ÉDITORIAL (octobre 2010) "Le gâchis"

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L

a réforme du lycée aura été l’occasion manquée de rendre le lycée à sa vraie mission : former l’honnête homme du xxie siècle, en faire le dépositaire d’un patrimoine inappréciable et le maître d’un avenir qui n’appartient qu’à lui. C’était à cette fin l’occasion de délivrer le lycée de l’oppression pédagogiste qui, certes moins qu’au collège, asphyxie nos élèves, de rappeler à leurs devoirs de fonctionnaires de l’État les hiérarques locaux et obtus qui ont capté à leur médiocre profit le bien de la nation, de démêler l’entrelacs arachnéen de séries et d’options qui entrave à dessein la marche du vieux lion.

Au lieu de quoi, et malgré les espoirs qu’avaient un temps suscités un nouveau discours (plus républicain et privilégiant la transmission des savoirs) et des actes tangibles (les nouveaux programmes de l’école primaire et du collège), tous les vices du lycée actuel ont été confortés. L’autonomie des établissements accroîtra les inégalités et les disparités entre les élèves (et les Français) tout en livrant les professeurs à la pression des petits chefs et des petits groupes. La prolifération d’enseignements à bon marché, vaine exploration de programmes sans consistance, et la personnalisation d’un soutien scolaire toujours aussi évidemment impuissant à rectifier les errances du collège se font au dépens des disciplines, dont les horaires diminuent (le français), que la propagande évacue (les langues anciennes). Cependant qu’on transige sur l’essentiel : les programmes, bâclés dans l’urgence et les compromis.

Si pourtant le défaut majeur du lycée consiste, comme on l’a dit, dans le déséquilibre des séries, la prééminence oppressive de la série S d’une part, l’expansion aberrante de la série STG d’autre part, que n’a-t-on, hardiment, posé la question des structures ? Un temps amorcée, la réflexion sur la pertinence des trois séries générales et sur la nécessité de renforcer la série STI a vite avorté : les corporatismes disciplinaires, l’intérêt qu’ont les uns à disperser et dissoudre l’enseignement, les autres à organiser la hiérarchie des filières et des élèves, et, en ce qui concerne la série STI, la faible volonté politique de réindustrialiser le pays, tout cela ne pouvait certes qu’empeser le débat. Et pourtant il suffirait de partir des principes pour refonder le lycée (et lui subordonner le collège) en posant quelques questions préalables :

Le lycée général doit-il être le lieu d’une pré-spécialisation ou celui du perfectionnement d’une culture générale déjà acquise au collège ?

Ce même lycée doit-il encore s’ordonner autour d’une distinction entre intelligences scientifique et littéraire, qui n’existe curieusement que depuis un peu plus d’un siècle et qu’il n’a vraisemblablement pas peu contribué à populariser ?

Est-il souhaitable que des enseignements brefs, mal définis et éphémères continuent à ronger les blocs disciplinaires au prétexte kafkaïen d’informer les élèves sur ce qu’on fait dans lesdites disciplines ?

Les SES sont-elles fondées à jouir d’un statut d’exception, celui, oxymorique, d’option obligatoire pour tous ? Eschyle et Virgile n’ont-ils pas au moins autant de légitimité à intégrer la culture générale d’un jeune Français qu’Adam Smith et John Maynard Keynes ?

Le ministère de l’éducation nationale et le gouvernement en général doivent-ils imposer l’intérêt général ou laisser les rapports de force décider de l’avenir de ce qu’il restera de l’école – et du pays ?

Romain Vignest