La Bruyère, Les Caractères, « De la Cour », « Des Grands » : Sujets pour la Terminale L,

par Jean-Noël Laurenti

 

 

 

Conformément aux instructions officielles, le premier sujet porte sur un aspect de l'œuvre retenue. Le second « porte sur l'ensemble de l'œuvre, en relation avec l'objet d'étude retenu », en l’occurrence « Littérature et débats d’idées -Le moraliste et le pouvoir ».

Toutefois, ces sujets sont traités ici d’une manière un peu plus détaillée que ne le permettrait le temps imparti aux candidats dans le cas de l’épreuve de Terminale L.

« C. » = « De la Cour.

« G. » = « Des Grands ».

 

 

Premier sujet

 

à travers les chapitres « De la Cour » et « Des Grands », quelle parenté peut-on discerner entre l’écriture de La Bruyère et le théâtre ?

 

Introduction :

1. Intérêt du sujet :Succès de scandale des Caractères : les lecteurs ont cru y reconnaître des contemporains connus (phénomène des « clefs »). La Bruyère produit donc une impression de réalité proche de celle du théâtre. Cf. la conception de la comédie selon Molière : des « miroirs publics » (La Critique de l’école des femmes, sc.). => Problématique : Qu’y a-t-il de théâtral dans l’écriture de La Bruyère ? En quoi cela contribue-t-il à son originalité ?

2. Annonce du plan :

I. Bien souvent, La Bruyère esquisse ou développe des scènes.

II. Il les traite selon les principes de l’esthétique dramaturgique de son temps.

III. Son écriture se nourrit de cette rencontre entre la perspective du moraliste et la manière théâtrale.

 

I. Des scènes :

La Bruyère compare lui-même volontiers, explicitement, le monde à un théâtre (ex. : C., 99).

A. Des personnages mis en scène :

1. Temps, lieux, circonstances : C., 15, au lever du roi. C., 32 : à Versailles (« cours… chapelle… l’escalier, les salles, la galerie [des glaces], tout l’appartement). Pamphile dans « les salles ou les cours », « une galerie » (G., 50).

2. Tenues, attitudes et jeux de scènes : Théognis « paré comme une femme » (G., 48). L’arrivée de N** (C., 15). Le grand inaccessible, G., 32 (allusion à un spectacle pyrotechnique).

3. Les répliques : parfois au style direct (ex. : C., 57 ; G., 50), plus volontiers résumées dans le style indirect (C., 29 : « on s’offre d’appuyer »).

B. Fréquence des scènes :

1. Scènes développées : C., 50 : le courtisan « heureux » que l’on congratule. C., 61 : Théodote.

2. Les scènes peuvent se succéder comme les actes d’une comédie : C., 86 : « L’un vous dit… ce tel… Je m’y perds, dites-vous ».

3. Beaucoup de scènes sont seulement suggérées : C. 31, 42 ; G. 49. Nombreuses scènes dans C., 18.

Transition : Constat facile : La Bruyère campe des personnages en action. Quel intérêt ? l’étude de la façon dont il traite ces scènes révèle la fonction morale qu’il leur donne.

 

II. La Bruyère dramaturge : le traitement des scènes :

Selon les principes de la dramaturgie classique, il s’agit de séduire le lecteur-spectateur 1. en produisant une impression de vie ; 2. en excitant chez lui des passions. Mais on ne perd pas le sentiment qu’il s’agit de théâtre : le lecteur-spectateur est invité à méditer.

