ÉDITORIAL (décembre 2010) « Reconquérir le champ littéraire »

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Quelques philosophes aiment à affirmer ces temps-ci que leur discipline n'est pas littéraire mais  scientifique, ce quoique les méditations menées more geometrico ne soient pas légion. Cette regrettable sujétion à l'air du temps, qui d'ailleurs peut parfois s'expliquer par le parcours particulier de ceux qui en tiennent pour cette idée, mérite qu'on s'y arrête, parce qu'elle correspond à une vision d'ensemble de ce que sont les lettres, les champs disciplinaires en général et, partant, l'organisation du lycée.

Bien sûr, un tel étiquetage ne rend pas justice à la philosophie, car le propre des trois disciplines littéraires est de penser les autres disciplines : les mathématiques, la physique, les sciences naturelles auscultent phénomènes et noumènes mais ne produisent pas un discours sur elles-mêmes. Quand un physicien pense la physique, ce faisant, et même si sa réflexion bien évidemment repose sur son expérience de physicien, il cesse de l'être, il philosophe. Et son propos devient discours. Car c'est bien là le point majeur : la philosophie est une discipline du discours, elle procède du logos et s'origine dans une réflexion sur le logos. Nul n'est philosophe, s'il n'use du langage, le réfléchit et le travaille de manière à en faire la concrétion même de sa recherche de la vérité. Que cette recherche soit plus rationnelle (et, précisément, discursive) que la poésie, laquelle est plus intuitive et sensible, ne change rien à l'affaire. L'un du reste n'empêche pas l'autre et Lucrèce n'est-il pas tout à la fois l'un des plus grands philosophes et l'un des plus grands poètes qui jamais aient été ? Le De rerum natura n'est-il pas à la fois – chose naturelle à un épicurien – l'intellectualisation et la modélisation sensible de l'omne infinitum ?

De fait, ce n'est que récemment qu'on a cessé de la considérer comme une branche de la littérature. La plupart de nos grands philosophes, en France surtout, comme à Athènes et à Rome, sont également de grands artistes : Montaigne, Descartes, Pascal, Montesquieu, Rousseau, Bergson, comme Platon, Lucrèce, Cicéron, Marc-Aurèle méritent aussi bien et, s'il était encore possible, simultanément l'attention du stylisticien et celle du dialecticien. À l'inverse, La Bruyère se voulait philosophe et Kant cite Voltaire, qu'il considère comme un philosophe à part entière, contrairement à nos modernes penseurs (mais peut-être les Français rougissent-ils de ce que leurs philosophes n'aient pas un langage qui soit si étranger à la langue commune que celui des allemands ?) ; bien plus, d'Antiochus d'Ascalon à Abélard, les médio et néoplatoniciens ont toujours travaillé à l'exégèse d'Homère, puis à celle de l'Énéide, où Virgile en effet pensait synthétiser sous la forme idoine la pensée de la Moyenne Académie. Rabelais, Corneille, Bonnefoy renferment, si l'on ose dire, une quantité non négligeable de philosophie et Vigny a raison d'écrire, dans le Journal d'un poète, que « Tous les grands problèmes de l’humanité peuvent être discutés dans la forme des vers. »

Outre la philosophie, l'histoire et même les sciences, à tout le moins les sciences naturelles, relevaient encore il y a peu des Belles-Lettres. C'est presque tautologie de le dire de Michelet, c'est patent chez Augustin Thierry, Tocqueville ou Taine (comme chez Thucydide, Polybe ou Tacite), qui n'en furent pas moins d'authentiques historiens, au point qu'en Michelet maints fils de Clio n'hésitent pas à voir aujourd'hui encore leur figure tutélaire. Mais Buffon, qu'on n'explique plus quoiqu'il figurât naguère dans les anthologies de Lagarde et Michard et d'Henri Mitterand, est assurément aussi un grand écrivain, comme l'est plus près de nous Jean-Henri Fabre. Le style n'était pas chez eux pur ornement, le miel qui adoucit l'absinthe amère : outre le forgeage d'une forme exactement et intangiblement adéquate à l'idée, il s'agissait également du souci, humaniste puis classique, celui de l'honnête homme, d'être compris par ses contemporains et sa postérité, de ne pas s'abstraire de l'humanité donc des humanités, conçues comme l'ensemble solidaire, étymologiquement encyclopédique, des savoirs, du souci enfin, précisément, de doubler leur discipline d'un discours critique sur elle-même.

