L’enfant traître chez P. Mérimée et chez A. Daudet,

par Georgette Wachtel

 

 

 La nouvelle Mateo Falcone, publiée en 1829 et L’Enfant espion1 écrit en 1871 par Daudet sous le choc de la défaite française de 1871, du siège de Paris et de la guerre civile, ont en commun le récit de la trahison perpétrée par un enfant et châtiée par le père ; cette trahison est suscitée par la convoitise chez deux enfants qui, auparavant, n’avaient donné aucun signe précurseur de leur forfait. Dans les deux cas ce sont des circonstances, fortuites, exceptionnelles, qui révèlent leur faiblesse, leur fragilité morale.

I. Présentation des enfants, de leur famille, de leur milieu social :

 

Fortunato, le fils de Mateo, a dix ans. Le petit Stenne « pouvait avoir dix ans, peut-être quinze » nous dit le narrateur, mais son comportement laisse penser qu’il n’est pas sorti de l’enfance et qu’il a tout au plus douze ans. Ils sont donc sensiblement du même âge.

Le petit Corse est bien dans son corps, il nous apparaît « tranquillement étendu au soleil », « la poitrine nue » tandis que Stenne est « un enfant de Paris », « pâle » auquel on ne peut donner d’âge tant il est « malingre », « un de ces moucherons... » nous dit encore le narrateur.

L’un et l’autre vivent sous l’autorité paternelle sans partage mais pour des raisons différentes : Fortunato est soumis à l’autorité du pater familias, Mateo Falcone, maître après Dieu sur sa famille, selon la tradition corse ;  Stenne, lui, n’a plus de mère. Il s’ensuit des relations père/fils apparemment opposées. Dans la famille Falcone les sentiments ne s’extériorisent pas. Ce qui apparaît immédiatement, c’est le caractère possessif et violent des liens qui unissent Mateo à sa femme et à son fils. La rumeur lui attribue le meurtre de son rival en amour avant son mariage avec Giuseppa, sans qu’il soit question des sentiments de cette dernière, comme si elle était un objet convoité. « Il s’était débarrassé fort vigoureusement d’un rival qui passait pour aussi redoutable en guerre qu’en amour. » Mais c’est surtout le tableau qu’offre le couple à leur retour à la maison qui, à lui seul, en dit long sur la fonction de la femme et sa condition dans la société clanique « machiste » corse : « La femme s’avançait courbée péniblement sous le poids d’un énorme sac de châtaignes », tandis que son mari ne porte qu’un fusil à la main et l’autre en bandoulière, car « il est indigne d’un homme de porter d’autre fardeau que ses armes ». Même au combat la femme est au service de son mari : « L’emploi d’une bonne ménagère, en cas de combat, est de charger les armes de son mari. » Lorsque Mateo est en posture de défense, « elle obéit sur-le-champ » à ses ordres. Que Fortunato manifeste le désir d’accompagner ses parents dans le maquis, il suffit que « le père » le lui refuse ; la mère se tait et lui ne proteste pas. Il faudra que son mari doute de sa paternité pour que Giuseppa, atteinte dans son honneur, ose le rappeler à l’ordre avec indignation. Fortunato vit dans une société où son père est craint pour son adresse étonnante, acrobatique, de tireur, et cette autorité paternelle n’est pas tempérée par l’intervention maternelle, même discrète. Il a conscience du prestige de son père, ce qui explique son insolence arrogante à l’égard de l’adjudant Gamba : lorsque ce dernier tente de l’intimider par la menace des pires représailles s’il ne collabore pas, il éclate de rire et lui rappelle à deux reprises de qui il est le fils : « Mon père  est Mateo. » Cela équivaut à une mise en garde parfaitement comprise par l’un des voltigeurs qui conseille à son supérieur de ne pas se brouiller avec Mateo, d’où le changement de tactique de Gamba, « embarrassé ».

Donc, rien d’étonnant à l’obéissance de l’enfant, dans la terrible scène qui précède son exécution ; rien d’étonnant, non plus, à la soumission de la mère qui se réfugie dans la prière à la Vierge, Mater Dolorosa, après une timide tentative pour retenir son mari en le rappelant vainement au sentiment paternel : « C’est ton fils. » Le champ lexical de la peur, la visualisation théâtrale insoutenable de la scène rendent compte de la terreur exercée par le père justicier, résumée par sa réponse laconique : « Je suis son père. » Nul ne peut soutenir son regard – qui hypnotise, pour ainsi dire, Fortunato, obéissant jusqu’à la dernière minute.