A. Le ton :

1. Parfois sérieux (C., 31).

2. En général comique ou ironique (ex. d’ironie : C., 78).

B. La caricature : amuser, et en même temps mettre en lumière le trait caractéristique :

1. Exemples : Théonas (C., 52) se voit déjà archevêque. C., 59 : sévérité du courtisan ingrat (« lui ôte jusqu’à… »).

2. La Bruyère renchérit sur Molière : la satire des grandes démonstrations d’affection (Le Misanthrope, 17 sqq.) :

a. C., 30 : « accabler de caresses » (Le Misanthrope, 17) devient chez La Bruyère « étouffer de caresses ».

b. G., 48 : les « embrassements » de Théognis (cf. Le Misanthrope, 20-22). La Bruyère ajoute un jeu de scène caricatural : « il lui presse la tête contre sa poitrine ». « Il demande ensuite qui est celui qu’il a embrassé » résume et aggrave les vers 21-22.

3. De la caricature à l’outrance burlesque[1] :

a. Les évocations familières : C. 61 : les courtisans autour de Théodote : « pressez-les, tordez-les, ils dégouttent… ».

b. Les métaphores faussement épiques : C., 32 (l’homme en faveur « guindé » par les machines [de théâtre]). G., 45, la proclamation d’Aristarque.

C. Le moraliste et le lecteur deviennent eux-mêmes des personnages :

L’impression de réalité en est renforcée, ainsi que l’effet divertissant par l’originalité du procédé. En même temps, le moraliste intervient pour rétablir une distance entre son lecteur et le spectacle.

1. Le moraliste personnage : En audience chez le favori menacé de disgrâce (C., 94).

2. Le lecteur personnage : C., 26, 30, 61. Dans C., 78, scène à trois, le moraliste parlant en aparté au lecteur-personnage.

3. Le moraliste commentateur :

a. Il appelle à la contemplation du spectacle en tant que tel : l’« esthétique des tréteaux[2] » : C. 17 : « Vous voyez ». Cimon et Clitandre (C., 19). C., 50 : « Voyez un heureux… »

b. Dialoguant avec le lecteur-personnage, il le rappelle à la lucidité : C., 26, fin du 1er § ; C., 86 (« Je vous dis, moi », cf. les paroles des valets ou des servantes de bon sens, dans la comédie). G., 8 (intervention de type socratique).

Transition : La Bruyère recourt volontiers à des procédés de théâtre, et même de façon appuyée, concentrée, dans le cadre de la forme brève qu’il invente : la « remarque ».

 

III. Comment l’apport de l’écriture théâtrale renouvelle l’écriture du moraliste :

Alors que la maxime (La Rochefoucauld) ou l’essai (Nicole[3]) se situent d’emblée sur le plan de la généralité, La Bruyère tend à peindre des attitudes répandues en les incarnant dans des « caractères » particuliers.

A. Situations de comédie et souvenirs de Molière (outre les souvenirs relevés plus haut) :

1. Une scène de discussion mystérieurse, C., 56 (Timante, cf. Le Misanthrope, 585 sqq.), avec une transposition : Timante n’est pas le mystérieux, mais l’interlocuteur de ceux qui font des mystères.

2. Des formules générales, mais qui renvoient à la comédie : C., 11 (l’air de Paris en province, cf. La Comtesse d’Escarbagnas), 82 (cf. Mascarille). Ces « remarques » sont formulées de façon générales, mais les évocations concrètes esquissent des scènes reconnaissables.

B. La Rochefoucauld mis en scène par La Bruyère :

1. La louange (cf. Maximes 143 sqq.) : G. 37 (scènes successives illustrant les arrière-pensées dans la louange), G., 44 (la fausse modestie du grand, transposition de la Maxime 149 : « Le refus des louanges est un refus d’être loué deux fois »).

2. Le thème de l’amitié commerce (Maxime 83) illustré en C., 81.

3. Structure et vocabulaire : La Bruyère peut conserver la structure de la sentence (brièveté, construction en antithèse, généralité), mais la précision des notations permet d’imaginer une scène concrète. Exemples C., 36 (« à la cour » ; les intrigues en arrière-plan sont suggérées), G., 16 (« froideur », « incivilité », « salut », « sourire », allusion à la hiérarchie sociale).

