La semaine latine,

par Nicole Genaille

Devoir de réflexion et d'intelligence qui a été proposé en hypokhâgne à des latinistes débutants, après un cours d'introduction sur les origines du latin et les familles de langues, et quelques séances qui les avaient familiarisés entre autres avec le système des cas, les déclinaisons latines et leurs modèles. Le sujet, donné à traiter en classe, consistait à étudier le tableau suivant, présenté sans commentaire :

Anglais :         Saturday     Sunday     Monday     Tuesday     Wednesday     Thursday     Friday

Italien :             Sabato      Domenica   Lunedi         Martedi      Mercoledi           Giovedi       Venerdi

Néerlandais :    Zaterdag     Zondag     Maandag     Dinsdag     Woensdag     Donderdag    Vrijdag

Français :            Samedi      Dimanche   Lundi           Mardi         Mercredi             Jeudi         Vendredi

Allemand :        Samstag     Sonntag     Montag         Dienstag     Mittwoch     Donnerstag     Freitag

Latin :                Saturni         Solis         Lunae              Martis         Mercuri             Iouis            Veneris

                                       dies         dies            dies                    dies                 dies             dies                 dies

                           Sabbati         Dominica

                                       dies             dies

                                                  (sol, solis)                           (Mars,Martis)                          (Iuppiter,  Iouis)  (Venus,Veneris)

La simple observation permet de remarquer que ce tableau, qui propose des séries et permet donc de repérer des ressemblances et des différences, regroupe six langues, une ancienne et cinq modernes, qu'on peut classer selon le schéma suivant :

indo-européen > latin > langues romanes (italien, français)

id. > langues germaniques (allemand, néerlandais, anglais)

Notons aussi que, bizarrement, les séries commencent au samedi, alors que nous songeons d'ordinaire actuellement au lundi comme début de la semaine ouvrable, et au repos le "week-end", samedi et dimanche.

Une étude plus précise du tableau permet de dégager plusieurs constatations.

La première et la plus simple est que les langues romanes sont apparentées entre elles et dérivées du latin. En latin, les expressions sont composées du mot "jour", précédé d'un complément au génitif qui caractérise les différents jours de la semaine. Les groupes permettent de retrouver quatre des cinq déclinaisons latines, dies modèle de la cinquième et les trois premières identifiées par les terminaisons -ae, -i et -is du génitif. La seule formulation adjectivale, dominica dies, rappelle que le "jour" latin, en général masculin, peut exceptionnellement être aussi féminin. En italien et en français, du fait de l'accent latin, chaque groupe s'est condensé, en une seule entité où dies s'est abrégé en -di qui forme la finale du mot. Ainsi marte/di en italien ou vendre/di en français avec développement d'un -d- épenthétique. La comparaison de l'italien et du français montre que l'italien est plus proche du latin que le français, pour des raisons géographiques et historiques. Un bon exemple en est giovedi, calque de Iouis dies, opposé à "jeudi" pour l'écriture, le nombre de syllabes et la prononciation (on peut faire le rapprochement avec joubarbe, "barbe de Jupiter").

La deuxième constatation, plus complexe, concerne les langues germaniques. Tout d'abord, elles sont apparentées entre elles, comme le montre le nom du jour, de dag/ der Tag/ the day (du vieil anglais daeg), mais ne dérivent pas du latin. On le voit clairement ici dans le nom de la lune, luna, ae, f,(de lucsna, "la brillante") opposé à the moon/ de maan/ der Mond, d'une racine indo-européenne qui se retrouve dans mensis, is, m., le mois, à l'origine lunaire ; on peut aussi rappeler que le nom latin du jour est lié à l'idée de lumière et apparenté à deus et Iuppiter, tandis que le nom germanique développe l'idée de chaleur brûlante et est apparenté à fouere, "réchauffer" d'où "encourager". En revanche, les mots désignant les jours de la semaine dans les langues germaniques ont la même structure que les expressions latines, dont ils sont en fait la traduction. C'est ce que montrent aisément les noms du lundi, et aussi du dimanche, "jour du soleil" (sol/ the sun, de zon, die Sonne). Le système germanique des jours de la semaine est donc postérieur au système latin.

Il s'impose donc de regarder de plus près le sens des expressions désignant les jours.

