LES PIEDS DANS LE TAPIS, par Bernard Turpin*

Dans « Les béquilles de Chateaubriand » nous avons rendu compte du rapport de M. Jordy, inspecteur général,  sur la mise en place du programme de Seconde. Bien qu'une pluie de critiques se soit abattue sur ce programme, ses confusions et incohérences, sur son efficacité, M. Jordy les ignore et continue contre l'évidence à parler des progrès de la didactique, tout en regrettant à demi-mot que les instructions soient si mal comprises, si mal mises en application.

Il est un aspect du rapport que nous avons laissé de côté et sur lequel il faut revenir un instant, celui qui concerne les registres: énigme capitale sur laquelle l'inspecteur a mené l'enquête.

La notion, ou plutôt l'appellation de registre est nouvelle. Elle a remplacé depuis peu (sous l'impulsion de quelle autorité?) le terme de tonalité. Modification malheureuse, qui crée la confusion avec les registres de langue. L'inspecteur Jordy, si sûr d'avoir raison dans tout le reste du rapport, perd soudain sa superbe. Ces registres, quels sont- ils? Qu'en disent les programmes, les manuels, les sites Internet? Comment les définir? Après avoir regretté l'absence de recherche  universitaire qui fasse le point, M. Jordy avance quatre critères: un effet visé, un genre "premier", des thèmes singuliers, des procédés spécifiques. Ce qui permet de cerner  scientifiquement un club restreint de huit registres: le comique, le tragique, l'épique, le fantastique, le pathétique, le lyrique, l'élégiaque, le burlesque.

Mais M. Jordy s'aperçoit qu'il a péché par orgueil. Une si grave question peut-elle être résolue par un seul homme?  Observation fâcheuse, le Programme officiel reconnaît le registre polémique, qui n'entre pas dans sa liste. Il devient prudent: Cette liste sera, parions-le, remise en cause. Et dans cet embarras il convoque tout ce qui a droit de parole dans l'Institution: les corps d'inspection, les responsables en Lettres de la formation initiale et continue, des serveurs académiques, (...) l'apport des universitaires.

Que de monde, que d'avis différents en perspective, que de réunions à tenir, de disputes, de rapports, et qui vont peser sur le budget de l'Education!

Le bon sens est encore ce qui coûte le moins cher. Que dit le bon sens?

Il dit qu'on s'est engagé dans une nouvelle querelle sur le sexe des anges, en rebaptisant la notion souple et claire de tonalité, notion admise par tous, si évidente qu'elle se passe de définition.

Il dit qu'il n'y a aucune raison de mettre sur des plans différents le pathétique, l'épique, le burlesque, qui seraient des registres, et par exemple l'ironie, l'oratoire, l'absurde, qui n'en seraient pas. Qui peut faire admettre cette distinction par une majorité d'élèves, quand l'élite des Lettres ne s'y retrouve pas?

Il dit que la pédagogie est faite de clarté et de simplicité. Une notion que quatre critères ne suffisent pas à cerner est une notion sans aucune valeur pratique, donc inutile.

Il dit que le registre est un produit typique de la dérive didacticienne, il en trahit l'excès de technicité, la volonté aveugle de fabriquer des notions, des catégories, des tiroirs, des outils, des moules, des étiquettes, activité vaine et qui passe à côté de l'essentiel. Dieu nous garde des progrès de la didactique !

 

*Professeur de lettres modernes au lycée Rotrou à Dreux.