite, sur les antennes. « Sauver les lettres » en a profité pour lancer une pétition en faveur du rétablissement des horaires perdus en français depuis le ministère d’Edgar Faure — chiffres cruellement précis à l’appui — et pour organiser une conférence de presse qui devait connaître le succès. De fait les médias — c’est un événement — ont assez bien couvert, même si certains journalistes, celui du Monde  par exemple, se sont accordé le droit à l’approximation, à la déformation, à la sélection arbitraire, administrant sans doute la preuve de leur ignorance.

L’A.P.L. a signé la pétition, mais ne s’est pas rendue à la conférence de presse : son Bureau estimait que la question des horaires, certes sensible, ne devait pas être dissociée de celle des contenus. Son message a été lu... sans écho. L’A.P.L. estime surtout que, du moins dans les collèges, les lycées et les universités, champs de son activité, la mise à mort des langues anciennes accompagne dans une relation de nécessité, la ruine des enseignements littéraires, donc du français, que déserter, ne serait-ce que momentanément, ce front, c’est-à-dire l’action engagée sans résultat jusqu’à présent l’année dernière, reviendrait à un aveu de faiblesse congénitale des défenseurs, qu’il est dangereux d’axer sa stratégie sur les médias : il convient de faire sa toilette avant d’aller se présenter devant les foules.

Nos lecteurs comprendront par conséquent que cet éditorial soit consacré aux langues anciennes : un bilan terne, de nouvelles perspectives, et la stratégie en question.

 

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Commençons par le plus désagréable : le bilan. Non : la réunion publique de l’E.H.S.S. le 15 mai n’a pas connu le succès dont on parle entre promoteurs de l’appel pour le latin et le grec : des 70 000 (environ) signataires, seuls 220 étaient présents, pour la plupart des militants. Popularisation ratée ! Si l’on peut se réjouir de la qualité de certaines interventions, notamment l’allocution inaugurale de Jacqueline de Romilly, fête « to the happy few », bien des visages se fermaient lorsque la teneur idéologique d’un discours donnait lieu au soupçon de passéisme, au grief de ringardise et surtout de conservatisme politique. Dans ces conditions, la venue de François Bayrou accompagné d’un ange gardien fut diversement appréciée. En somme l’unanimité n’était que de façade.

Plus de façade au congrès de l’A.P.L.A.E.S. à Lille : Paul Demont (président de « SEL », responsable des Études grecques et membre de la puissance invitante) a cru bon de dresser un palmarès des associations engagées dans la campagne de l’appel, « gaffe » calculée, omettant, naturellement, une A.P.L. dont l’apport en signatures lui paraissait quantité négligeable. Paul Demont reconnaissait implicitement qu’une sélection darwinienne conférait à trois associations l’hégémonie, aux autres le droit de suivre, sans comprendre apparemment que le nombre en l’occurrence ne garantit pas la victoire. Il est seulement destiné à impressionner la puissance publique. Or la puissance publique ne s’est pas laissé impressionner : ni la rencontre du 4 juin avec des membres du cabinet de M. Fillon, ni la rencontre du 10 juin entre la Conférence des Présidents et la numéro trois du Ministère, n’ont été suivies de mesures concrètes, celles que nous réclamions les uns et les autres ensemble. Le 10 juin même, nous sommes repartis de la rue de Grenelle avec l’impression d’avoir été traités, si ce n’est par le mépris, du moins avec désinvolture intellectuelle, pour ne pas dire fumisterie (ladite « numéro trois » n’affirmait-elle pas qu’il existait des certifiés de grammaire ?!). Par ailleurs, le cabinet de M. Fillon n’a pas jugé bon de répondre à deux demandes d’audience au Ministre en personne adressées par le Président de l’A.P.L. l’été dernier.

Durant l’été justement, alors que nous avions annoncé, le 4 juin, par la voix de « Sauver les lettres » que nous réagirions faute de réponse à nos demandes de mesures en faveur des langues anciennes, et plus particulièrement du grec, le front des langues anciennes s’est disloqué, examens,concours et vacances imposant à tous un silence de longue durée.