Est-ce à dire que l’affection paternelle n’existe pas, même si la nouvelle, ne s’intéressant qu’à l’épisode de la trahison, ne nous montre que les rapports d’autorité entre le père et le fils ? De plus, dans ce type de société, l’enfant n’est pas objet d’attendrissement ; c’est bon pour les nourrices et les femmes jusqu’à ce que le garçon ait l’âge d’apprendre à devenir un homme auprès de son père. On devine pourtant, à certains indices, quel fut le bonheur de la naissance d’un fils après trois filles, on le devine au prénom que Mateo lui a donné, « Fortunato », l’enfant de la Fortune, de la Chance, prénom symbolique mais que l’histoire charge d’une ironie tragique : il traduit une telle confiance dans l’avenir qu’il résonne comme une provocation envers le destin. Il suffit, dans la sobriété du récit, du seul adverbe « enfin » pour exprimer l’attente impatiente, le soulagement du père. Ce fils, « c’était l’espoir de la famille », c’est-à-dire celui qui allait garantir la continuité du nom. Il ne s’agit pas de joie partagée avec son épouse. Aucune ombre à ce tableau laissant présager la déchéance de l’enfant qui, à dix ans, « annonçait déjà d’heureuses dispo­sitions ». Dans ce jugement se confondent le point de vue du narrateur et celui de Mateo. Ce jugement se vérifie en action à la manière dont Fortunato fait preuve de finesse et de ruse pour cacher le « bandit », à la manière dont il nargue avec une insolence matoise l’adjudant, au sang-froid qu’il manifeste. Il est doué, nous dit le narrateur, d’« une finesse de sauvage, ingénieuse », qui peut remplir son père de fierté, mais qui va de pair avec une force de dissimulation précoce et inquiétante.

La sobriété du récit, les non-dits, qui sollicitent l’imagination du lecteur à certains indices discrets, ne doivent pas amener à sous-estimer les liens affectifs qui unissent le père et le fils et donnent une puissance tragique au dénouement.

Le conte d’A. Daudet ne s’attarde guère sur la vie du petit Stenne, sur la personnalité du père. Ce dernier, à la différence de Mateo, est du côté de la loi, c’est un ancien soldat de marine ; sans doute lui a-t-il transmis ses valeurs, ce qui explique la souffrance et les remords du petit Stenne parce qu’il a conscience d’avoir trahi. La relation entre le père et le fils est faite d’amour et de confiance, si bien qu’il ne peut garder pour lui le terrible secret de sa trahison. On comprend que le vieux Stenne est à la fois le père et la mère de l’enfant. Il n’a pas honte de sa tendresse qui est connue de son entourage ; elle se manifeste par « un bon sourire attendri presque maternel », quand on lui demande des nouvelles de son garçon. D’ailleurs ils forment un couple si uni qu’on ne les distingue que par l’âge, le petit Stenne et le père Stenne ou le vieux, l’enfant semblant ne pas avoir de prénom. Le narrateur nous fait sentir par la tournure exclamative, l’emploi de l’intensif, la passion paternelle ; « il l’aimait tant, son garçon ! » Son seul bonheur semble être la compagnie de son fils. À la différence de Mateo, il n’est pas craint mais adoré par « les petites gens » du « Paris trotte-menu » qu’il côtoie dans le square du quartier populaire du Temple dont il est le gardien.

Les conditions de vie du petit Stenne et celles de Fortunato sont totalement différentes. Le père Stenne est lui-même un gagne-petit ; le physique de Stenne révèle les difficultés des Parisiens pauvres, aggravées par le siège de la ville, difficultés (les queues, la faim, le froid...) décrites avec le réalisme et la sympathie d’un chroniqueur témoin de cette époque. Fortunato, lui, vit au soleil, loin de la ville corruptrice, « à trois heures de marche de Porto-Vecchio par des sentiers tortueux, obstrués par de gros quartiers de rocs, coupés par des ravines », à proximité du maquis, refuge sûr de quiconque est en délicatesse avec la justice ; il vit dans une aisance relative puisque son père, propriétaire de troupeaux, est assez riche pour ne pas travailler. Ce n’est donc pas le besoin qui le pousse à trahir le code de l’honneur corse ; ce n’est pas non plus l’exemple de la cupidité qui caractérise les sociétés paysannes. Le petit Stenne, bien que pauvre, ne trahit pas non plus sous l’emprise de la nécessité. Ces deux enfants, du même âge, élevés dans des sociétés différentes et même opposées, dans un climat matériel et affectif différent, mais selon des principes rigoureux, trahissent l’un et l’autre.

II. La trahison :

 

Les circonstances : La trahison, dans les deux cas, est perpétrée à un moment de relâchement de la vigilance des parents.

