ÉDITORIAL (octobre 2011) « État des lieux de rentrée »

anciens éditoriaux

 

L

a rentrée 2011 est placée, en ce qui concerne le français, sous le signe de nouveaux programmes. Au Collège, c'est au tour de la classe de Quatrième de les appliquer et l'APL s'est réjouie, en découvrant les nouveaux manuels, de les voir mieux pris en considération, libérés du carcan de la séquence didactique, et elle espère que les éditeurs réviseront ceux de Sixième et de Cinquième qui en trahissent l'esprit. Une nouvelle mouture est en effet nécessaire, pour que tout le bénéfice attendu de ces nouveaux programmes fondés sur l'étude méthodique de la grammaire de phrase, du vocabulaire, de l'orthographe et des grands textes du patrimoine français et francophone, car, malgré nos efforts, de nombreux IPR, gardiens autoproclamés de dogmes pédagogiques aussi désastreux qu'éculés, continuent à imposer à nos collègues l'enseignement en séquences, dont nous savons qu'il neutralise tout apprentissage. De l'application effective de ces programmes dépend naturellement le redressement du niveau de nos élèves en français mais aussi, indirectement, l'avenir du latin et du grec. Nous savons tous que l'un des principaux handicaps de nos élèves en langues anciennes, handicap décourageant qui explique pour une part l'abandon massif de ces options à l'entrée en Seconde, est leur incapacité, par exemple, à distinguer un complément d'objet direct d'un sujet ou un plus-que-parfait d'un futur simple : comment une telle indigence n'interdirait-elle pas la maîtrise d'une langue à désinences ?

Au lycée, après une année de transition en Seconde l'an dernier, cette année se veut celle du retour en force de l'histoire littéraire. Mais, issus des compromis impliqués par l'un des groupes les plus divisés de toute l'Inspection générale, ces programmes sont également marqués du sceau de l'ambiguïté, une ambiguïté qu'aucune instruction claire n'est venue dissiper. Faut-il assujettir la progression chronologique au découpage par objets d'étude ? La conservation de ce regrettable et contestable concept dans le texte des programmes, le discours des IPR, la maquette d'une majorité de manuels et, surtout, le maintien en l'état de l'épreuve anticipée de français, engagent nos collègues à procéder ainsi, si bien que la plupart d'entre eux ne voient guère dans ces programmes qu'un élargissement du corpus à étudier ― ou pouvant être étudié. L'approche des textes doit-elle être problématisée ? Là encore, les manuels, les IPR et la routine, comme les mauvaises herbes en l'absence du jardinier, vont remplir le vide, asservissant les textes à des optiques obtuses, ineptes voire partisanes et c'est moins à la pensée et à l'art de leur auteur qu'à des thématiques abusivement diachroniques qu'ils risquent d'être rattachés. Au reste, comment faire autrement ? Comment étudier, en série S, la poésie française du Moyen-Âge à nos jours, l'argumentation depuis le xvie siècle, le théâtre et le roman depuis le xviie en un an à raison de quatre heures par semaine ? Le vice fondamental de ces programmes, pointé par l'APL dès une publication qu'elle avait pourtant suscitée, réside dans la distribution aberrante, à la fois disproportionnée et dyschronologique, du programme entre la Première et la Seconde, où l'on se contente, pour la poésie, du xixe siècle Certes, on n'a pas voulu charger la barque de lycéens qui, pour un an encore, ont été (dé)formés par les monstrueux programmes de 1995. Mais n'eût-il pas mieux valu leur assurer un horaire suffisant en Seconde ? Au lieu de cela on gaspille le temps entre un accompagnement personnalisé (à trente ou à quinze...) où, au mieux, on s'escrime tragiquement à enseigner aux élèves des rudiments qu'on n'a pas su leur apprendre en neuf ans de primaire et de collège, au pire on s'abîme dans des « projets », et des enseignements d'exploration parfaitement inutiles, qui, par-dessus le marché, achèvent de décimer l'effectif des latinistes.

Mais le plus inquiétant n'est même pas dans les difficultés actuelles, dont nous saurons bien, une fois de plus, nous tirer ; le danger, c'est que cette situation permet à certains groupes de pression d'avancer leurs pions pédagogistes masqués par des revendications uniquement matérielles : tout en dénonçant le nombre d'élèves par classe ou la réduction des horaires, ces gens-là enrôlent une foule peu sagace dans des analyses spécieuses ou des amalgames sophistiques destinées à les rétablir dans leur magistère diafoirien. On a vu ― et l'on voit encore ― cette stratégie à l'œuvre, efficacement hélas ! en ce qui concerne la formation des maîtres : si le gouvernement avait substitué aux IUFM une formation pédagogique sensée après le concours, au lieu de faire le vide, on ne verrait pas les sciences de l'éducation gangrener les masters et leurs gourous avoir le beau jeu d'enrôler collègues, citoyens et médias dans la dénonciation facile d'une absence de formation.

Aussi notre adversaire est-il le même hors et dans la classe : l'amalgame, le sophisme, le mensonge. C'est lui que nous extirpons des jeunes esprits, c'est lui que nous devons combattre chez les journalistes, les politiques et jusque chez nos collègues ― lutte toujours recommencée de l'intelligence contre la paresse et l'erreur. C'est pourquoi l'APL ― c'est sa singularité et sa supériorité parmi les militants de l'école ― toujours conjugue réflexion sur l'école et recherche fondamentale. C'est ce qu'exemplairement elle s'apprête à faire dans quelques semaines à travers le colloque international, « La France et les lettres », qu'elle organisera les 18 et 19 novembre prochains et auquel ses adhérents se doivent de participer.