En latin, Saturne, le Soleil, la Lune, Mars, Mercure, Jupiter et Vénus représentent, en ordre dispersé, les "planètes", que les Latins, par opposition aux étoiles fixes, appelaient (d'après le grec aiJ plavnhteı ajstevreı) les "astres errants" (stellae "quae falso uocantur errantes", s'indigne Cicéron en admirateur de la régularité des astres, De Natura deorum, II, 51). C'est l'occasion de rappeler aux élèves que, malgré la découverte du système héliocentrique à l'époque hellénistique, le système géocentrique l'a emporté pour longtemps, et que les Anciens incluaient le soleil et la lune dans les planètes, les classant généralement, de la plus éloignée à la plus proche de la terre, Saturne, Jupiter, Mars, le soleil, Vénus, Mercure, la lune. Mais le samedi, "jour de Saturne" dans la série des planètes, était aussi le "jour du Sabbat" des Juifs, férié par excellence ; cependant, il était senti par les Romains non comme le repos du septième jour mais comme le jour de la première planète et le jour le plus important, d'où sa position dans le tableau proposé. Quant au "jour du soleil", il est devenu, pour la communauté chrétienne, le jour du Messie (il fallait reconnaître dominus, modèle de la 2e déclinaison, et comprendre que la traduction n'était ni "jour du maître de maison" ni "jour de Dieu", mais "jour du Seigneur") et le premier jour de la semaine, ce qui a été officialisé avec les Empereurs chrétiens.

Qu'ont fait de ce système les Italiens et les Français ? D'une part ils ont gardé les noms des planètes, compte tenu des transformations phonétiques déjà notées. D'autre part ils ont adopté le jour du Seigneur (on peut noter l'évolution complexe de dominica en "dimanche"). Enfin, ils ont privilégié un samedi jour du Sabbat (rappeler que le phonème "m", nasale labiale, dérive normalement de "b", labiale, dans samedi).

Qu'ont fait de ce système les langues germaniques présentées ? Il n'y a pas trace du Messie le dimanche. C'est donc que la transmission s'est produite tôt, en tout cas antérieurement à Constantin, et s'est fixée durablement. Le samedi, il y a hésitation entre le Sabbat (Samstag) et Saturne (saturday, zaterdag), ce qui prouve bien le caractère interchangeable des deux locutions. Mais pour les autres jours, le système est masqué, ce qui a suscité chez les élèves des remarques souvent astucieuses, mais hasardeuses. Selon une habitude bien attestée dans le monde antique pour les noms propres, et les noms de dieux plus spécialement, les peuples germaniques ont choisi dans leur propre panthéon des équivalents aux dieux latins. Mars a été assimilé à Tiwaz ou Tyr, l'exercice souverain de la force, le dieu du droit de la guerre. On le voit nettement en anglais (tuesday, du vieil anglais tiwesdaeg), tandis que l'allemand et le néerlandais présentent un élargissement en -n-. Paradoxalement, cette divinité se rattache à l'origine à deus, dies, Jupiter et Zeus comme dieu de la lumière. Mercure, dieu de l'astuce, du voyage et du commerce, a été assimilé à Wotan ou Odin, dieu voyageur du savoir magique et de la ruse, donc de la science militaire et du commerce. Cette équivalence existe sans doute aussi dans la Germanie de Tacite (Deorum maxime Mercurium colunt, IX,1). On la voit bien dans le vieil anglais wodnesdaeg et le néerlandais woensdag. Jupiter, caractérisé par son foudre et son épithète "Jupiter tonnant", a été mis en relation avec Thor ou Donar, dieu de la force brutale et du tonnerre (représenté par un marteau). On identifie aisément Thor dans thursday, et le nom du tonnerre dans les trois langues (the thunder, de donder, der Donner). Tacite, en revanche, parle d'Hercule (ibid.). Vénus, quant à elle, a évoqué Frigg, femme d'Odin et déesse de l'amour (ancien anglais Frigedaeg), avec dans les trois langues une évolution de "g" en "y" analogue à celle de day. Seul l'allemand s'est écarté de ce principe le mercredi en parlant du milieu (die Mitte) de la semaine (die Woche).

Cette vue d'ensemble pose en fait un problème chronologique et historique : quand et comment les Romains ont-ils adopté cette division du temps ?

