L’humanisme euro-méditerranéen à l’heure de la mondialisation

     par Michel Serceau

 

      Communication au Congrès international Eurosophia (Limoges, décembre 2002)

 

 

L’Europe, d’où a essaimé sur tous les continents la modernité, est aujourd’hui encore, en dépit de l’existence d’une assemblée européenne, de l’avènement d’une monnaie européenne, une mosaïque de pays dont les degrés de développement sont — c’est le moins que l’on puisse dire — fort divers. La chute du mur de Berlin a mis fin à un des plus grands schismes qu’ait connu l’Europe, mais cet événement, survenu 200 ans après la chute de la Bastille, témoigne aussi du caractère aléatoire de l’histoire du continent qui a vu naître et se répandre en son sein les Lumières. Elles y sont encore parfois fort vacillantes.­

Du mythe — ou des mythes — d’Europe, né dans la Grèce ancienne à l’époque classique, mythe de fondation inséparable d’un mouvement de l’est vers l’ouest, dont la conquête du nouveau monde fut une paradoxale asymptote, au Traité de Rome, pacte économique, réplique au plan Marshall qui resserre les rangs de ce qui reste alors de l’Europe, quel aura été le devenir civilisationnel d’un continent qui s’est depuis 1789 bien plus déchiré qu'uni ? Que pèse la Francophonie face aux nécessités économiques, à la défense politique, par exemple, de ce que l’on a appelé le « pré carré africain » ?

Face à l’hégémonie de la culture — ou soi-disant culture — américaine, les pays d’Europe ont bien du mal à fédérer un projet. Dans une Europe plurielle, mais peut-être surtout mixte (latine et anglo-saxonne), l’idée d’exception culturelle (formule malheureuse mais qui, dans le contexte de la mondialisation, dit bien ce qu’elle veut dire) a du mal à s'imposer. Il y a des échanges, et même des structures, inter-universitaires, européens. Mais quel poids y ont les sciences humaines, les langues anciennes, langues du sud de l’actuelle Europe, mais langues de contrées qui en ont fécondé l’idée ?

Il y a des échanges économiques. L’Europe des 15 a d’abord été une communauté économique. Mais, ne l’oublions pas, une communauté économique de défense (CED) ; il s’agissait, avant de se fédérer, de se protéger contre le rouleau compresseur américain. Mais il y a plus d’échanges économiques peut-être des principaux pays européens vers l’extérieur du continent qu’à l’intérieur du continent. D’est en ouest, il y a peut-être plus de trafics de marchandises et d’êtres humains que d’échanges commerciaux légaux. Ce qui circule le plus aujourd’hui peut-être, ce sont les mafieux et l’argent sale. Il y a sur le territoire géographique même de l’Europe — et de l’Europe des 15 — des paradis fiscaux. La Russie d’Eltsine et de Poutine entretient avec les mafias des relations que nul n’ignore.

Il est vrai que toute une partie de l’économie mondiale est aujourd’hui une économie noire. Il est dans certains pays des zones de non-droit ; il est, même, des états et des gouvernements mafieux. C’est dire que la mondialisation, à laquelle la chute du mur de Berlin a levé le dernier obstacle, est la consécration d’un processus engagé depuis longtemps, selon lequel l’économique a la préséance sur le politique. Elle témoigne du développement des formes les plus cyniques de ce que Marx a appelé le « capital », né lui aussi en Europe avec la modernité. Presque toute l’énergie des gouvernants des pays de droit, qui ne sont guère plus, il est vrai, que des technocrates, est employée à essayer de trouver un consensus qui préserve les positions de leurs pays sur les marchés.

Qu’en est-il donc aujourd’hui de l’humanisme né, avant les Lumières, sur le vieux continent ? Il est loin le temps où, de Paris à Saint-Petersbourg, les monarques hébergeaient des artistes, des princes ou des philosophes. Il est loin le temps où La Fayette s’illustrait aux côtés des insurgés dans la guerre d’indépendance américaine, où Thomas Paine siégeait à la Convention. Si, dans le cadre du projet baptisé Erasmus en hommage à un des pères de l’humanisme, les étudiants circulent à nouveau aujourd’hui, on est loin de ces tours d’Europe qui ont été, de la Renaissance au Romantisme, incontournables pour la formation intellectuelle et spirituelle. Il y a beau temps en fait que le voyage en Italie, si voyage en Italie il y a encore (les séjours à la villa Médicis sont bien institutionnels et bien statiques), n’a plus de fonction initiatique.

