ÉDITORIAL (décembre 2011) « À Théophile Gautier »

 

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es hommes comme Gautier sont nécessaires. On a souvent méprisé, négligé celui qu’on appelait le « nain » de Hugo. Un peu comme Horace, on lui reproche de toute manière son manque de profondeur, revers inévitable de l’art pour l’art et du formalisme. Il y aurait d’ailleurs beaucoup à dire à cet égard : après tout l’auteur d’Émaux et camées est aussi celui de La Comédie de la mort et de la Lettre à la présidente (cette même Madame Sabatier que le naïf et souffreteux Baudelaire prenait pour une madone), son esthétisme s’enracine dans un amour truculent de la vie et du corps que ne sauraient duper les vaines promesses de l’autre monde et le Père Romuald n’aura pas l’éternité devant lui pour regretter la sottise de son geste et l’appétissante carnation de sa divine succube.

Poète sensuel, Gautier n’a pas fait son deuil du monde. Si son orfèvrerie annonce déjà l’« aboli bibelot » par delà les ciselures du Parnasse, il ne s’est pas détourné du réel. Mais il en sait le tragique. L’agonie du cheval et l’indigestion de Belzébuth dans Le Capitaine Fracasse témoignent d’une rare humanité, qui inclut tous les êtres et verse sur eux ces « divines larmes d’or », et de sang, d’un Christ sans Dieu. Le poète certes n’a plus nulle transcendance à révéler, mais il sait transformer la hideur en splendeur et nous apprendre à regarder le monde du même œil que les chefs d’œuvres du Louvre.

C’est en cela que la lecture de Gautier est éminemment émancipatrice : parce qu’il enseigne un art de vivre où la sympathie pour des êtres sans lendemain soutient une jouissance salutaire, où le memento mori nourrit la volupté, où la beauté fait un pied de nez sublime aux affres de l’existence et nous arrache, sans faux espoir, à l’aliénation d’une utilité dérisoire, le piège encore de l’haïssable nature, comme l’avait compris Vigny, piège jamais aussi sophistiqué qu’en cette ère bourgeoise et industrielle, mais que sait déjouer la recherche méticuleuse de la gratuité. Si l’homme au gilet rouge déconstruit lui aussi les ruses du divertissement et la vanité des grandeurs d’établissement, ce n’est pas pour faire le pari de l’éternité, mais le choix lucide du raffinement et du plaisir héroïquement imposé à un monde désespérément hostile. Et le geste le plus libérateur n’est-il pas celui qui, par la grâce du labor limae, non seulement fait beauté de tout bois mais du langage surtout le marbre pur de ses odes, substituant aux rets de l’usage et de la communication le fil d’or de ses vers inutiles ?

À une époque où la sainte pénitence revêt les oripeaux de l’austérité rédemptrice et du catharisme écologiste, où l’on veut que les établissements scolaires soient gérés comme des entreprises et les employés que nous serions devenus tenus à une productivité somme toute dérisoire, il n’est sans doute pas sans prix de répéter ces lignes extraites de la préface à Mademoiselle de Maupin, pourtant bien connues :

 

On dit bien qu’on peut vivre avec 25 sous par jour ; mais s’empêcher de mourir, ce n’est pas vivre ; et je ne vois pas en quoi une ville organisée utilitairement serait plus agréable à habiter que le Père-la-Chaise.

Rien de ce qui est beau n’est indispensable à la vie. — On supprimerait les fleurs, le monde n’en souffrirait pas matériellement ; qui voudrait cependant qu’il n’y eût plus de fleurs ? Je renoncerais plutôt aux pommes de terre qu’aux roses, et je crois qu’il n’y a qu’un utilitaire au monde capable d’arracher une plate-bande de tulipes pour y planter des choux.

À quoi sert la beauté des femmes ? Pourvu qu’une femme soit médicalement bien conformée, en état de faire des enfants, elle sera toujours assez bonne pour des économistes.

À quoi bon la musique ? à quoi bon la peinture ? Qui aurait la folie de préférer Mozart à M. Carrel, et Michel-Ange à l’inventeur de la moutarde blanche ?

Il n’y a de vraiment beau que ce qui ne peut servir à rien ; tout ce qui est utile est laid, car c’est l’expression de quelque besoin, et ceux de l’homme sont ignobles et dégoûtants, comme sa pauvre et infirme nature. — L’endroit le plus utile d’une maison, ce sont les latrines.

 

 

Romain Vignest