ÉDITORIAL (octobre 2012) « L'enjeu d'un combat »

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Il y a beau temps déjà que les professeurs de lettres classiques ont l'habitude résignée d'en rabattre sur leurs exigences. Combien d'entre nous sont conduits et contraints à assister jusqu'à la caricature de jeunes podagres rendues podagres, assurément volontaires, mais impuissants à traverser sans force béquilles le moindre passage de César ou de Xénophon, à les couvrir pourtant de lauriers menteurs, à s'aveugler même sur leur compte, trop heureux s'ils peuvent encore émerveiller quelques jeunes gens aux larmes de Didon, trop heureux s'ils ont encore des élèves à enseigner, quelque groupement baroque de secondes et de terminales, de débutants et de « confirmés », d'optionnels et de « spécialistes ». Aucun de nous ne s'en satisfait bien sûr et si nous courbons l'échine, prostitués sublimes, c'est pour préserver l'avenir en l'attente incertaine de ces temps indiscernables où nous espérons encore que la culture reviendra d'exil dans nos écoles sinistrées. Oui, c'est une course contre le temps qui nous oppose aux petits ennemis des humanités, embusqués, guettant eux aussi le jour où ils pourront sans risque moucher définitivement une flamme devenue si faible que son extinction n'alarmera plus personne – du moment bien entendu que quelques lycées muséologiques et socialement élitaires en exhiberont la suie dans l'alibi de leur vitrine réservée. Et il faut qu'ils aient la foi ces professeurs, dépositaires tragiques d'un trésor ignoré, qu'ils voudraient transmettre après en avoir été délectés, conscients qu'ils sont de cet « hiver de l'esprit » tristement prophétisé par Marguerite Yourcenar il y a déjà soixante ans. Ils considèrent avec un ennui stoïque les solutions dérisoires que leur proposent les défenseurs pusillanimes de l'Antiquité scolaire, thuriféraires officiels de la panacée électronique ou du vocabulaire dégrammaticalisé, démonstrateurs déments de jeux du cirque en 3D ayant oublié jusqu'aux leçons d'Épictète, jusqu'aux frissons de Tibulle, petits soldats d'antichambre, qui confondent le devenir des hommes avec une question d'emploi du temps. Et parfois, à ces professeurs grugés, l'ennui leur point, les écœure, les étouffe – Quid referam quanta siccum iecur ardeat ira...

Ne nous y trompons pas. Rares sont aujourd'hui les persécuteurs idéologiques de notre discipline, ceux qui les premiers déchaînèrent leur haine bourdivienne sur un patrimoine forcément et par définition réactionnaire. Aujourd'hui, c'est l'ignorance qui condamne, l'incompréhension stupide devant cet Odradek scolaire et inutilement onéreux que sont devenues, aux yeux de nos administrateurs, ces langues anciennes qu'ils aimeraient mortes. Pour ne les avoir jamais lus, ils ne savent pas quel dictame recèlent ces grands poètes, qu'ils soient, écrivait Hugo, « doux comme Virgile ou âcres comme Juvénal » ; ils ne savent que par ouï-dire et sans y croire combien le corps même de leurs œuvres nourrit nos écrivains. Et cette ignorance est à la racine de leur utilitarisme pédagogique, où la lecture des textes se fait dans le noir d'une histoire qu'on ne sait plus, dans l'intention aride, absurde d'éduquer à vide aux méthodes-d'analyse, dans le vain dessein de socialiser artificiellement une jeunesse qu'ils ont eux-mêmes rendue orpheline, qu'ils ont suspendue au-dessus de leur propre abîme.

Car les langues anciennes ne sont pas un ornement suranné dont l'enseignement se pourrait passer sans adultère. Elles sont la clef de voûte dont l'amputation disloquerait à jamais l'édifice croulant de l'école républicaine ; elles sont la source vive sans laquelle le savoir et la création, faute d'être irrigué, s'étiole et dépérit. Si le latin est la langue mère du français, c'est à la manière d'une génitrice non point originelle mais continue : notre langue n'a cessé d'être informée par le latin, légiférée en fonction du latin, au point que les mots les plus proches de leur étymon sont aussi les plus récemment inventés ; notre littérature porte l'empreinte profonde et indéfiniment renouvelée non seulement de motifs et d'idées issues de l'Antiquité, mais du dialogue rhétorique et charnel que nos auteurs (français ou de langue française) n'ont cessé d'entretenir avec ceux de l'Antiquité, latins notamment. De la Chanson de Roland aux Éthiopiques de Senghor, c'est l'essentiel de la littérature en français qui devient inintelligible, si ses lecteurs ne savent pas du tout de latin ou à tout le moins ne sont pas en mesure de trouver facilement auprès d'eux les lumières qui leur manquent, la précellence d'une élite savante étant à mesure du nombre de gens instruits et de l'instruction générale d'un peuple. Rendu caduque et à proprement dire exsangue, notre patrimoine littéraire serait dès lors et en outre stérile, tant il est vrai que la création littéraire et artistique, fût-elle la plus subversive, ne bourgeonne que sur des souches vivantes.