Même si localement on peut observer quelques embellies, le sort des langues anciennes demeure catastrophique, et les rodomontades n’y feront rien, non plus que des chiffres, la pétition de « Sauver les lettres » pour le français dût-elle atteindre 200 000 signatures. La réalité, c’est que le Ministre de l’Éducation Nationale, subordonné à la politique d’un Premier Ministre fragilisé, reste solidaire d’une politique de réformes imposées de l’extérieur : l’État ne peut que réduire ses dépenses et se payer de bonnes paroles, adresser à la nation des « messages forts » (c’est le cas de F. Fillon lorsqu’il déclare au Figaro Magazine le 11 septembre 2004 : « Je ne serai pas le ministre des grandes déclarations enflammées, des discours théologiques pour savoir si “l’enfant est au cœur du système”, otage de méthodes de lecture toujours plus “révolutionnaires”... le savoir est une chose sacrée, l’autorité ne doit plus être une conquête permanente des maîtres... Je serai toujours du côté des maîtres. » Discours anti-Allègre, ça ne mange pas de pain, même si nous nous flattons d’y trouver la critique du pédagogisme). L’État, le gouvernement actuel, s’emploie surtout à réformer là où les rapports de force(s) le lui permettent. Les signatures n’indiquent qu’un engagement moral : elles ne signifient pas que cette volonté sera suivie d’une action.

 

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Dans une démocratie, l’opinion détermine l’évolution des rapports de force(s) : elle peut influer sur le pouvoir législatif. Mais il y a opinion et opinion : distinguons celle, fluctuante, de grands mouvements où s’articulent les idées reçues, les médias et le vécu des citoyens de celle qui s’exprime de façon critique et raisonnée sur les problèmes d’une société à un moment donné de son histoire. La floraison des tribunes libres dans les journaux et des interventions sur internet manifeste une inquiétude croissante quant aux politiques éducatives suivies depuis quarante ans. Sans parler de « lame de fond », nous pouvons affirmer que la question scolaire affleure aux consciences alors qu’elle y sommeillait, refoulée depuis des décennies. Les effets de la mondialisation donnent à s’interroger plus que jamais sur l’avenir d’un enfant, sur le choix d’un métier, sur la capacité d’en changer le cas échéant. Avec la crise durable de la famille, ce sont les principes de l’éducation qui sont mis en question.  Qui va donc enseigner non seulement le sens de l’effort, mais les savoirs fondamentaux, développer l’ensemble des facultés intellectuelles, qui va donner accès à une langue de culture, si ce n’est l’école, une école ré-instituée ? La présence du maître étant indispensable à un enseignement « dans la contemporanéité », comme dit Michel Henry (La Barbarie), il n’est pas sûr que le tout multimédia naguère prôné par l’OCDE soit fatal. Bref, la question n’est plus : « faut-il se débarrasser de l’école ? » mais « quelle école voulons-nous ? »

Les réponses du pré-rapport Thélot ne sont propres à rassurer personne, ni public, ni spécialistes. Elles satisfont plus à des exigences idéologiquement teintées et minimalistes : celles du « moins d’école ». Si l’école subsiste, il n’y aura plus de maître, mais des éducateurs substituts de la famille. Attendons toutefois le rapport définitif pour engager une polémique nécessairement violente.

L’époque en tout cas — ce retour de balancier de plus en plus prévisible, ce sursaut des valeurs fondamentales de la République : liberté, égalité, fraternité — ramène au premier plan la question de l’identité : comment l’école en France peut-elle, en retrouvant ses repères traditionnels, servir une identité européenne ? Comment rénover le mythe des « hussards noirs » au service d’une Europe profitable à chacun de ses membres et capable d’affirmer sa différence en demeurant un foyer de civilisation au service, cette fois, de l’humanité tout entière ?

Notre école — et pas seulement la nôtre — doit redonner, pour peu qu’elle ait une ambition, leur place aux langues anciennes. Les « défenseurs » de ces dernières se doivent quant à eux d’agir comme une avant-garde, à la fois critiques et offensifs.

 

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Que faire (la sempiternelle question) ? L’A.P.L., malgré ses ressources humaines limitées (mutatis mutandis, toutes les associations de bénévoles en sont là, du moins dans notre domaine), malgré les refus essuyés de la part des associations partenaires — sauf de l’A.P.F.L.A.-prépas — convaincus du bien fondé de leurs stratégies, décide d’aller au devant des parlementaires afin de faire connaître son combat et de faire pièce au rapport de la commission Thélot. Il s’agit pour elle de peser autant que possible sur une nouvelle réforme et sur le débat parlementaire auquel cette réforme donnera lieu. L’initiative sera coûteuse en efforts, en temps, mais nous nous souvenons avec bonheur du précédent des années 92-93 où nous étions accompagnés de l’APLAES et de l’ARELAV (Versailles). Nous entendons répondre ici aux urgences dictées par un calendrier politique qu’aucun ne nous n’a choisi.