Le calendrier latin classique, qui est pourtant d'origine lunaire, ne comporte pas de divisions égales du mois. Les trois points de repère fixes, les calendes le 1er, les nones le 5 ou le 7, les ides le 13 ou le 15 correspondent respectivement à la nouvelle lune, au premier quartier et à la pleine lune. Toutes les datations officielles romaines, et les indications chronologiques des Correspondances, suivent ce système et comptent à reculons à partir des trois points fixes exclusivement. D'une manière générale, la semaine n'est apparemment pas indo-européenne. Ainsi le calendrier luni-solaire grec comporte des mois de trois décades et des mois intercalaires (occasion d'apprendre aux élèves l'expression "renvoyer aux calendes grecques"). Un calendrier gaulois subdivise les mois en quinzaines. En Scandinavie existaient des groupes de cinq jours. D'autres civilisations antiques importantes ignorent tout autant la semaine : l'Egypte pharaonique avait un calendrier solaire et comptait par mois de trois décades. En Afrique, les jours de marché déterminent des subdivisions de trois à huit jours, mais pas de sept. Ceci évoque les nundinae latines, où le marché revenait, comme le nom l'indique, le neuvième jour. Les Grecs ont repris le principe d'associer les planètes à une divinité aux Babyloniens qui, par ailleurs, attribuaient un caractère néfaste aux jours multiples de sept, mais la subdivision du temps par semaines terminées par un jour de repos sacré semble bien spécifiquement hébraïque (Exode, XIV,22-30 et XX, 8-11, développé dans Genèse, I,1-II,4).

Quelles sont donc les attestations latines des jours de la semaine ? Il y aurait là matière à une véritable recherche, mais des points de repère éclairants sont accessibles. On a une excellente attestation historique, mais elle est tardive. Dion Cassius (155-229 ap. J.-C.) est en effet extrêmement précis (38,18) :

"L'usage de déterminer l'ordre des jours d'après les sept astres qu'on appelle planètes vient des Egyptiens (sic), il existe chez les autres peuples mais, suivant mes conjectures, il ne remonte pas à une époque éloignée. Les anciens Grecs (du moins autant que je puis le savoir) ne le connaissaient pas, mais, puisqu'il a été adopté aujourd'hui dans tous les pays et par les Romains eux-mêmes, comme une coutume nationale, je veux exposer en peu de mots comment et suivant quelles règles il a été établi."

S'ensuit un développement sur le passage de l'ordre normal des planètes à l'ordre des jours de la semaine expliqué par de bizarres permutations circulaires. Au début du IIIe siècle ap. J.-C., le système était donc bien ancré et usuel dans tout l'Empire romain. Mais on en possède une bien plus ancienne attestation littéraire. Quand Tibulle doit accompagner Messala en mission et que Délie en est effroyablement inquiète (29 av. J.-C.), le poète cherche tous les prétextes à retarder son départ : les auspices latins, les présages liés à toutes les croyances, ou le repos obligatoire un jour de Sabbat pour les Juifs (Saturniue sacram me tenuisse diem, Elegies, III, 18). Si le samedi était connu par l'association tant avec la planète Saturne qu'avec le Sabbat, c'est forcément que l'ensemble du système de la semaine existait à Rome, et était compréhensible pour les lecteurs du poète.

La Diaspora juive à Rome existait déjà au IIe siècle av.J.-C. Elle s'accroît considérablement après la prise de Jérusalem par Pompée en 63, est d'environ 50000 personnes à la fin de la République. Que la semaine se soit introduite à Rome par les milieux juifs romains est plus que probable. Mais d'autre part, la communauté juive d'Alexandrie, à l'origine de la Bible des Septante, était aussi particulièrement importante, numériquement et culturellement. Or l'astrologie hellénistique et l'hermétisme avaient fort développé à Alexandrie l'influence de la série des planètes en même temps que celle des décans, originaire quant à elle de l'Egypte ancienne. Il n'est donc pas exclu qu'aux alentours d'Actium, les contacts avec Alexandrie aient contribué à diffuser cette division du temps dans les milieux romains non juifs, et peut-être d'abord dans les milieux littéraires. Cela pourrait expliquer l'attitude de Tibulle, tandis que le développement des doctrines ésotériques dans l'Empire au IIe siècle permet de comprendre l'allusion de Dion Cassius à l'Egypte. Ce qui est sûr, c'est que l'usage de la semaine s'est développé dans les couches populaires au cours de l'Empire, comme l'attestent un certain nombre d'inscriptions, malheureusement non datées. La romanisation et l'établissement de l'administration municipale ont entraîné, avec transformation des noms latins selon le phénomène d'acculturation par ailleurs bien connu, l'adoption de la semaine dans les provinces germaniques, voire au-delà du limes. On peut supposer que le phénomène s'est développé au cours du IIe siècle, puisque l'assimilation de Thor à Jupiter est inconnue de Tacite. Les mouvements de populations des IIIe au VIIe siècles ont contribué à asseoir cet usage, avec des nuances, dans de nombreux pays.

