La laïcité menacée,

 par Georgette Wachtel

  

On pouvait espérer que le dénouement de l’affaire du voile islamique mettait fin à toute remise en question de la laïcité. Or il n’en est rien ; la plus haute autorité de l’État, tout en affirmant son attachement au principe de la laïcité, a déclaré sa volonté de la réformer afin d’en faire une laïcité « positive », le non-dit indéniable, qui va de soi, c’est qu’elle est actuellement une laïcité négative ; cette volonté de réforme a été réaffirmée par la ministre de l’Intérieur et des Cultes dans une interview à La Croix : il s’agirait de donner aux associations cultuelles le statut des associations relevant de la loi de 1905. Or le principe de la séparation de l’Église, disons des églises, et de l’État, est inséparable de la loi de la laïcité de l’enseignement. D’ailleurs, dans son allocution au palais du Latran, Nicolas Sarkozy établit ce lien : « aujourd’hui encore, la République maintient les congrégations sous une forme de tutelle, refusant de reconnaître un caractère cultuel à l’action caritative, en répugnant à reconnaître la valeur des diplômes délivrés dans les établissements d’enseignement catholique, en n’accordant aucune valeur aux diplômes de théologie, considérant qu’elle ne doit pas s’intéresser à la formation des ministres du culte. » (Peut-on d’ailleurs souhaiter que l’État s’occupe de cette formation, tant du point de vue de la République que du point de vue de l’indépendance religieuse ?)

Toujours dans cette allocution, le Président prétend vouloir protéger les non-croyants de tout prosélytisme. En ces temps de crise et de pauvreté, depuis quelques années l’État tend à se décharger de ses missions sur des associations caritatives, ce qui n’était nullement l’objectif de la loi sur les associations de 1905. Comment ne pas voir que celui qui est dans la misère est vulnérable ? Le pauvre, dans Don Juan, a le courage de refuser de blasphémer pour une aumône, mais il y a aussi danger de se décharger des missions d’assistance sur certaines associations cultuelles qui font du prosélytisme, nous le savons, en même temps qu’elles mènent une action sociale, et la reconnaissance de l’État leur donnerait des avantages et du poids. Je voudrais surtout dire combien il est choquant d’apprendre cette volonté de réforme, d’entendre une critique de notre laïcité depuis l’étranger, sur des terres cléricales, prononcées par le chef de notre État laïque, garant de nos institutions.

De l’allocution à Riyad, le lundi 14 janvier 2008 peu de choses à dire sinon que les éloges adressés au roi d’un État théocratique, qui applique la loi de la charia, dont les richesses sont loin d’inspirer de l’admiration à l’ensemble du monde musulman, dans un État profondément inégalitaire à l’égard des femmes et des travailleurs non saoudiens, ces éloges mettent très mal à l’aise. On a envie de sourire en lisant l’éloge de la tolérance du roi, de son « exigence qui l’oblige à être pour tous les croyants du monde entier un modèle de piété et de fidélité à la tradition ». Que c’est beau, l’intégrisme du wahhadisme, dont il faut lire la doctrine pour mesurer l’imposture de ces appréciations, qui semblent ignorer que l’islam est traversé par divers mouvements qui ne sont pas encore parvenus à un certain œcuménisme !

Parallèlement à cet hymne au souverain wahhadique on devine une certaine critique de notre laïcité puisque Nicolas Sarkozy affirme sa volonté de « faciliter la construction de mosquées en France pour que les musulmans de France puissent prier dans des lieux de culte décents ». Qu’est-ce qui empêche la construction de lieux de culte décents qui, de nos jours, n’ont aucune raison de rivaliser avec nos cathédrales ? Les nouveaux lieux de culte catholique dans les cités sont modestes et dignes, les synagogues de quartiers sont souvent des appartements transformés. Un État endetté n’a-t-il pas d’autres priorités en temps de crise ? Ainsi est-il avoué qu’on veut changer le principe de laïcité pour une religion. Il va de soi que toutes les religions risquent de s’engouffrer dans cette brèche. (Il n’est d’ailleurs jamais question pour Nicolas Sarkozy que des « grandes » religions issues du Livre, mais jamais du bouddhisme, par exemple, mais il mentionne d’autres « courants spirituels » dont nous espérons qu’il ne s’agit pas de la scientologie.)