C. Augmentation des scènes au fil des éditions[4] :

1. Peu de portraits développés dans la première édition (ex., C., 16).

2. Le goût de la mise en scène s’affirme à partir de la 4e édition : C., 17 ; G., 78, avec intervention du moraliste.

3. Un exemple de passage de la réflexion morale à la vision théâtrale : G., 41 : Pourquoi les grands sont-ils braves ? Le premier paragraphe (4e édition) paraphrase les maximes de La Rochefoucauld sur la bravoure (213 sqq.). La 5e édition ajoute un bref paragraphe qui suggère des scènes antithétiques, avec les personnages de Thersite et d’Achille.

Conclusion du III : la dimension théâtrale permet à La Bruyère de s’affirmer et de se distinguer par rapport à ses prédécesseurs.

 

Conclusion :

Originalité de l’écriture de La Bruyère moraliste : la « remarque », genre polymorphe.

à sa manière, La Bruyère reste un classique : la représentation du réel passe par des procédures rhétoriques (parmi lesquelles l’intertextualité), l’impression de vérité s’accompagne d’un regard distancié.

Ouverture : Cette optique théâtrale est liée à l’esprit mondain, friand de brièveté divertissante (cf. le succès concomitant du théâtre de Dancourt). Mais, on l’a vu, conformément à l’esprit de la comédie[5], il s’agit aussi d’instruire : cette écriture incisive est un instrument de critique

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Second sujet

 

Dans les chapitres « De la Cour » et « Des Grands », vous montrerez comment la critique politique et sociale s’articule avec la perspective du moraliste.

 

 

Introduction :

1. Intérêt du sujet : a. Ambiguïté de la notion de moraliste : le moraliste est celui qui étudie les mœurs[6], mais il ne se contente pas d’analyser, il juge. b. Par ailleurs, la frontière n’est pas étanche entre l’étude de la psychologie et des comportements humains d’une part, et l’examen des problèmes politiques et sociaux d’autre part. La Rochefoucauld accorde peu de place aux seconds, Pascal et Nicole les évoquent volontiers, en rapport avec la question des choix auxquels l’individu est confronté. c. La Bruyère va plus loin, puisqu’il peint des hommes immergés dans la société de son temps (« les mœurs de ce siècle »). => Problématique : En quoi, face aux problèmes politiques et sociaux de son temps, La Bruyère adopte-t-il un regard de moraliste ? Quelle est la part de l’analyse ? dans quelle mesure et d’après quel système de valeurs prend-il parti ?

2. Annonce du plan :

I. La Bruyère face à la société : une analyse critique.

II. De l’analyse au jugement du philosophe.

III. Le regard du moraliste chrétien :

 

 

I. La Bruyère face à la société : une analyse critique :

A. La Bruyère analyse les mœurs :

1. Les comportements : Insincérité (ex. : C, 30, 86). Les grands promettent sans tenir (G., 6). Leur ingratitude (G., 7). Stratégies et arrière-pensées : C., 35.

2. La peinture des comportements se double d’une analyse psychologique :

a. Effets de la faveur, C., 84. Effets corrupteurs de l’ambition, C., 62.

b. Phénomènes de psychologie collective : L’attitude des subalternes (G., 33). Comment à force de vanter sa noblesse on en impose : C., 20.

c. L’adaptation au milieu : On s’accoutume à l’intrigue (C., 91). G., 5 : Pourquoi chacun s’accommode de l’inégalité.

3. L’analyse des mœurs aboutit à un regard sur l’évolution de la société :

a. Décadence des mœurs : les jeunes gens de la cour (C., 74). La « crapule[7] » chez les grands (G., 29).

b. Un phénomène : la montée de la bourgeoisie compétente et travailleuse, G., 24.

B. à l’origine de ces phénomènes : la faiblesse humaine, thème familier aux moralistes :

1. L’intérêt (cf. La Rochefoucauld) : C., 22, 95. « Songer à soi (C., 28), vouloir « sa fortune » (C.62). L’intérêt réconcilie les familles (C., 73). On ne recherche les hommes de bien que par intérêt (C., 93).

