ÉDITORIAL (décembre 2008)

anciens éditoriaux

L’APL a très tôt émis des réserves sur la réforme du lycée, telle qu’elle fut engagée par le gouvernement. Non que nous fussions hostiles a priori à une remise à plat de filières évidemment dévoyées ni même à une certaine modularisation des cursus : le rapport de la commission présidée par le sénateur Legendre nous avait d’ailleurs paru intéressant. Mais nous avons toujours pensé qu’une réforme utile du lycée ne pouvait être solidement assise que sur celle des structures et des programmes du collège. Surtout, les propositions de Gaudemar, à qui Xavier Darcos n’aurait sans doute pas dû laisser occuper le devant de la scène si longtemps,  comportaient des dangers que nous avons déjà dénoncés ici même et auprès du ministre : une complexité effarante, l’effilochement des enseignements, un risque de consumérisme scolaire et, peut-être plus que tout, la bride inconsidérément laissée sur le cou des (chefs d’)établissements.

N’y revenons pas. Nous déplorons que l’occasion ait été manquée, ou atermoyée, d’en finir avec ces options de détermination dont l’APL n’a eu de cesse de dénoncer la perversité. Elles sont responsables tout à la fois de la déconnexion entre le choix des séries et les penchants des élèves et d’une concurrence aberrante d’enseignements peu consistants et peu exigeants, aisément intégrables aux cours de sciences, avec les disciplines à contenu que sont notamment les langues anciennes. Nous demandons toujours, et le bon sens avec nous, que la Seconde consiste en un tronc commun consistant, avec un module obligatoire et un module facultatif à choisir parmi les langues anciennes, une LV3, les enseignements artistiques et les enseignements technologiques.

Plus encore, ce qui nous inquiète aujourd’hui, c’est que le mouvement de contestation, pas forcément très éclairé ni très indépendant, qui a obtenu le report de la réforme du lycée n’emporte avec elle les fragiles acquis de ces derniers mois, acquis essentiels à l’avenir de l’école et de la nation et pour lesquels nous nous sommes tant et si longtemps battus. Craignons d’abord pour les nouveaux programmes de français du lycée, dont l’entrée en vigueur était prévue pour la rentrée prochaine et qui risquent fort d’être ajournés, laissant en place le triumvirat techniciste de l’objet d’étude, du genre-et-registre et du sujet d’invention. On voit par ailleurs un certain nombre d’activistes pédagogistes tenter d’intégrer aux mots d’ordre en vogue le dénigrement des nouveaux programmes de l’école primaire, parfois sur des modes proprement scandaleux, assimilant leur désobéissance annoncée à la Résistance aux nazis.

Mais c’est pour les nouveaux programmes de français du Collège que nous sommes le plus inquiets, parce que, outre un certain nombre de collègues lessivés par l’observance prolongée des programmes de 1996 et d’autres intoxiqués par les petits ennemis traditionnels des humanités, ce sont les IPR eux-mêmes qui sont en train d’en saboter la mise en œuvre au nom d’a priori idéologiques, dont nous n’avons que trop constaté la nocivité. Ainsi, dans telle académie de la région parisienne, on minimise les changements, dans le grand Ouest, un inspecteur est venu oser : « On ne régresse pas ! » Dans le centre du pays, les IPR de lettres (?) au grand complet ont mis en garde leurs ouailles néotitulaires réunies pour l’occasion contre les contresens qu’ils n’allaient pas manquer de faire ― et pour cause ― sur le texte des nouveaux programmes, expliquant contre toute évidence que, si le mot « séquence » avait disparu, ce n’était qu’un changement de terminologie et que le mot « période » signifie exactement la même chose, avertissant qu’il fallait se garder de sortir d’icelle autrement que « très ponctuellement », glosant certaines phrases avec une subtilité parfaitement sophistique, laissant naturellement de côté la « leçon de grammaire » et les « séances consacrées à l’étude de la langue » explicitement et expressément prévues, diabolisant les excès orgueilleux d’une liberté pédagogique, au nom de la quelle pourtant toute considération méthodologique a justement été écartée des nouveaux programmes.

Ces gens doivent savoir que l’APL veille, qu’elle est à l’écoute des collègues, qu’elle travaille à informer et à rassurer les jeunes professeurs qu’on tente ainsi de terroriser, qu’elle demandera aussi souvent que nécessaire au ministre de rappeler à l’ordre républicain ceux qui sont chargés de faire connaître et appliquer les programmes nationaux et de protéger la liberté pédagogique inscrite dans la loi. Mais assurément nous regrettons que le ministère ait, pour des raisons à tout le moins douteuses, risqué son autorité dans des réformes aventureuses : la priorité n’était –elle pas d’assurer l’installation de ces programmes avant de et pour, éventuellement, toucher au lycée ?

En cette nouvelle année et plus que jamais le combat humaniste et républicain aura besoin de troupes. Il appartient à l’APL de les fédérer et à tous ses adhérents de les recruter. Bonne année 2009 ― alacres et erecti semper !

Romain Vignest

Le 21 décembre 2008