Pour Fortunato, le destin prend la forme d’un concours fortuit de circonstances : « Un certain jour d’automne », dont la date n’est pas précisée parce que l’absence de quelques heures des parents aurait pu se produire à un autre moment ; le refus de Mateo d’emmener avec lui son fils ; la poursuite du « bandit » par les soldats jusqu’au domicile confié à la garde de l’enfant. Pour le petit Stenne, l’événement perturbateur, c’est le siège de Paris, qui contraint son père à changer ses habitudes, à rentrer très tard à la maison, car il doit surveiller le square où l’on avait mis le pétrole destiné à éclairer la capitale privée de lumière. Pour l’enfant, c’est une nouvelle vie : « Plus d’école ! [...] Des vacances tout le temps et la rue comme un champ de foire ! » Il est livré à lui-même, traîne dans les différents quartiers de Paris, quand il n’est pas pris par les queues interminables, et c’est ainsi qu’il fait une mauvaise rencontre au Château-d’Eau, alors qu’il prend plaisir à regarder les parties de « galoche » sans pouvoir y participer, faute d’argent. C’est le hasard qui le met sur la voie de la trahison. Il a suffi qu’« un jour une pièce roule jusque sous ses pieds... ». Pour les deux enfants la convoitise irrépressible est déclenchée par le hasard.

 

La convoitise : Chez Fortunato la convoitise triomphe du respect dû à l’hospitalité, après un combat douloureux perceptible par des signes extérieurs ; il est lisible sur la figure de l’enfant soumis à la tentation, il est visible aux suffocations qui soulèvent sa poitrine. La violence du combat prend un relief saisissant par opposition au sang-froid étonnant dont il a fait preuve au moment où un soldat a failli découvrir la cachette de G. Sanpiero, le proscrit : « Le visage de l’enfant ne trahit pas la plus légère émotion. »

Quant à Stenne, il est soumis à une tentation tout aussi forte, mais il n’y a pas urgence à prendre une décision. La tentation s’insinue en lui et le travaille pendant trois jours. En effet, il a commencé par opposer un refus indigné à la proposition d’aller vendre des journaux aux Prussiens, mais, miné par la convoitise au point d’en perdre le sommeil et l’appétit, d’avoir la nuit des hallucinations tentatrices qui lui font voir « des tas de galoches dressées au pied de son lit et des pièces de cent sous qui filaient à plat », il finit par retourner au Chateau-d’Eau et se laisser séduire.

La convoitise qui conduit à la trahison s’installe sur un terrain subrepticement préparé. Fortunato, en l’absence de ses parents, pense à la visite qu’il doit rendre à son oncle, le dimanche suivant, à Porto-Vecchio. Par ses méditations vagues il s’éloigne de son lieu naturel et ses pensées, tournées vers la ville, préparent le terrain de la séduction. Dans un deuxième temps, après avoir refusé l’hospitalité au proscrit, il finit par la lui offrir contre une récompense. « Que me donneras-tu si je te cache ? » lui dit-il. À ce moment-là il y a encore comme une sorte de compromis entre l’appât du gain et le devoir d’hospitalité. Mais, à la fin, la convoitise triomphe et l’enfant trahit, vaincu, sans dire un mot, par un signe fatal. Stenne, en regardant avec envie et admiration les jeux d’argent, se met en danger. Mais, à la différence de Fortunato, à qui le temps du remords n’a pas été accordé par l’arrivée soudaine de ses parents, il est pris dans un engrenage et il devient le complice passif et impuissant du grand, qui l’a entraîné dans les lignes ennemies, et il  livre à l’ennemi le mot de passe des soldats français. Il ne lui reste plus qu’à verser des larmes, à subir le remords et la honte.

On n’a pas l’impression que les enfants sont attirés par la valeur marchande de l’argent ou de l’objet. C’est le narrateur qui estime la montre à dix écus. Ils sont, comme des primitifs, attirés par ce qui brille. Fortunato sourit à la vue de la pièce en argent ; la montre que lui fait miroiter l’adjudant est en argent, la chaîne en acier ; « le cadran était azuré... la boîte nouvellement fourbie... au soleil elle paraissait toute de feu... la tentation était trop forte. » Dans L’Enfant espion, les pièces de cent sous qui lui apparaissent la nuit sont « toutes luisantes ». La fascination qu’elles exercent sur Stenne se devine, par focalisation interne, à la remarque du grand : « Ça te fait loucher, hein ? » On retrouve la même défaite, les mêmes termes : « La tentation était trop forte. »

III. La conception de l’enfant :

 