Or, à la fin du XIXe siècle, l'essor de l'idéologie scientiste s'est naturellement accompagné d'une autonomisation du champ scientifique, qu'au fil du XXe siècle, en partie aussi sous l'influence historiciste de l'université allemande et à rebours du modèle français des humanités classiques1, les « sciences humaines » allaient vouloir imiter, tandis que, symétriquement, la littérature, restreignait indéfiniment son propos, ou, selon le parangon mallarméen, se prenait elle-même pour objet. Le lycée de la Troisième République resta peu perméable à ce mouvement ; encore dans les années 1950, on étudiait Descartes en cours de français et, bien que les filières fussent apparues au début du siècle, la voie obligée des futurs scientifiques était littéraire. C'est à partir des années 1960, comme l'exténuation du champ littéraire se traduisait par la progression des approches formalistes, que l'on exclut de cours certains auteurs, ou qu'on réduisit l'étude de leur propos aux tecniques de l'argumentation, et que la scission entre « littéraire » et « scientifique » se grava dans le marbre des séries du lycée, dont la hiérarchie s'inversa logiquement. Cette scission devint dès lors une sorte d'essence scolaire et intellectuelle : n'est-il pas commun et presque inéluctable dans les conseils de classe d'entendre parler d'élèves, voire d'intelligences, « scientifiques » (entendez rigoureux, structurés, rationnels) ou « littéraires » (entendez rêveurs) ? Typologie profondément inepte, qui eût laissé Pascal interdit : on ne sait plus guère, dans nos lycées, que « les géomètres qui ne sont que géomètres » et les « fins qui ne sont que fins » sont également impotents. On comprendrait que, face à une telle acception et réduction du « littéraire », nos quelques philosophes scientistes (et il en est de même de certains historiens) s'en fussent détournés, s'il était compréhensible et acceptable qu'ils y souscrivissent et pussent ignorer que la littérature en vérité prend en charge tout le réel et sait combiner finesse et géométrie.

La ressubstantification de l'enseignement des lettres est certes affaire de programmes, et ceux qui entreront en vigueur au lycée, malgré les insuffisances que l'APL a pointées, vont dans la bonne direction. Elle est aussi affaire de structures. Nous nous garderons de tirer ici de hâtives conclusions quant à l'organisation du lycée, car d'autres paramètres, plus conjoncturels et stratégiques, sont également à prendre en considération. Nous souhaiterions simplement, en reprenant le problème en ses principes et en le mettant un tant soit peu en perspective, encourager la remise en question de certaines évidences : n'était-il pas tout naturel qu'après un siècle d'hémorragie la filière littéraire fût exsangue ? En vidant l'enseignement des lettres de sa substance, ne devait-on pas nécessairement vider la série L de ses élèves ? Le succès de la série S ne manifeste-t-il pas, en vérité, la pérennité du modèle humaniste et encyclopédique en France, au point que s'y trouvent jusqu'aux derniers antiquisants ? Quoi qu'il en soit, vite oubliée une réforme dénuée de sens, il nous faudra bientôt penser la refonte du lycée, en commençant par définir ce que doit savoir l'honnête homme d'aujourd'hui – qui, à notre avis, le progrès des connaissances réservé, ne saurait, en termes disciplinaires, grandement différer de ce qu'il savait jadis, et où, tout logiquement, les lettres, françaises et anciennes, occuperont une place centrale et rayonnante.

Romain Vignest

 


 

[1]    Ce fut là bien sûr le cœur de la querelle de la Nouvelle Sorbonne en 1910. Voyez à cet égard la communication de Nathalie Bulle à notre colloque Enseigner les humanités (Kimé, 2010).