Lettre adressée à Dominique Antoine, conseiller pour l'éducation auprès du Président de la République, après l’entretien du 28 juin dernier

 

 

 

Cher Monsieur,

Lors de l’audience que vous avez accordée à la Conférence des Présidents d’Associations de Professeurs Spécialistes le 28 juin 2007, chaque représentant a pu exprimer ses préoccupations disciplinaires propres au cours d’échanges qui furent à la fois francs et ouverts. Certains d’entre nous ont évoqué également des points plus généraux, dépassant le strict cadre disciplinaire pour faire état de ce qui nous réunit, mais aussi de ce qui nous inquiète à la fois dans la situation actuelle de notre institution et dans ses évolutions programmées. Ce sont ces points que je souhaiterais brièvement rappeler, en guise de bilan de notre rencontre.

En ce qui concerne notre souci majeur, la défense de la qualité de l’enseignement, on pourrait décliner les menaces qui pèsent sur elle en deux catégories : d’une part au sein des dispositions institutionnelles existantes et projetées, et d’autre part dans « l’image de marque » et l’évolution des filières et des disciplines, parfois mal identifiées, mal considérées voire dénaturées.

Concernant la première, un des points les plus importants concerne la formation des enseignants. Nous avons réagi dès la publication de l’arrêté du 19 décembre 2006 portant cahier des charges de la formation des maîtres en IUFM pour manifester notre inquiétude concernant, outre les dérives technopédagogistes et professionnalisantes, l’institution de la bivalence, des mentions complémentaires et autres validations des acquis de l’expérience. Nous pensons que le plus utile pour nos jeunes collègues serait une formation sur le terrain privilégiant l’observation de professeurs chevronnés dans des établissements divers, assortie de modules d’histoire de l’éducation et de sa discipline, de philosophie de l’éducation et d’épistémologie, ainsi que de modules didactiques permettant une appropriation réfléchie du métier.

Nous maintenons que seule une formation disciplinaire de haut niveau, dans le cadre universitaire, permet à chaque professeur de comprendre et de maîtriser intimement les fondements et les évolutions d’un savoir constitué particulier pour pouvoir en dégager les contenus élémentaires et en instruire réellement et solidement ses élèves.

Bien sûr, il existe des champs disciplinaires qui peuvent conjoindre plusieurs matières ou des ordres d’enseignements dans lesquels une forme de polyvalence est requise (enseignement professionnel). Mais c’est justement ce qui constitue un des caractère de leur spécificité, soit comme domaine de savoir particulier (français et langues anciennes par exemple), soit dans le cadre d’une finalité bien identifiable (voie professionnelle) où la polyvalence s’articule, de manière cohérente et pointue, en une organisation pédagogique propre. Nous n’en voulons pour preuve que la revendication par nos collègues de sciences médico-sociales de l’institution du concours d’agrégation dans leur champ disciplinaire.

La question de la formation des enseignants rencontre inévitablement celle de l’attractivité du métier ; nous sommes loin d’être convaincus que le recours aux heures supplémentaires pour améliorer les débuts de carrière constitue une réelle avancée en ce sens, ni même qu’elle soit un gage du maintien et du développement de la qualité de l’enseignement.

Le deuxième point qui nous paraît essentiel concerne le maintien du baccalauréat comme examen terminal, national et anonyme. Pour toutes les associations, sa diversification, sous peine d’affecter sa valeur, doit être solidaire du maintien des exigences disciplinaires dans tous les ordres d’enseignement. C’est pourquoi la Conférence manifeste son désaccord sur la manière dont le contrôle continu a été mis en place dans les séries STG, où pour la première fois en 2007 a été mise en place une évaluation de l’oral des langues vivantes effectuée au sein des établissements par des professeurs de l’établissement du candidat.

