ÉDITORIAL (octobre 2006)

L’apprentissage de la lecture occupe, légitimement et grâce à l’action opiniâtre de quelques associations combatives et de quelques personnalités courageuses, le devant de la scène médiatique. Tout en s’en réjouissant, car la question est, de fait et à proprement parler, fondamentale, l’Association des Professeurs de Lettres redoutait que cette mise en lumière ne se fît au dépens des autres aspects de l’enseignement du français à l’école primaire. Bien pis, en assumant, contre une administration étonnamment rebelle et des syndicats évidemment hostiles, le retour forcé à la méthode syllabique, le ministère ne cherche-t-il pas à faire oublier que ce sont plus largement les contenus d’enseignement et les méthodes pédagogiques imposées aux professeurs d’école, à tous les niveaux et dans toutes les disciplines, qui sont la cause d’un effroyable désastre national et humain ? L’apprentissage de la lecture, problème certes essentiel en lui-même et qui détermine les autres, doit servir de levier à une prise de conscience et de responsabilité plus grande, sans quoi il ne se sera agi que d’un nouveau marché de dupes.

Aussi l’APL a-t-elle jugé indispensable d’étendre la réflexion à l’enseignement du français en général, non seulement de son déchiffrement, mais également de sa grammaire, et à la place qu’y doit occuper la littérature ; elle y a consacré l’après-midi de son assemblée générale d’avril dernier et a notamment confié ces deux points à deux instituteurs ― ils tiennent à ce titre ―, Marc Le Bris et Françoise Candelier, dont la conscience et la culture sont l’honneur de leur profession.

C’était naturellement notre vocation de professeurs de lettres. Qu’on songe qu’un élève de Seconde a derrière lui au moins neuf années d’étude de la langue française. L’indigence lexicale et l’impotence syntaxique qui sont en général les siennes suffisent à disqualifier une pédagogie qui, en neuf années, n’a pas réussi à lui apprendre à s’exprimer correctement, alors même qu’il est censé apprendre une langue étrangère dans de plus brefs délais. Les différents handicaps, familiaux, sociaux, psychologiques, dont le niveau d’un élève peut pâtir n’expliquent pas plus cet échec que l’heure d’aide individualisée n’a de chance d’y « remédier » : la faute en incombe aux approches pratiquées et le salut ne passe que par leur éradication. L’APL défend depuis toujours l’enseignement spécifique, systématique et analytique de la grammaire au collège que les doctes spécialistes de la pédagogie scientifique ont patiemment sabordé. La reconquête doit cependant commencer par l’école primaire, et c’est à l’issue de ces cinq années qu’un enfant doit maîtriser les structures de la langue, partant de la pensée. On pourrait d’ailleurs se demander, on commence déjà à se demander, et sans doute est-ce là ce que certains attendaient, à quoi sert l’école, et l’argent qui y est investi, quand, en cinq années, elle accouche, dans la douleur qui plus est, de tant d’illettrés, voire d’analphabètes…

De la même manière, l’APL n’a cessé de placer la littérature au centre du cours de français, non seulement pour la lecture mais comme support systématique à l’étude de la langue et à l’apprentissage de l’expression : l’enjeu n’est pas mince, car c’est à cette condition que la langue sera pour l’individu un instrument de liberté, non le carcan idiomatique de sa condition sociale. La littérature est le seul remède aux déterminismes mentaux et moraux, que son éviction hors l’école a pour cette raison complaisamment renforcés. Priver un enfant des richesses du patrimoine littéraire, priver sa jeune âme des nourritures que sont pour elle La Fontaine ou Hugo, Molière ou Mérimée, Perrault ou Alexandre Dumas, l’enfermer, au prétexte qu’il y est né, dans le ghetto des slogans racoleurs et des libelles cacochymes, ce n’est pas seulement une erreur pédagogique, c’est un crime symbolique, l’anéantissement de ses horizons. C’est aussi, à moyen terme, faire le lit de la barbarie.