Je ne m’étendrai pas sur un discours de philosophie cléricale sur la transcendance aussi bien au Latran qu’à Riyad, pour le moins sommaire. Cependant si on peut comprendre qu’un chef d’État français s’adresse aux Saoudiens (ce qu’il ne fait pas), il est inadmissible de l’entendre s’adresser à la nation arabe, car il y en a plus d’une, et, tout autant inadmissible, à la communauté des Croyants, c’est-à-dire aux musulmans, aux fidèles soumis à la loi du Coran, les autres étant donc des infidèles ou des non-croyants qui n’ont pas droit d’existence en Arabie saoudite et il est tout aussi regrettable de s’adresser à la communauté, c’est-à-dire à l’oumma qui est au-dessus des lois de tous les pays.

Dans l’allocution prononcée le 20 décembre 2007 au Latran, certaines affirmations, pour justifier une nécessaire réforme de la laïcité, sont irrecevables. Ainsi tout un long développement sur les liens entre la France et le Vatican balaie l’histoire d’une manière partielle et partiale. La vérité exige de reconnaître que la France, fille aînée de l’Église, a souvent été tentée par le gallicanisme et qu’elle fut une fille peu docile et même peu tendre pour les Jésuites. Difficile d’admettre le ton de repentance concernant la loi de 1905 : « Je sais les souffrances que sa mise en œuvre a provoquées... » sans rappeler que l’Église causa beaucoup de souffrances par son intolérance à l’égard des hérétiques, des protestants, des juifs, qu’elle était attachée au droit absolu de la propriété, opposée au syndicalisme, aux revendications ouvrières malgré la grande misère des ouvriers, qu’elle apporta son soutien à Louis-Napoléon Bonaparte, futur Napoléon III, qu’elle refusa le régime républicain auquel elle préférait la monarchie. Il n’est pas non plus honnête de faire comme si les républicains laïques étaient tous unis derrière Combes, ancien séminariste ayant perdu la foi, et ce n’est pas par faiblesse que la loi contre les congrégations finit par n’être pas vraiment appliquée mais parce que, en démocratie, on tient compte de l’opinion publique, et si l’Église ne s’était pas choisi un pape de combat comme Pie X, d’une hostilité farouche à la République et à la modernité, le climat se serait apaisé plus tôt.

L’éloge de l’espérance religieuse comme un atout utile au pays, dont seraient privés les non-croyants, est une offense à la mémoire de tous ceux qui se sont dévoués jusqu’à donner leur vie pour assurer liberté et vie meilleure à leur pays ou à l’humanité. Ils avaient une espérance pour d’autres.

Bien que Nicolas Sarkozy s’en défende, il y a bien affirmation de la supériorité de la morale religieuse sur la morale laïque « parce qu’elle est adossée à l’infini ». Sur ce point encore, ce jugement est démenti par la réalité. Les maîtres religieux ne sont pas plus à l’abri des tentations de la chair que les maîtres laïques. Pendant la dernière guerre c’est en France, c’est dans la France laïque que « celui qui croyait au ciel » et que « celui qui n’y croyait pas » résistèrent le mieux aux contingence historiques, à la facilité de la haine, alors que la charité fut loin d’être au rendez-vous dans les pays les plus chrétiens.

La laïcité, ce n’est pas la morale universelle moins la religion ni le degré zéro d’un idéal, c’est le choix humaniste de vivre ensemble, de construire un projet commun, en développant l’esprit critique à l’égard de toutes les pensées, de toutes les philosophies, de toutes les religions, car ce ne sont pas les idées qui sont respectables mais les hommes qui les défendent en respectant l’autre. La laïcité est bien une garantie de la paix civile, en voici une belle preuve : dans le Kurdistan irakien, un évêque chaldéen a choisi de créer une école mixte qui reçoit tous les élèves, chrétiens ou non, où aucun enseignement religieux n’est dispensé, pour lutter contre l’intégrisme fondamentaliste. Cet évêque serait-il partisan d’une laïcité négative qui compliquerait, selon notre Président, la vie quotidienne des croyants ?

 

Georgette Wachtel