ÉDITORIAL (janvier 2008)                                                                   anciens éditoriaux

par Romain Vignest, président de l'APL

 

Ce début d’année sera placé sous le signe de l’ambiguïté et de l’expectative. Si l’atmosphère insufflée par le nouveau ministre fait assurément sa place à l’humanisme qui devrait inspirer notre école, les réalisations se font attendre. Les nouveaux programmes, pourtant en cours d’élaboration depuis près d’un an, ne sont toujours pas connus, la rénovation du lycée et, notamment, celle de la classe de Seconde reste on ne peut plus floue. En revanche, certaines dispositions ou rumeurs relèvent encore d’une reconstruction de l’édifice par le toit : l’instauration d’un enseignement de philosophie en Première L ne saurait pallier, et même aggraverait, l’incurie de nos lycéens, la secondarisation du premier cycle universitaire, annoncée par Mme Pécresse, entérine la faillite de l’enseignement secondaire. Quand se résoudra-t-on à prendre les problèmes en amont ?

En vérité, tout se passe comme si le ministère était confronté à la collusion de pressions pédagogistes et mercantiles. Ainsi, tandis que la Commission sur l’évolution du métier d’enseignant, dite « Commission Pochard », affiche une curieuse conception du pluralisme en faisant la part belle aux tenants de l’école comme lieu de vie et en refusant d’auditionner les associations de professeurs spécialistes, l’idée s’affirme, d’ailleurs accréditée par la lettre de mission adressée au ministre en juillet dernier par le Président de la République, que le statut des professeurs, leur recrutement par concours, leur mode d’évaluation sont obsolètes ; la loi relative aux libertés et aux responsabilités des universités menace de son côté lesdits concours, ainsi que le devenir des études littéraires, peu rentables à court terme. L’idéologie travaille à la rescousse des valeurs d’argent, comme elle le fait depuis trente ans, sans hypocrisie d’ailleurs, tant est profonde la communion libérale-libertaire.

Au reste, les petits ennemis habituels des humanités s’engouffrent dans la brèche avec témérité, sans crainte d’être à leur tour emportés par le courant : rancœur hors d’âge de quelques professeurs de classe préparatoire, jusqu’alors endormis et soudain autoproclamés chevaliers servants de la littérature française, en croisade contre l’obligation, évidemment autoritariste et réactionnaire, d’étudier une langue ancienne en hypokhâgne ; anathème prononcé contre le « ghetto mouroir1 » de la série L par des enseignants de français irrémédiablement fâchés avec la dissertation et le patrimoine ; rivalité insensée de collègues d’autres disciplines, prétendus champion d’une modernité décérébrée et d’une démocratisation en trompe-l’œil, redoutant la résurrection, forcément passéiste ― ou forcément subversive ― des études littéraires2.

Car l’avenir de la série L concentre les feux croisés, et de ceux qui veulent, par son aliénation ou sa disparition, continuer d’arrimer les lettres (et la philosophie) aux sciences humaines, et de ceux qui ne comprennent pas que l’avenir de leurs propre discipline dépend de l’excellence spécifique de chaque série. Nous pensons au contraire, d’une part qu’une série littéraire d’excellence importe à l’avenir intellectuel et culturel de notre pays, ne fût-ce que pour former les futurs étudiants des disciplines littéraires, d’autre part qu’elle est tout à la fois l’étalon et la caution du haut niveau de formation littéraire qu’il est nécessaire de dispenser dans toutes les filières du lycée, parce que, sans série proprement littéraire, les enseignements littéraires deviendront accessoires dans les autres séries3.

L’APL se bat pied à pied pour ne pas laisser le terrain libre aux pressions et aux lobbying divers, pour que ne soit pas dominée la voix d’un véritable enseignement, humaniste et républicain. Nos lecteurs trouveront dans les pages qui suivent cinq textes élaborés ces six dernières semaines seulement au gré de l’actualité. Mais il doit savoir qu’en sus l’APL multiplie les entretiens et les courriers chaque fois qu’un propos exige une réponse. Il doit savoir aussi que cela ne se fait pas sans peine, que l’APL a besoin d’adhérents et besoin que ses adhérents s’investissent dans sa tâche, en l’informant, en diffusant ses textes, en contribuant à ses travaux, par la plume ou dans ses instances, et, pour commencer, qu’ils participent nombreux à notre prochaine assemblée générale, le dimanche 30 mars.

D’ici là, bonne année !

Romain Vignest

27 décembre 2007


[1] La formule est de la présidente de l’AFEF (Le Monde, 12 juin 2007).

[2] Voir, par exemple, l’article « Les profs face au choc des réformes » paru dans Le Monde de l’éducation de novembre dernier. Les présidents de deux associations de spécialistes y estiment que l’obsession ministérielle de redresser la série L menace les séries S et ES. L’APL étant manifestement inconnue à l’auteur, elle s’est énergiquement révélée à lui, par un courrier daté du 25 décembre.

[3] Nous renvoyons au manifeste « Sauver la série littéraire est un enjeu national » publié en 2004 par l’APL, à la suite de son rapport sur la série L.