L’A.P.L. souhaite par ailleurs que le poids historique des dissensions du passé entre associations diminue jusqu’à s’annihiler. Ses partenaires pour l’instant ne semblent pas le vouloir, mais il est certain que la division dans ce microcosme relève de l’absurdité suicidaire (une fois de plus, où mène le fétichisme du nombre quand au sein d’une société de soixante millions d’hommes on mesure le droit à l’initiative à 30 000 signatures près ?!), certain, pour le dire très clairement, que quand bien même l’A.P.L. défendrait une ligne ultra-minoritaire — ce qui n’est pas sûr — sa mise à l’écart signifierait ou entraînerait un affaiblissement grave de la cause. Ils sont très nombreux ceux qui dans chaque association se reconnaissent dans nos déclarations, mais ne franchissent pas le seuil de l’adhésion parce que d’abord on ne peut pas multiplier les adhésions, ensuite on entend rester fidèle à un groupe et seulement à celui-ci. Résumons : l’existence d’une ligne différente  est le signe qu’on a peut-être tort et impose le débat. De ce débat ni les uns ni les autres ne saurions faire l’économie impunément. L’A.P.L. souhaite contribuer à une synergie sincère et lucide de tous ceux qui croient au rôle décisif des langues anciennes dans les systèmes éducatifs européens et propose un débat national sur les divergences entre associations, et aussi sur les convergences et les divergences entre les initiatives pédagogiques de professeurs sur le terrain. Par exemple, il existe des internautes qui ré-inventent la pédagogie du latin et du grec, obtiennent des succès parmi les élèves, se font reconnaître par une maison d’édition ou par un corps d’inspection, sans que le fruit de leurs recherches parvienne à l’ensemble des collègues. Le caractère disparate de ces recherches est signe de vitalité, mais la dispersion, en dépit de l’existence des programmes officiels, nuit à la continuité de la formation de nos élèves.

Surtout nous avons tous besoin d’une avant-garde intellectuelle qui pense, indépendamment de toute institution, l’avenir des langues anciennes, c’est-à-dire en toute liberté. Messieurs Wismann et Judet de la Combe pourraient être considérés comme des pionniers en la matière, mais l’officialisation de leur mission reconduite par le Ministre restreint, qu’ils le veuillent ou non, leur indépendance. Que M. Heinz Wismann déclare au SNES: « Ce qui est sacrifié dans l’une et l’autre perspective (l’hypertechnicité descriptive et le simple volontarisme patrimonial), c’est l’apprentissage d’une langue de culture, dépositaire des ressources de sens accumulées au cours de son histoire, et qu’il s’agit de restituer sans séparer le fond de la forme », nous paraît juste et intéressant, de même que cette affirmation selon laquelle « le détour par une langue ancienne qui n’est plus parlée par personne leur (aux élèves) facilite la reconnaissance de l’écart qui sous-tend toute création langagière et les prépare à la stratification culturelle de leur propre langue dont la complexité échappe à toute saisie directe ». Comment ne pas acquiescer ? Cependant la généralité du propos est récupérable par tout un chacun, et il reste à définir des principes didactiques sans marier la carpe et le lapin, sans sacrifier le nécessaire apprentissage de la logique et de la rigueur, en lui-même sans doute austère, aux douceurs du survol de textes au profit de la civilisation (ensemble de disciplines autres que le latin et/ou le grec).

Il faut mettre à contribution des intellectuels ayant étudié les langues anciennes mais devenus spécialistes d’autres disciplines (philosophes, linguistes, historiens, psychologues...). Les résultats de leurs travaux pourraient être soumis aux associations de littéraires, à des associations représentatives du public concerné tout comme aux syndicats d’enseignants, lesquelles à leur tour proposeraient à l’administration des mesures en termes d’horaires et de programmes — car le fonctionnement du CNP et des groupes d’experts réclame diagnostic et révision — , avant d’aller à la rencontre des médias. Nos imaginations en seraient stimulées : elles en ont grand besoin.

 

Tels sont aujourd’hui les constats et les vœux de l’A.P.L., peut-être aussi son projet qu’il faudrait entériner. Nul défaitisme, nul fatalisme parmi nous, mais la volonté de sortir des ornières creusées par les dissensions historiques entre les plus individualistes et les plus rebelles à toute unité d’action des humanistes : les professeurs de Lettres. Nous avons tous beaucoup à faire.

 

Henri Guinard

le 28 septembre 2004