Jean Giono,  Colline,

par Michel Leroux

Il est un pays où « l'aube aux mains molles jongle avec des pigeons » et où tombent, dans le champ des olivaies parcourues par « le fleuve du vent », des « flocons de bruit ». « L'eau des chemins » y suit la courbe paresseuse du relief et de la tradition. Le temps s'y est arrêté, puisque le bruit des trains qui brandissent dans la plaine leurs sabres sonores, n'atteint ce lieu que faiblement par vent du sud, et que les femmes y lavent le linge dans un antique sarcophage.

C'est un pays de blé et d'olives où vivent douze personnes dont deux couples et un simple d'esprit. On y pénètre en ouvrant Colline , premier volet de la Trilogie de Pan  (1929) à laquelle appartiennent aussi  Regain  et  Un de Baumugnes.

Or voilà que sous le ciel où surgit parfois, planant comme une feuille morte, la présence d'un vautour, où la belette, le renard et le sanglier croisent les chemins des hommes qui sont leurs frontaliers, dans une des maisons fleuries d'orchis, un vieillard entre en agonie et  se débonde comme une source : Janet « déparle ». Gondran, son gendre, écoute avec perplexité le délire du vieillard dont le corps paralysé, sous la couverture brune,  semble  un sillon  où lève la graine. Marguerite, sa bru, prend peur et Gondran,  parti travailler dans un lointain verger, y est la proie d'un sentiment panique où la terreur l'emporte bientôt sur la beauté.

Tandis en effet qu'il est assis sous un arbre qui répand sur lui « ses gouttes d'ombre »,  le délire de Janet l'investit au point que son environnement familier se convertit en réalité effrayante et visionnaire. Autour de lui, « les arbres se concertent à voix basse », et l'ondulation des collines  devient celle d'un véritable et monstrueux serpent. La raison est écrasée. De retour au village, Gondran alerte Jaume, Maurras, Arbaud. Le feu de la terreur sacrée se communique à tout le village où l'on se serre désormais les uns contre les  autres  en organisant des tours de garde.

Rien n'y fait cependant. La peur nouvelle dissout la pellicule de langage qui contenait les choses et les domestiquait : un cheval n'est plus un cheval, l'herbe n'est plus de l'herbe, le ciel n'est plus un pourvoyeur de pluie ou de grêle : il  oppose désormais le relief inquiétant de ses nuages. C'est « un grand pays tout désert, avec des vals ombreux, des croupes nues où le soleil glisse, des escarpements étagés ». Gondran qui le regarde, se sent menacé au plus profond de son être tandis que résonne en lui la voix du moribond : « Tu sais, toi, le malin, ce qu'il y a derrière l'air ? »

Et voici, pour comble, que reparaît le chat noir qu'on n'avait pas vu depuis la dernière catastrophe, voici encore que la fontaine du village se tarit et qu'il faut aller chercher l'eau dans un village abandonné dont le squelette blanchi résonne sous les rayons de la lune. Voici enfin que la petite Marie tombe malade.

Jaume, alors, prend la situation en main : pour que reviennent l'eau, la santé, la confiance dans le travail, pour que reparte la roue arrêtée des jours, il faut interroger le vieux Janet. Janet parle : les hommes ont versé trop de sang,  ils ont perdu le chemin qui mène vers la terre qui est le «vrai patron » ; il  leur faut  retrouver « le sens de la caresse ».  Conseil bien superflu : brisés dans l'élan de leur routine et saisis par la peur du monde,  les villageois ont cessé tout travail et les blés sont couchés. Là où ils voyaient « un arbre, une colline, enfin des choses qu'on voit d'habitude », ils voient  « leur âme terrible, de la force dans les  branches vertes, de la force dans les plis roux de la terre, et de la haine qui montait dans les ruisseaux verts de la sève.»

Peu à peu, la végétation lance des tentacules sur le village que parcourt même un sanglier venu  en éclaireur. C'en est trop pour Jaume qui comprend que Janet a menti : le vieillard  joue sans doute « la fontaine du mystère »,  mais il ne songe qu'à mourir comme un roi, en entraînant avec lui  le village  dans le néant.

Il faudra, pour finir, le feu, dernier assaut de la colline contre les hommes, pour que renaisse l'action collective et que soit bu l'élixir d'oubli de l'urgence absolue. Seul Gagou, le simple d'esprit, entré dans la fournaise du « pays des mille candélabres d'or », ne répondra plus à l'appel :  il s'est inconsciemment offert comme victime expiatoire.

Mais Jaume a retrouvé l'assurance profonde que la tâche de l'homme est de contenir et brider la nature, et il résout ses compagnons au meurtre de Janet. Or  celui-ci trépasse peu avant l'exécution, et c'est un sanglier, aventuré sur le territoire humain, qui permet aux villageois de renouer avec la nécessaire cruauté de la vie : il est abattu, dépecé et partagé. Marie va mieux, la fontaine coule à nouveau. Provisoirement, la colline a perdu.

 Pourquoi, se demandera-t-on,  s'intéresser à cet ouvrage du Giono d'avant-guerre, théoricien naïf des Vraies richesses  et gourou  du Mercantour ? Qu'ira-t-on glaner dans un tel récit auquel il est d'ailleurs de bon ton  de préférer aujourd'hui le Giono du Roi sans divertissement, du Hussard sur le toit, ou d'Ennemonde ?

