ÉDITORIAL La Nation et l'instruction

Anciens éditoriaux

Il n’appartient certes pas à une association comme la nôtre de se prononcer sur le bien fondé d’un débat, qui d’ailleurs semblait avoir été mené par Michelet et conclu par Renan. Nous pouvons cependant souligner quelques spécificités liées à l’éducation et aux lettres constitutives de notre « identité » nationale – et constater ce faisant les sévices que lui inflige l’actuel ministère et que nous voulons croire paradoxaux et involontaires.

Ainsi, l’autonomie des établissements et le coup porté au caractère national des programmes par l’autonomisation d’un tiers de l’emploi du temps des lycéens, au nom de l’exécration irraisonnée du jacobinisme français – quoiqu’il n’ait pas fait la preuve de son inefficacité – semblent  révéler une grave ignorance et de l’histoire de France et des principes républicains. Si en France la nation est une réalité politique et non ethnique, c’est parce qu’en France c’est l’État qui, depuis les premiers Capétiens, l’a, comme dit Claude Nicolet, « fabriquée » et l’a unifiée autour de lui. Le refus du communautarisme, le principe de l’égalité devant la loi et dans l’exercice des droits civiques et sociaux, la politique d’aménagement du territoire, tout cela en est, entre autres, l’expression ; l’égalité devant l’instruction aussi, qui passe par des programmes et des horaires nationaux, et des concours de recrutement nationaux. Et il n’y a pas à rire, bien au contraire, de ce que le ministre de l’instruction publique pouvait jadis savoir, en regardant sa montre, ce qu’étaient en train d’apprendre tous les petits Français : c’était le signe vivant de l’unité nationale se reforgeant à chaque génération. Que la forge fût l’école elle-même n’est pas non plus sans importance. C’est, sur un mode universaliste, par le savoir et l’éveil des consciences, qu’alors s’accouchait la nation en même temps que ses citoyens. Au reste, la Pléiade et l’Académie française, la Courtoisie et les Lumières, la bataille du Cid et celle d’Hernani ont autant façonné notre pays que nos rois, qui ne s’y trompaient pas, et nos batailles ; la présence fut également toujours entretenue, dans notre langue, nos lettres, nos arts et nos institutions, des modèles antiques.

On peut dès lors s’offusquer de la légèreté avec laquelle on s’apprête aujourd’hui à brader la transmission des savoirs et du patrimoine culturel. Au Collège, les nouveaux programmes de langues anciennes reconduisent l’errance pédagogique des précédents et, plus largement, l’évaluation comportementaliste par compétences et son frauduleux livret représentent une menace, déjà plus ou moins sévère au gré des IPR et des recteurs (inégalité encore) mais partout réelle à court terme, sur l’enseignement des disciplines – à commencer par le français, dont on voit mal ce que serait notre pays sans lui... Le projet de réforme du lycée, qui veut définitivement en faire un lieu de vie, morcelle la transmission du savoir à travers des horaires insuffisants et aléatoires, la prolifération des « enseignements d’exploration », la scission entre tronc commun et spécialités ; elle avoue du reste son triste dessein en marginalisant le cours d’histoire, dont la portée chronologique est pourtant déjà étriquée, et en refusant aux langues anciennes la place institutionnelle qui devrait leur revenir. Enfin, au rebours d’évolutions qui, au printemps dernier, nous avaient paru encourageantes, la circulaire encadrant les masters, certes rejetée par le Cneser mais pour de mauvaises raisons, et la dernière mouture du Capes rénové (pour être plus facilement supprimé ?) condamnent les jeunes Français à ne plus être enseignés, faute de professeurs qui maîtrisent leur discipline. Ajouterons-nous que ces réformes, si contraires à notre tradition intellectuelle, sont inspirées par l’OCDE et l’expertocratie européenne, que rien ne contraint nos gouvernants à nous y soumettre, qu’elles relèvent à proprement parler de la capitulation en rase campagne, de l’abdication volontaire et sans contrepartie de notre souveraineté scolaire et universitaire ?

Ne nous y trompons pas : s’il est vrai que la nation en France est une construction politique et intellectuelle, si la culture y est d’abord l’œuvre des créateurs et des penseurs, priver l’école de sa fonction, qui est indissociablement de former les esprits et de transmettre l’héritage des grands esprits, c’est tout simplement dissoudre la nation et exposer notre pays aux tensions les plus délétères. En 2010 encore, l’APL, qui, même aux pires heures du pédagogisme, n’a jamais renoncé, portera bien haut sa parole de résistance humaniste ; elle sait, comme un général de la dernière guerre, qu’« aucune cause, même désespérée, n’est vraiment perdue tant qu’un homme debout est prêt à mourir pour elle ».

Romain Vignest

Le 24 décembre 2009