Que dire du voyage en Orient, dont l’Italie était d'une certaine façon l’antichambre, qui n’a pas été moins important pour les romantiques que le voyage en Italie ? L’orient littéraire et culturel, qui s’étendait de Tanger à Bagdad en passant par la Grèce, n’a pas pris plus de corps depuis qu’il est libéré du joug ottoman. L’Euro-Méditerranée non plus (l’Europe anglo-saxonne en comprend-elle le sens ?). Le processus de Barcelone est en panne. Les débats que suscite la question de l’entrée de la Turquie (dont une partie correspond à une partie de l’ancienne Grèce) dans l’Union européenne sont éloquents. Il est vrai que le Maghreb et le Moyen-Orient sont divisés, et parfois intérieurement déchirés. L’Algérie n’a même pas adhéré à la Francophonie. Terrain où se croisent les routes du pétrole, terre où s’affrontent, par Israëliens et Palestiniens interposés, par Afghans interposés, des intérêts majeurs, où se cristallisent la vision pragmatique du monde qu’a l’Occident moderne et la vision intégriste qui, en retour des chocs de la colonisation et de la mondialisation, s’en développe, au sein de l’Islam, le Moyen-Orient est pour la paix du monde le carrefour de tous les dangers.

 

Ces constats effectués, que faut-il dire, que faut-il faire ? Que pèse l’humanisme, qui n’est plus guère qu'ouest-européen, face à ce que d’aucuns appellent le déclin de l’occident ? La thèse est, dira-t-on, ancienne (elle remonte aux années 20 du dernier siècle1) Mais elle a inspiré de pernicieuses attitudes idéologiques. Mais elle inspire encore souterrainement les stratèges de la mondialisation. À preuve l’ouvrage de Samuel Huntington2, Le choc des civilisations, qui a eu un grand retentissement. Il alimente, dans le contexte de la mondialisation, la stratégie des USA, considérés par l’auteur comme la forteresse et le rempart d’un occident, non seulement confronté à l’émergence économique de l’Asie, mais menacé, depuis la fin de la séparation du monde en deux blocs antinomiques et l’effondrement des idéologies, par la montée des réflexes identitaires et la résurgence de spécificités civilisationnelles jugées irréductibles. Cet occidentalocentrisme fait fi aussi bien de la science historique que de la culture (mot-clef du livre, le mot « civilisation » n’est jamais défini ; sans doute parce que c’est un donné, une entité an-historique ! je laisse les auditeurs apprécier). Il est bon, donc, de revenir aux sources, et aux analyses d’auteurs comme Emmanuel Berl, fin historien et connaisseur de l’Europe3. Il a été quelque peu mis sous le boisseau. Mais ce n’est pas un hasard ; c’est un effet des réductions et  crispations idéologiques, des cécités, voire refus de lecture, qu’elles entraînent. Se retremper dans la science d’un Emmanuel Berl est extrêmement salutaire à l’heure où les médias se font les échos des opinions d'un Samuel Huntington. C’est — le vrai choc d’aujourd’hui est là — la lutte de la pensée contre l’information, dont je souhaite qu’elle ne soit pas la lutte du pot de terre contre le pot de fer.

Emmanuel Berl a magistralement montré4 que la civilisation européenne n’est pas un donné, mais un projet, ou plus exactement une succession de projets. Il a montré également que ce n’était pas une unité, une entité. L’Europe est une civilisation « parce qu’elle revêt des aspects multiples, parce qu’elle respecte et encourage la diversité, la variété ». C’est le refus du monolithisme qui, alors que tous les empires et tous les totalitarismes se sont effondrés, en a assuré la pérennité. Emmanuel Berl dit très bien qu’avant le Troisième Reich aucun peuple d’occident n’a songé à s’arroger sur les autres peuples d’occident une supériorité absolue. Ce pour l’histoire. Quant aux sources et racines de l’humanisme, Emmanuel Berl met en exergue, à la différence d’un Paul Valéry, pour qui l’héritage européen se réduit à l’addition de la Grèce, de Rome et du christianisme, les « influences arabes et sémites, celtes, germaniques », « pas moins sensibles » que l’influence gréco-latine. « Ni Tristan ni Faust ni Hamlet ni Juliette, écrit Berl, ne peuvent s’expliquer par la formule de Valéry ». « Quand Valéry déclare qu’Athènes + Rome + Christianisme = Europe, on se demande où il a l’esprit. Faust, Don Quichotte, Iseut sont-ils vraiment des païens convertis ? des Grecs organisés par Rome et baptisés par Saint Paul ? Et les chevaliers de la Table Ronde des consuls baptisés ? »

À l’heure où la mondialisation est pour certains synonyme de lutte de l’occident contre le réveil des autres civilisations, à l’heure d’une soi-disant lutte finale des altérités, on ne rend pas service à la cause de l’humanisme en en faisant une représentation historicisée, idéologisée ou tronquée. L’humanisme n’est pas plus une histoire qu’il n’est un terroir ou un territoire. Il a dans les seconds des racines, il traverse la première. Mais il les transcende. C’est moins un produit qu’un projet, une visée. Comme le notait aussi fort justement Emmanuel Berl, notre Grèce est « une Grèce réinventée, reconstruite ». « Notre Grèce n’est guère plus la Grèce que nos masques africains, frustrés de leurs perruques et de leurs cérémonials, ne sont ceux des peuples fétichistes ». C’est pour avoir oublié cela peut-être, c’est parce que — cloisonnement des disciplines et scientificité y poussant — les études littéraires sont coupées des études historiques, philosophiques, anthropologiques, que l’humanisme manque aujourd’hui d’écho, et surtout de prégnance.