La réponse est que l'aventure des paysans frustes du hameau des Bastides blanches, est profondément poétique, d'une poésie qui n'a rien d'ornemental ou de contourné, mais qui est  l'instrument et le révélateur d'une véritable présence au monde.

Qu'on me permette ici un détour : parmi les notions riches d'implications récemment élaborées par les biologistes, il en est une que l'on désigne sous le terme d'hypertélie. Il y a hypertélie lorsqu'une espèce développe à l'excès un membre ou un organe nécessaire à son adaptation mais dont l'hypertrophie peut compromettre sa survie. Les exemples les plus connus de ce phénomène sont les ramures du cerf dont la prolifération l'embarrasse dans les taillis, ou les défenses du défunt mammouth qui s'étaient recoubées jusqu'à pointer leurs extrémités sur leur propriétaire. Or certains théoriciens fantaisistes mais stimulants, émettent l'hypothèse que le cerveau humain lui-même pourrait être le résultat d'un processus d'hypertélie.

Suivons-les métaphoriquement en suggérant que l'hyperactivité de l'homme, le développement de ses denses réseaux sociaux, la multiplication de ses entreprises scientifiques et industrielles, ont fait de lui un être de pure culture, coupé par manque de temps et excès de labeur, de la mystérieuse réalité de notre présence au monde. Le passager de la planète entraînée dans le mouvement des galaxies, ne lève plus le nez sur l'infini : la société  fait oublier le monde, la survie la vie, et l'arbre de l'homme cache la forêt de l'Etre.

Or il se pourrait  bien que l'émotion ressentie à la lecture de Colline vienne de ce que le regard des simples paysans qui en sont les héros, ait une vertu régénératrice. Rien, sinon un travail accordé aux grands cycles naturels, pas même une religion organisée et formalisée, encore moins l'écran d'une ambition ou d'un projet, ne les protège de la présence corrosive du mystère que tiennent à peine en lisière  l'habitude et le langage.

Et puisqu'il s'agit de langage, on peut dire que celui qu'adopte Giono pour présenter, faire penser ou parler ses paysans, est résolument poétique. Il l'est essentiellement parce qu'il abonde en métaphores et permet, par sa teneur même,  de faire advenir une révélation qui y est déjà implicite. Assimiler en effet l'eau courante au lait, au sang ou à la sève, présenter  la rencontre de deux ruisseaux comme une image de l'amour, parler de la « chair » d'une maison, de l' « oseraie » d'une moustache, des  « visages » des pierres, rappeler que les branches ont à voir avec des mains, ou dire, encore, que les arbres « tiennent le silence relevé au-dessus des hommes », c'est moins sacrifier à une manie de la trouvaille poétique, que rappeler obstinément la profonde unité du monde. À travers des figurations multiples, humaines, animales, végétales, minérales, une même réalité retrouve les mêmes formes, les mêmes tensions, les mêmes rythmes, les mêmes mouvements et volumes. Pour tout dire, la même vie.

Cette poésie, d'ailleurs, est aussi simple qu'immédiate. Puisant ses images sur le terrain même, elle n'émane d'aucune bouche. Il n'y a pas, en effet, de narrateur dans Colline. Écrite au présent, abondant en tours présentatifs savamment maladroits et en formulations savoureuses, la relation des faits y relève d'une technique aussi impossible que le monologue intérieur collectif, sorte de condensé de conversations, de rêveries et de ruminations. Mais le miracle s'opère, puisque le lecteur entre dans le jeu, est happé par l'atmosphère, et que, soumis à une étrange contagion, il ressent cette fracture par où s'introduit la panique, la terreur de Pan, le grand tout.

Cette terreur n'est pas seulement nudité face à un univers soudain démasqué, mais aussi culpabilité. La peur réinstaurée semble raviver  en nous la coupure inaugurale entre l'homme et la Nature, qui est représentée dans les grands mythes. On entend résonner dans Colline l'écho d'un lointain traumatisme, celui qu'ont constitué l'émergence de la conscience et la naissance du travail. On sent notamment que Giono touche à ces profondeurs quand la terreur sacrée envahit Gondran au moment même où il a tué un lézard du tranchant de sa bêche. On reconstitue ainsi que le délire de Janet a fait remonter à la surface la conscience latente d'une formidable transgression, la domination de l'homme sur la nature impliquant violence et souffrance. On songe évidemment à la Genèse.
À cet égard, la formule de Jaume qui, le premier, reprend pied dans la condition humaine, est très éclairante : « Et si tu ne mets pas la bêche, et si tu ne mets pas la hache, si tu ne fais pas place nette autour de toi, si tu laisses, une fois, tomber l'acier de tes mains, la foule verte submerge tes pieds et tes murs. »

Quelle leçon, pour finir doit-on retirer de l'aventure de Jaume et de ses compagnons ? J'incline à penser que Giono nous y tient un discours paradoxal sur le courage, et qu'à ses yeux le vrai courage humain est celui qui se retrempe dans la peur, l'autre, le plus répandu, n'étant qu'aveugle et automatique témérité. Il n'est pas indifférent, en tout cas, qu'au sortir de cette lecture puissent nous venir naturellement en tête des paroles de poètes ou de philosophes : « Nous ne sommes pas au monde » dit Rimbaud ; et Heidegger : « L'absence de détresse est la détresse suprême et la plus cachée.»

 

 

 ASSOCIATION DES PROFESSEURS DE LETTRES

 

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