Si la littérature est un « écho redit par mille sentinelles », cette voix venue du fond des âges, chaque fois répercutée et chaque fois amplifiée, peut-on l'entendre encore coupée du premier cri ? Faute de saisir l'écho, le commentateur n'a plus qu'un sens bien ténu auquel s'attacher, d'où, quoi que puissent ordonner les programmes à cet égard, les approches fatalement technicistes, les textes-prétextes caricaturalement replacés dans un contexte historique mal maîtrisés et amalgamés dans des groupements arbitraires ou purement formels, arrachés à l'œuvre morcelée d'auteurs placés en apesanteur dans des manuels désorientés, leur moelle gaspillée par une lecture méthodique nécessairement superficielle et creuse. Et cette exténuation du sens ne frappe pas que le cours de français, il caractérise le pédagogisme en général, qu'on peut à ce titre considérer comme le contraire de l'humanisme. C'est parce qu'ils cultivèrent dans les littératures grecque et latine les humaniores litterae de préférence aux diuiniores et qu'ils choisirent d'y enraciner leurs œuvres, que les hommes de la Renaissance prirent conscience de l'œuvre humain et de son infinie valeur, de cette âpre, sinueuse et difficultueuse ascension par laquelle, génération après génération, l'être humain habite le monde et lui donne sens : c'est dans et par les humanités que se saisit et se construit l'humanité, c'est cet effort qui fait sa dignité et c'est cette dignité qu’obère le crayon de la bureaucratie et de l'obscurantisme quand il fait, comme disait Hugo ,à propos de la loi Falloux, des « ratures sur le cerveau humain ». C'est pourquoi aussi – rappelons-le en passant – l'APL est résolument hostile aux logiques ethnicistes développées par certaines associations qui voudraient refonder l'enseignement des langues anciennes dans la perspective d'une hypothétique nation européenne, évidemment blanche et chrétienne. Si nous voulons redonner tout son lustre à nos études, c'est précisément parce que les chefs d'œuvre de l'Antiquité sont universels et qu'ils ont orienté, par leur nature même et à travers le paradoxe d'un enracinement choisi, la quête d'universalité qui imprègne la littérature de langue française : c'est à la cause francophone qu'il faut croiser celle des langues anciennes, « car tout ce qui se crée de valable dans le creuset de la langue française » écrit François Cheng dans sa préface à notre toute dernière parution, La France et les lettres (Classiques Garnier, 2012), « fait partie du patrimoine français et par là du patrimoine mondial ».

Devant un tel enjeu, il convient de ne plus rester recroquevillés dans notre patience contrite et d'avoir l'audace que justifie ce que nous avons à défendre. L'APL est la seule association de professeurs à demander purement et simplement qu'un enseignement de latin chevillé à celui du français soit offert à tous les élèves entrant en Sixième et au moins jusqu'aux premières orientations en Quatrième, que le grec soit à nouveau enseigné dès la Quatrième, qu'un module d'enseignement humaniste, obligatoire sauf pour les élèves ayant préféré un enseignement technologique et sans préjudice pour ceux-là du même enseignement proposé en option, soit à choisir en Seconde dans une liste restreinte ne comprenant, outre le latin et le grec, que la troisième langue vivante, les enseignements artistiques et les SES, que le latin fasse partie du tronc commun de la série L, que l'enseignement des langues anciennes soit constamment dispensé en lien étroit avec le cours de français et en relation avec les cours de langues étrangères, d'histoire, d'art, de philosophie. Enfin, nous demandons le développement de sections méditerranéennes associant l'étude d'une langue ancienne à celle de l'espagnol ou de l'italien ainsi qu'à celle de l'arabe classique, et pour lesquelles notre Langue française et la Méditerranée (CNDP, 2010) représente un précieux viatique. Il appartient en effet à des associations comme la nôtre d'être, en dépit des modes et des fausses évidences du jour, en dépit des calomnies aussi, l'éclaireur et l'artisan des temps meilleurs.

Romain Vignest