Sans doute l’humanisme est-il né en Europe. Mais ses sources sont euro-méditerranéennes, méditerranéo-orientales. L’humanisme et l’Europe ne seront pas ; ils n’auront pas de véritable poids dans le monde, s’ils ne sont pas euro-méditerranéens, méditerranéo-orientaux... On aurait intérêt à se rappeler que les Grecs anciens, qui ont tenté de définir une typologie européenne, ne l’ont jamais fait en opposant Européens et Asiatiques, ou bien Européens et Africains5. On aurait intérêt à se rappeler que, pour paraphraser le titre d’un livre de Gilbert Durand6, toute âme est « tigrée », toute psyché plurielle.

Que faut-il dire, que faut-il faire ? Dire qu’il y a du pain sur la planche pour les humanistes et l’humanisme, certes. Mais ne pas se contenter de prêcher l’humanisme. Ne pas se contenter de prêcher la défense ou la restauration des droits de l’homme. Ne pas déplorer, pleurer la dégénérescence de l’idéal en prenant comme bouc émissaire le capital et la super-puissance américaine. Ne pas faire de l’européano-centrisme, ne pas substituer à l’américano-centrisme un européano-centrisme : c’est toujours de l’ethnocentrisme. Ne pas se contenter de stigmatiser le communautarisme au nom d‘un utopique autant que confus multiculturalisme. Ne pas clamer un abstrait universalisme.

Plutôt que de déplorer et/ou stigmatiser, il nous faut peut-être, nous autres européens, et occidentaux, balayer devant notre porte. Il nous faut pointer et conscientiser ce qui, dans la situation, voire le désastre politique et culturel, du monde actuel, est inhérent à la crise de l’universalisme, de l’humanisme lui-même, de cette modernité que nous avons introduite à la Renaissance sur la scène du monde, que nous avons initiée, puis exportée, imposée autant que diffusée.

Le phénomène a été, dans tous ses ressorts et tous ses états, analysé par Alain Touraine, à qui j’emprunte, bien sûr, l’expression « crise de la modernité »7. Mais la réflexion avait été largement amorcée dans les années 50 par Hannah Arendt. Elle parlait déjà — mais qui l’a entendue ? — (on ne peut que s’en mordre aujourd’hui les doigts), de « crise de la culture8 ». Il nous faut nous demander si, emportés dans le progrès des sciences et des techniques, dans notre projet de maîtrise de la nature et de la matière, la grande révolution culturelle de l’histoire de l’humanité sans doute, mais dont l’écologie commence à nous montrer, sinon la vanité, tout du moins les limites, nous n’avons pas oublié ce qu’est véritablement la culture.

 

Michel Serceau


[1]Oswald Spengler, Le déclin de l’occident, 1918, Paris, Gallimard, 1948 pour la traduction française.

[2] Samuel Hutington, The clash of civilizations and the remaking of world order, 1966 ; Le choc des civilisations, Paris, Odile Jacob, 1997 pour la traduction française.

[3] Emmanuel Berl, Histoire de l’Europe (les deux premiers tomes ont été publiés en 1945 et 1946, le troisième après la mort de l’auteur en 1976) ; Emmanuel Berl, Structure et destin de l’Europe.

[4]On se reportera plus plus de détails à la communication qu’avait faite en 1990 Alain Meyer, professeur à l’université Paris X, au congrès de la société française de littérature générale et comparée, communication dont je donne ici la substance. L’Europe, reflets littéraires, Actes du Congrès National de la Société Française de Littérature Générale et comparée, Nanterre, 24-27 septembre 1990, Paris Klincksiek, 1990.

[5] Émile Lavielle, «Europe dans ses aurores mythologiques», L’Europe, reflets littéraires, op. cit.

[6]L’âme tigrée ; les pluriels de Psyché, Paris, Denoël, 1980. L’auteur emprunte la première de ces deux expressions à L’ange, un poème de Victor Hugo (le détail vaut d’être cité en cette année du bicentenaire) dans le recueil Dieu, troisième volet, après La Légende des siècles et La fin de Satan, d’une trilogie inachevée.

[7] Alain Touraine, Critique de la modernité, Paris, Fayard, 1992.

[8] Hannah Arendt, La crise de la culture, 1954.