On le voit : la cause est commune et la lutte doit se mener solidairement de l’école primaire à l’Université, en conjuguant les forces de tous ceux pour qui la pensée et la culture doivent être au centre du système éducatif, dans l’intérêt bien compris des élèves, dans une perspective réellement démocratique. L’APL espère que cette table ronde aura contribué à la construction de cet indispensable front, auquel elle continuera à travailler, notamment en fédérant dans un même débat tous les chaînons de l’enseignement des lettres.

 

 

Cette réflexion sur l’école primaire a complété le tour d’horizon que nous avons entamé en 2003 avec notre rapport sur la série L et poursuivi depuis en traitant de l’enseignement des lettres au collège et des manuels scolaires. Tout en approfondissant et en affinant encore ces aspects, il nous faut à présent aborder deux problèmes fondamentaux et du reste connexes : celui des relations entre l’enseignement secondaire et l’enseignement supérieur, c’est-à-dire entre la recherche vive et les savoirs enseignés à nos élèves, et celui de la formation des professeurs de lettres. Celle-ci doit, à notre avis, être considérée spécifiquement, parce que nous ne pensons pas que la manière d’enseigner soit dissociable de la matière à enseigner, qu’elle en découle au contraire naturellement. Or, le problème risque de devenir critique, alors que les IUFM sévissent depuis quinze ans ― sans avoir jamais été évalués ― et que, les lycéens de la loi Jospin devenant les professeurs de demain, la boucle sera bientôt bouclée. Si les jeunes professeurs sont souvent ardents à défendre une certaine idée de l’école et des lettres, il en est aussi de nombreux qui, mal formés par des programmes absurdes et appauvris, n’envisagent qu’en mécaniciens une langue et une littérature qu’ils ne connaissent d’ailleurs pas. Les membres de l’APL, forts de leur propre expérience, contribueront, je l’espère, à cette réflexion, qui s’articulera ensuite avec celle des autres associations de professeurs spécialistes, de manière à élaborer un projet global, qui oppose aux cuistreries didacticiennes la voix du métier, de la compétence et du dévouement.

Ce n’est là que l’une des tâches qui nous incombent en cet automne. Dissimulée, nous le disions plus haut, par la bataille de la lecture, la mise en application de la dernière loi d’orientation doit susciter notre vigilance. Le socle commun, dont les exigences sont définies en termes de compétences, représente une très inquiétante tentative d’officialiser l’évacuation du savoir hors de l’école (voyez, dans le dernier Bulletin, la motion adoptée par le Bureau à ce sujet), tandis que le conseil pédagogique, si nous n’y prenons garde, pourrait diluer ce qu’il reste au maître d’autorité morale et d’indépendance dans les blandices chaleureuses du travail en équipe. Car, si le gouvernement et la majorité se montrent décidés à ne plus laisser les maîtres-pédagogues diriger la maison et gaspiller les deniers publics, ces ruades ne sont pas mues par l’humanisme qui nous est cher. Au reste, à l’orée d’une campagne présidentielle que les médias traitent déjà comme un mauvais feuilleton, on ne voit pas qu’aucun candidat ni aucun parti soit enfin parvenu à penser la crise que connaît notre institution : on parle carte scolaire, budget, remédiation, jamais programmes, culture ni pédagogie. Ainsi, parce qu’il faut, sans faiblir, continuer à prêcher et à parler haut, l’APL, sollicitée par Laurent Lafforgue, a d’ores et déjà signé l’Appel pour la refondation de l’école (www.refondation-ecole.net/) qu’un collectif de personnalités et d’associations a adressé au « futur président de la République », pour tenter de donner à l'école toute la place qui lui revient dans le débat politique.

 

La tâche est rude mais nécessaire ; elle exige opiniâtreté et intelligence, et l’implication de tous nos collègues. Plus que jamais, nous le savons, les membres de l’APL se mobiliseront et pour renforcer nos troupes et pour nourrir notre discours.

 

Romain Vignest

11 octobre 2006