L’autre point, à nos yeux, également essentiel, concerne les contenus d’enseignement. A notre grande satisfaction vous vous êtes montré favorable à la réintégration des associations dans les GTD d’où elles sont écartées depuis 1991. Les professeurs de terrain que nous sommes, auraient en effet beaucoup à dire sur la nature et le contenu du socle commun de connaissances et de compétences institué par la loi Fillon : la formulation des différents items nous semblent receler autant de menaces pour les spécificités disciplinaires et leurs exigences propres ; par exemple, la catégorie « culture humaniste », dont l’exposé des finalités, à la fois vagues et bien-pensantes, justifie le « décloisonnement » des disciplines et l’encadrement « citoyen » que l’on veut désormais mettre en place dans les IUFM.

Les programmes actuellement en vigueur préfigurent ces dispositions néfastes, par exemple, l’enseignement des sciences en lycée : en préconisant de les enseigner « comme un tout […] et non comme une simple juxtaposition des disciplines contiguës »(BO n°6-12 août 1999),en privilégiant l’expérimental au détriment du théorique, on en délaisse l’apprentissage et les bases nécessaires à l’étude des sciences ne sont pas acquises par les élèves.

Pour ce qui est de l’enseignement du français au lycée, les programmes actuels, excessivement techniques sous couvert de former les élèves à la critique du discours, ont laissé de côté le sens des textes et l’histoire littéraire, oubliant que la formation même des intelligences implique la constitution d’une culture consistante. Ce faisant, ces programmes ont dévalué les grandes œuvres, interdit l’accès des jeunes Français au patrimoine littéraire, détourné les élèves de la série L.

Sur un plan, disons plus administratif, on ne peut que déplorer la gestion des redoublements ; les professeurs n’ayant aucun pouvoir de décision sur ce terrain, se retrouvent face à des élèves qu’ils n’ont pas les moyens de faire progresser et qui ont des effets neutralisants ou régressifs sur les performances de leurs camarades qui sont « au niveau ».

Une dernière remarque sur la question de l’autonomie des établissements ; celle-ci nous semble porteuse de plus d’inconvénients que d’avantages, disons pour faire bref, entre le Charybde de l’autoritarisme administratif et le Scylla du « démocratisme », porte ouverte aux luttes d’influences au sein même des établissements.

La deuxième catégorie de menaces concerne les problèmes relatifs aux filières, aux séries et aux disciplines.

Dans l’enseignement général, l’avenir de la série littéraire est des plus préoccupants, il est urgent de mettre en œuvre les moyens de lui redonner l’identité forte d’une série d’excellence, porteuse d’avenir, afin que les élèves puissent à nouveau s’y orienter en vertu d’un choix positif. Tout d’abord en réorganisant la classe de seconde, en particulier au niveau du choix des options, et en enrichissant son contenu par un apport substantiel en langues anciennes, histoire de l’art et enseignement scientifique (mathématiques). On peut remarquer que son déclin est d’ailleurs concomitant du dévoiement de l’orientation dans la majorité des séries scientifiques dont la moitié des élèves seulement l’ont choisie par goût des sciences.

Concernant l’enseignement technologique, il convient de positionner très nettement cette voie vers l’enseignement général (augmentation des classes préparatoires spécifiques, reconnaissance de la dimension culturelle du savoir technologiques) afin de lutter contre l’absence de lisibilité entre les baccalauréats technologiques et professionnels et permettre aux élèves une orientation claire et positive vers ces sections.

Quant à l’enseignement professionnel, sa valorisation ne passe pas seulement par la reconnaissance de sa capacité à préparer les élèves à exercer un métier et à assurer leur insertion sociale ; pour permettre une orientation positive des élèves, conforme à leurs goût et à leur dispositions, il est nécessaire de maintenir un enseignement de haut niveau susceptible de conduire à toute forme d’excellence professionnelle et de l’associer avec un enseignement général solide et exigeant, gage de la formation de la personne et du citoyen autant que de progression et d’évolution dans une carrière.

Nous vous remercions encore de nous avoir reçus ; nous sommes à votre disposition pour un nouvel entretien, comme pour les informations ou précisions que vous pourriez souhaiter.

Philippe Blanc

Secrétaire général de la Conférence