Il reste à voir fonctionner le système dans la vie quotidienne. Nous le pouvons grâce à l'épigraphie. J'en donnerai deux exemples caractéristiques. Le premier est une épitaphe, parmi d'autres, ce qui montre que le procédé n'est pas exceptionnel, à défaut d'être courant. L'enfant de six ans dont il est question (CIL VI 13602, Rome) est dit :

natus V k(alendas) Septembres hora diei VI die Lunae

defunctus III idus Iunias hor(a) prim(a) diei die Saturni

(« né le 5e jour des calendes de Septembre, à la 6e heure du jour, un lundi, mort le 3e jour des Ides de Juin, à la première heure du jour, un samedi »)

On note bien le mélange entre les datations latines, où les calendes et les ides servent simplement à numéroter les jours dans le mois, et les jours de la semaine, qui servent de repères affectifs. L'autre exemple montre mieux encore le caractère psychologique des jours de la semaine à Rome. Il s'agit d'un Lyonnais (CIL XIII 1906) nommé Vitalinus Felix, légionnaire et négociant en poterie. Son épitaphe spécifie :

natus est die Martis, die Martis probatus, die Martis missionem percepit, die Martis defunctus est

(« il est né un mardi, est entré dans l'armée un mardi, il a quitté l'armée un mardi, il est mort un mardi »)

Cette superstition liée au mardi s'explique par le rôle néfaste attribué à la « planète rouge » (déjà !), en opposition avec la bénéfique Jupiter : c'est une occasion pour les élèves de lire, en s'aidant de la traduction, le beau texte du « Songe de Scipion » dans la République sur la composition du système solaire, avant de regarder d'un peu plus près la datation traditionnelle latine et, du même coup, les numéraux de un à vingt...

 

Annexes

Les planètes chez Cicéron

1) dans le De Republica, VI, 17 :

Ex quibus unum globum possidet illa quam in terris Saturniam nominant. Deinde est hominum generi prosperus et salutaris ille fulgor qui dicitur Iouis. Tum rutilus horribilisque terris quem Martium dicitis. Deinde subter mediam fere regionem Sol obtinet, dux et princeps et moderator luminum reliquorum, mens mundi et temperatio, tanta magnitudine ut cuncta sua luce lustret et compleat. Hunc ut comites consequuntur Veneris alter, alter Mercuri cursus, in infimo orbe Luna radiis Solis accensa conuertitur.

Parmi ces sphères, l'une appartient à l'astre que, sur la terre, on nomme "le saturnien". Ensuite voici l'astre fulgurant, propice et secourable au genre humain, qu'on dit "astre de Jupiter". Puis l'astre rougeoyant, qui porte la terreur sur les terres, et que vous dites "martien". Au-dessous le Soleil occupe à peu près la position intermédiaire, le Soleil, guide, prince et organisateur des autres étoiles, esprit et harmonie de l'univers, si vaste qu'il éclaire et remplit le monde entier de sa lumière. Le suivent et l'accompagnent tant Vénus que Mercure dans leur trajectoire, et sur la sphère inférieure tourne la Lune, embrasée par les rayons du Soleil (trad. N. G.).

2) dans le De Natura deorum :

II, 52-53, où Cicéron reprend les appellations laïques alexandrines :

ea, quae Saturni stella dicitur Faivnwnque a Graecis nominatur (Saturne la brillante).[...], Iouis stella, quae Faevqwn dicitur (Jupiter la lumineuse),.[...] Puroveiı, quae stella Martis appellatur (Mars la brûlante), [...] stella Mercurii est, ea Stivlbwn appellatur a Graecis (Mercure la resplendissante), [...] stella Veneris, quae Fwsfovroı Graece, Lucifer Latine dicitur, cum antegreditur solem, cum subsequitur autem, ”Esperoı (Vénus porte-lumière, Lucifer le matin, Hesperos/Vesper le soir).

II,119 où l'accent est mis sur la température des planètes :

Quarum tantus est concentus ex dissimillimis motibus ut, cum summa Saturni refrigeret, media Martis incendat, his interiecta Iouis illustret et temperet infraque Martem duae Soli oboediant.

Il y a une si grande harmonie des mouvements les plus divers que, tandis que l'astre de Saturne, le plus éloigné, porte le froid et que l'astre de Mars, au milieu, enflamme, placé entre eux l'astre de Jupiter illumine et tempère et au-dessous de Mars, deux astres obéissent au Soleil. (trad. N. G.)

 

 

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