ÉDITORIAL (octobre 2008)

anciens éditoriaux

L’APL — c’est l’un de ses titres de gloire les plus insignes — n’a eu de cesse de combattre le technicisme qui assaillait l’enseignement des lettres depuis des décennies et semblait triompher dans les programmes de 1996 et 2000. Ce technicisme, officiellement motivé par le souci de contourner l’inégalité des élèves devant la connivence culturelle, avait pour conséquence, et probablement pour objectif, de nier la singularité des œuvres littéraires, toutes les productions textuelles étant, avec le renfort trafiqué de la grammaire de texte, confondues sous la notion de discours, elle-même spécieusement empruntée aux études linguistiques. Il constituait ainsi la machine de guerre d’un solipsisme aliénant appelé argumentation : la hiérarchie des textes étant abolie, l’universalité des œuvres étant moquée ou diabolisée, chacun, chaque élève, était invité à s’enfermer dans son opinion-personnelle, convié donc à laisser le présent penser pour lui et à travers lui. Mais ne nous y trompons pas — et c’est pourquoi nous préférons parler de technicisme plutôt que de formalisme — le technicisme a toujours fait fi de ce que la tradition appelle la forme. L’analyse stylistique ne l’a jamais beaucoup intéressé, non plus l’antique poétique que son renouvellement contemporain. Et cela n’a rien qui nous puisse étonner, non seulement parce que la forme (forma, la beauté), comme l’« escarboucle » dont parle Hugo, possède la « double réfraction » et, splendidement saturée, étincelle d’une signifiance que ne peut épuiser la contemplation méticuleuse d’une églogue de Virgile par exemple, ou d’une tragédie d’Eschyle, mais parce que, même dans les œuvres apparemment les moins consistantes, celles qu’on dit les moins profondes, nugae, camées ou stalactites, le travail de la forme est la plus pure manifestation de l’esprit.

Or il nous semble que la menace vient aujourd’hui, les extrêmes inévitablement se touchant, du bord apparemment opposé. Au prétexte de rompre avec le « formalisme », certains préconisent une approche documentaire, qui traite à travers le texte littéraire un contexte historique et anthropologique dont il n’est plus dès lors que l’expression. Bien sûr, l’APL a toujours rappelé la nécessité de replacer les œuvres dans leur contexte pour les interpréter, elle a toujours souligné l’importance de l’histoire des idées et du goût dans la formation de la personne et elle défend, pour les futurs programmes du lycée notamment, une organisation globalement chronologique de l’enseignement de la littérature française. Mais il est bien entendu que le propre de l’œuvre littéraire est précisément de transcender, justement par le travail de l’artiste, ce contexte historique. L’œuvre tire évidemment sa substance d’une époque, d’un milieu, d’une civilisation si l’on veut, mais sa portée est universelle, elle s’adresse à tous les hommes pour parler de tous les hommes. Cet écueil, qui caractérise déjà, coexistant d’ailleurs avec l’approche techniciste, les récents programmes de langues anciennes du lycée, revient là aussi à abolir la spécificité du texte littéraire et, de fait, ses partisans défendent l’extension quasi indéfinie du corpus de nos cours, souhaitant qu’on étudie Gallien au même titre que Sophocle et le Traité du vide aussi bien que les Pensées. Gageons qu’on aurait tôt fait d’accuser la littérature d’ennuyer les élèves… Bien pis, le patrimoine littéraire pourrait être non seulement bâillonné, mais dévoyé dans un sens culturaliste et identitaire. Là encore, les langues anciennes fournissent des exemples malheureusement fréquents et éloquents de ces dérives, muséographiques quand les textes, déjà traduits, sont juste un prétexte à faire-de-la-civilisation, ethnicistes quand, croyant les sauver, on ne les considère plus que comme sources et racines de la future Europe unifiée, quand on arrache les œuvres à la culture pour les condamner à n’être que les vestiges d’une culture — quand on oublie en somme ce qu’est la littérature.

Loin de ces errements délétères, au moment où s’élaborent les futurs programmes de français et alors que les programmes de latin et de grec, quoique récents, pourraient eux-mêmes être appelés à évoluer en raison de la réforme du Lycée, notre association continue à défendre une vision humaniste de notre enseignement. Ni antiquaires (comme dirait Nietzsche) ni conseillers en com, le professeurs de lettre étudie, avec toutes les ressources, historiennes et rhétoriques, nécessaires, sans préjudice de toutes les incursions souhaitables dans les nombreux domaines périphériques au sien propre, les œuvres pour elles-mêmes, parce que c’est dans et par les œuvres que l’humanité se forge.

 

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Encore faut-il du temps. La formation des esprits et des sensibilités passe par leur imprégnation, elle implique une fréquentation assidue des œuvres ; elle ne se réduit pas plus à la contraction d’une compétence qu’à la mémorisation d’une information. L’APL se réjouit globalement des nouveaux programmes de français pour le Collège, mais ils n’atteindront les fins qu’ils s’assignent qu’au prix d’un horaire suffisant, tout simplement l’horaire de français d’un collégien des années 1970. Nous nous inquiétons surtout de l’avenir des lettres au Lycée. Un horaire étique dans le tronc commun conjugué à la semestrialisation de notre enseignement est incompatible avec la régularité et l’approfondissement sans lesquels il n’y a plus de sens à prétendre étudier la littérature. On nous répondra que les horaires sont plus légers chez nos voisins. Mais notre pays est-il si dépourvu de tradition et d’expérience qu’il doive s’astreindre à imiter le monde entier au risque d’abdiquer ce qu’il a de meilleur ? On nous objectera que leurs « performances » sont meilleures que les nôtres, lesquelles d’ailleurs sont en baisse. Mais selon quels critères ? leurs objectifs sont-ils les mêmes que ceux de l’école républicaine ? et, si nos résultats sont moins bons que naguère, n’est-ce pas à rapporter, en toute logique, aux dysfonctionnements institutionnels et pédagogiques (pédagogistes) de ces vingt dernières années plutôt qu’à des horaires qu’on a précisément déjà réduits ? Car il ne faudrait pas non plus oublier que, si le temps passé par l’élève dans son établissement a augmenté, ce temps s’est également éparpillé au dépens des disciplines indispensables pour la formation de l’esprit.

Cet éparpillement, nous craignons également qu’il n’affecte gravement la formation des étudiants et futurs professeurs à travers les masters à venir. Diversifiés à l’excès, généralistes au-delà même peut-être de leur discipline dominante, sacrifiant la recherche à la professionnalisation, sanctionnés par un Capes allégé, comment pourraient-ils, dans les disciplines littéraires en tout cas, permettre, fût-ce en deux ans, le même approfondissement et le même profit qu’un mémoire de maîtrise âprement élaboré dans une solitude studieuse et prolongée face à face avec un auteur ? Notre association, qui l’a portée cet été jusqu’à Rabat et à Québec, se sent dépositaire d’une certaine idée de la formation intellectuelle, continue finalement du Collège à l’Université, qu’elle défendra cet automne au cours des multiples audiences dont notre lecteur lira l’annonce, avec l’enthousiasme que lui ont infusé les œuvres mêmes dont elle veut garantir à tous l’appropriation véritable.

Romain Vignest

Le 8 octobre 2008