2. L’orgueil : être esclave et dominer (C., 12). Vanité (C., 42-44 ; G., 49). Intérêt et vanité distincts, mais solidaires : C., 72.

3. Futilité : l’amour de la nouveauté (C, 16).

C. De l’analyse à la critique :

1. Qu’ont de plus les princes ? critique du préjugé nobiliaire (G., 19). G., 47 : « Les hommes composent ensemble une même famille ». Le fond de la nature humaine est le même à la cour ou « dans les conditions les plus ravalées » (G., 53). Dans leur égoïsme, « les princes ressemblent aux hommes » (G., 29 ; à mettre en relation avec la vision pessimiste de La Bruyère : « De l’Homme », 1, 50).

2. Aussi les grands sont-ils loin d’être infaillibles : Arbitraire de la faveur (G., 10). Le mérite personnel n’est pas reconnu (C., 27 ; G., 35, thème cher à La Bruyère) ; les gens de mérite, eux, rendent discrètement service aux grands (G., 34) et les « passent » (G., 3, 21).

3. Conclusion : « Je veux être peuple » (G., 25). Le philosophe, dans son indépendance, est l’égal du grand (G., 51).

Transition : C’est qu’en fait, la perspective de La Bruyère est celle d’un « philosophe » (terme par lequel il se désigne lui-même, « Des Biens de fortune », 12).

 

II. De l’analyse au jugement du philosophe :

A. Première approche : omniprésence du vocabulaire normatif :

1. Exemples : « Vertu » (passim), « vice » (passim) et « vicieux » (G., 2), « honnête » (C., 13) et « honnêteté (G., 43), « bon » (C., 31), « sincérité » (C, 2, 11) et son synonyme « vérité » (C., 89) ; « généreux » (G., 2) et « générosité » (C., 82), digne » (passim). « Crimes » (C., 98), « honte » (C., 44 ; G., 21), « corrompue » (G., 25).

2. Ce vocabulaire s’entrelace avec celui la peinture sociale. Exemple : analyse des rapports entre Théagène et son entourage (G., 2) Autre exemple : « Qui méprise la cour… méprise le monde » (C., 100) : l’évocation de la cour aboutit au thème, philosophique et augustinien, du mépris du monde.

B. Les valeurs auxquelles fait appel La Bruyère : critique de la cour et du monde des grands au nom du bonheur philosophique :

1. Vanité des faux biens : Vanité de l’ambition (C., 47, 65). C., 62 : le courtisan « martyr de son ambition ». C., 50, le faux bonheur de celui qui s’enivre de la faveur. C., 66, 68 : le discours du philosophe opposé à la faiblesse des hommes.

2. Le courtisan esclave :

a. C., 69, 70 (thème stoïcien). C., 67 : le noble de province est libre.

b. La Bruyère rejoint à cette occasion le thème philosophique de la retraite et de la solitude (C., 101, 2e §). C., 98 : renoncer à la cour est une délivrance. De même, il vaut mieux quitter les grands (G., 9).

Outre les critères du bonheur individuel, La Bruyère se fonde sur…

3. … le souci du bien public : Peinture critique des courtisans inutiles « à la république » (C., 19). Préoccupation évoquée en G., 22 : « ce qu’ils font pour la patrie ».

C. Mais La Bruyère se réclame également de valeurs transcendantes :

1. Au nom de la vertu : G., 46 : faire le bien, sans rien désirer d’autre, se suffit à soi-même. C., 31 (la recherche de « l’homme bon », cf. Diogène). Une gradation pascalienne laïcisée : G., 12, cf. Pensées, éd. Sellier, 124 et 339[8] : les « gens de bien » sont l’équivalent des « parfaits chrétiens » (124) et la « vertu » l’équivalent de la « lumière supérieure » (124) ou de la charité (339).

2. Au nom de la dignité intrinsèque du mérite : C. 44. Les grands devraient avoir « honte de primer » (G., 21). Au nom de la probité, critique des diseurs de bons mots qui diffament (C., 80).

3. Une protestation plus novatrice, au nom de l’humanité :

a. Grands et favoris manquent d’humanité : C., 94, 2e § ; G., 4. L’insouciance impitoyable de ceux qui ont tout : comparaison entre le rire des grands et celui des gens simples (G., 27).

b. Pour cette raison, La Bruyère s’oppose à La Rochefoucauld : G., 5 est une réponse ironique à la Maxime 52.

Transition : Quels remèdes à tout cela ? Derrière ces valeurs transcendantes, on devine les valeurs chrétiennes.

 

III. Le regard du moraliste chrétien :

La Bruyère était lié à Fénelon et au groupe du « Petit Concile[9] ». Des comparaisons sont possibles avec le Télémaque, dont la gestation est contemporaine des éditions successives des Caractères, bien qu’il ait été publié plus tard.

A. Un idéal de simplicité et d’humilité :

Cet idéal va de pair avec la nostalgie des « premiers temps » (G., 47).

1. Critique du luxe : C. 12, 18. G., 25. Contre les parures, C. 74 : les fards « précipitent le déclin de [la] beauté » des femmes (bonté de la nature primitive).

2. Futilité des grands, due à leur oisiveté : G., 54. Le ridicule en question : contre les diseurs de bons mots, C., 80. G., 26 : les grands ridiculisent les hommes de mérite (La Bruyère a envie de plaire). Le peuple fruste est donc préférable aux grands (G., 25).

3. à l’opposé des grands, l’« honnête homme » est « modeste » (C., 13). Sa « simplicité » (C., 21, 89, avec double sens : naïveté et absence de malice). Sa solitude (C., 39, 57, G., 61). Le mérite et la vertu peuvent toutefois se faire connaître par leur propre supériorité (C., 89, 92 ; cf. le rayonnement de Mentor).

B. Un idéal de charité : critique de la « dévotion » au nom du christianisme même :

La « dévotion », c’est-à-dire la fausse dévotion ; c’est un thème cher à La Bruyère : voir notamment « Des Femmes » et « De la Mode ».

1. Les ecclésiastiques indignes : C., 46 : les courtisans « amphibies ». C., 48 : Ménophile, l’abbé de cour. C., 52 : Théonas, abbé saisi par l’ambition. G., 15 : Théophile, l’évêque qui prétend gouverner les grands et abandonne son diocèse.

2. Impiété du monde de la cour et des grands :

a. C., 74 : les courtisans tournent le dos à Dieu pour adorer le prince, et le prince « paraît » adorer Dieu.

b. G., 23 : Les grands abandonnent les prénoms chrétiens pour des noms « profanes » et s’assimileraient volontiers aux dieux.

C. La critique de La Bruyère, plus que contestation,est un rappel à l’ordre :

1. Conservatisme de La Bruyère, respectueux du principe hiérarchique :

a. Méfiance à l’égard du peuple, incapable de reconnaître les gens de mérite (G., 58). Les hommes en société ont tendance à se haïr (G., 22 ; thème augustinien de la concupiscence généralisée ; cf. le règne de l’intérêt, voir supra, I, B).

b. L’ordre est donc nécessaire : il faut honorer les grands : C. 72 (pour le « petit nombre » qui les « honore dans le cœur », cf. les « chrétiens parfaits » de Pascal).

c. Aussi La Bruyère réprouve-t-il les atteintes à la hiérarchie traditionnelle : il prend le parti de la vieille noblesse méprisée (C., 18, « ceux-ci, avec de longs services… »), réprouve la rivalité de la robe et de l’épée (G., 40).

2. Mais les grands et les princes ont des devoirs :

a. Pourvoir à leurs responsabilités (discerner et mettre en avant le mérite personnel, pouvoir au bien public) : quand la noblesse est supplantée par la bourgeoisie, elle n’a que ce qu’elle mérite (G., 24, avec le trait de satire final). Plus précisément

b. « être bons » (G., 1), « faire plaisir », surtout aux gens de bien (G., 31), avec humilité (G., 45, 46).

c. Investis d’une responsabilité sociale et morale, ils doivent aussi donner l’exemple : C., 76, G., 2.

3. Une mise en garde fénelonienne : les grands sont toujours menacés par la corruption :

a. Influence néfaste de leur entourage, qui les flatte, dénigre ceux qui les ont bien servis (G., 2, 11, 13). G., 20 : Dave préféré à Socrate et à Aristide. Cf. le thème des « pestes de cour », thème traditionnel abondamment illustré dans le Télémaque, mais aussi dans Esther et Athalie.

b. Une préoccupation : prévenir la dépravation de la jeunesse (constatée dans C., 74) : La Bruyère évoque en termes féneloniens l’éducation des jeunes princes (G., 43).

Conclusion du III : Le regard de La Bruyère sur la société n’est pas seulement celui du « philosophe », mais du philosophe chrétien (cf. les chapitres finaux « De la chaire » et « Des Esprits forts »).

 

 

Conclusion :

La Bruyère lie étroitement analyse morale et analyse sociale et politique. Il lie aussi étroitement l’observation et la critique, voire le réquisitoire, fortement teinté de christianisme. De cette critique peut-on passer à des propositions de réforme ? C’est la démarche de Fénelon, ami des jésuites. La Bruyère est plus ambigu : il reste partagé entre ses attaches augustiniennes (corruption universelle de la nature humaine : G., 29, 53) et la confiance dans la nature (G., 25 : le peuple a un « bon fond »). Ouverture : Le lien qu’il établit entre mœurs et organisation politique et sociale traduit pourtant une mutation dans l’appréhension des phénomènes humains, qui participe de la « crise de la conscience européenne ».

 

 


[1]. Voir Robert Garapon, éd. des Caractères, Classiques Garnier, 1962, pp. xxv-xxx, ainsi que Les Caractères de La Bruyère La Bruyère au travail, SEDES, 1978, pp. 182-183.

[2]. Voir Bernard Roukhomovski, L’esthétique de La Bruyère, SEDES, 1997, pp. 69 sqq.

[3]. Voir le choix d’Essais de morale publiés par Laurent Thirouin, ainsi que ceux qui sont disponibles sur gallica.

[4]. Voir R. Garapon, Les Caractères de L.B., pp. 75 sqq et Louis Van Delft, L.B. moraliste, Genève, Droz, 1971, pp. 15 sqq.

[5]. à noter que la célèbre devise Castigat ridendo mores, qui résume un lieu commun bien connu, ne provient pas de l’antiquité, mais fut composée par Santeul, poète latin rival de La Bruyère dans la faveur du grand Condé, pour orner le cadre de scène du Théâtre italien

[6]. L. Van Delft, Le Moraliste classique, essai de définition

[7]. C’est-à-dire l’ivrognerie.

[8]. Cette remarque G., 12 opère en effet manifestement une synthèse entre le célèbre fragment « Raison des effets » et celui, non moins célèbre, qui expose la hiérarchie des ordres.

[9]. François-Xavier Cuche, Une pensée sociale catholique, Fleury, La Bruyère, Fénelon, éd. du CERF, 1991. Voir également de Fénelon la Direction pour la conscience d'un roi ou Examen de conscience sur les devoirs de la royauté ainsi que les Dialogues des morts.

Que La Bruyère, sur la fin de sa vie, ait entrepris d’écrire les Dialogues sur le quiétisme n’empêche pas sa parenté d’idées avec Fénelon : quand il est mort, avant d’avoir pu les achever, la rupture entre Bossuet et Fénelon n’était pas ouverte.

 

 

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