C’en est fini de l’exaltation des jeunes héros révolutionnaires tels que Bara (1779-1793) ou Viala (1780-1793) évoqués dans Le Chant du Départ. Nous sommes loin de l’enfant naturellement généreux et héroïque, malgré le milieu dans lequel il évolue, malgré sa famille monstrueuse, dont Gavroche est le modèle. La vision de l’enfance qui se dégage des deux œuvres est plus proche de celle de Baudelaire : « On peut dire que l’enfant est relativement, en général, beaucoup plus rapproché du péché originel » (Salon de 1859), jugement qu’illustrent les deux poèmes en prose « Le gâteau » et « Le joujou du Pauvre » (1862). Pourtant la réprobation de la trahison ne l’emporte pas sur la terreur et la pitié qu’inspire la tragédie de l’enfant châtié cruellement pour n’avoir pas eu la force de résister à sa nature, en raison de son âge et de circonstances malheureuses. Le châtiment est infligé par les deux pères avec la même rigueur. Même si le personnage de Mateo Falcone est à l’opposé de celle du père Stenne, le pater familias corse et l’ancien militaire de carrière se montrent aussi inexorables l’un que l’autre. Ils manifestent leur émotion avec les mêmes gestes lorsqu’ils prennent connaissance de la trahison, Mateo, certes, avec plus de retenue que le vieux Stenne, ce qui donne encore plus d’intensité à son accablement : « Mateo ne fit pas d’autre geste que celui de porter sa main à son front comme un homme accablé » ; le père Stenne « se cacha la tête dans ses mains et pleura ». Et pour la première fois le brave homme, « effroi des (seuls) chiens et traîneurs de bancs » montre « une figure terrible » à son fils au moment de l’aveu. Comme Mateo Falcone, il refuse d’écouter la supplication de l’enfant et le repousse. Cependant la comparaison s’arrête là. Le chef de clan, après dix minutes de silence, s’institue à la fois juge, prêtre (sans attendre l’intercession d’un homme d’église) et bourreau, tandis que le père Stenne punit son fils en prenant la décision immédiate, sans un mot de reproche, de se mêler aux mobiles qui partent se battre là où les attend le traquenard rendu possible par la trahison. Dans le premier cas le père exécute le fils, dans le second le fils est responsable de la mort du père.

Les deux châtiments sont terribles mais n’ont pas la même conséquence. Mateo a le choix entre le reniement de ses valeurs, l’acceptation d’un traître dans sa famille et la transmission d’un nom souillé par le déshonneur, ou l’application du code corse de l’honneur, la mise à mort de celui « qui, le premier de sa race », s’est rendu coupable de trahison, mais, ce faisant, il accepte l’extinction de son nom en toute conscience, comme l’indique l’injonction qu’il adresse sèchement à sa femme et qui met un point final à la nouvelle : « Qu’on dise à mon gendre Tiodoro Bianchi de venir demeurer avec nous. » Il est difficile de ne pas voir là une symbolique des noms : par la volonté divine (Tiodoro = Théodore), la race des Falcone prédateurs est blanchie par la relève de son gendre.

Fortunato disparaît, mais le petit Stenne survit, chargé de culpabilité envers son pays, envers son père parti pour rendre l’argent du crime aux Prussiens, ou plutôt reprendre l’honneur perdu. A. Daudet, si prolixe dans la description des misères de la vie parisienne, si prolixe dans le récit des différentes étapes de la trahison (bivouacs des soldats français, passage de la ligne de séparation des ennemis, bivouac des Prussiens) se montre particulièrement sobre dans le dénouement : le père Stenne, sans un adieu à son fils, se contente de lui dire : « C’est bon, je vais le leur rendre. » Alors que tout au long du récit le narrateur fusionne avec les personnages, le ponctuant d’exclamations (« Hélas ! Oh ! »), l’imprégnant de sa subjectivité par des modalisateurs : « Le petit Stenne », « le malheureux enfant », par l’adoption du point de vue omniscient qui place le lecteur au cœur de la souffrance du jeune espion, il achève brutalement le conte par un constat objectif qui sollicite l’imagination : « On ne l’a jamais revu. »

Ce sont deux enfants qui sont responsables de tragédies qui dépassent le cadre familial. Fortunato met fin à l’impunité traditionnnelle du « bandit corse » dont le nom, dans la nouvelle, est symbolique de la Corse des temps héroïques de la résistance contre Gênes, Sanpiero d’Ornano, dit Sanpiero Corso, qui n’hésita pas à étrangler sa femme, Vanina, pour avoir pris langue avec les Gênois ; le petit Stenne est complice de la défaite. Et pourtant, sont-ils coupables ? Le destin ne les a-t-il pas tragiquement placés dans une situation au-dessus de leurs forces ? L’enfant n’est ni bon, ni héroïque. Fortunato prend une jouissance perverse à semer la confusion parmi les voltigeurs : « Il semblait jouir malignement de la confusion des voltigeurs et de son cousin », tout en caressant l’animal emblématique de l’enfant : la chatte. En effet, le chat est l’animal apprivoisé qui a gardé son instinct sauvage et dont on ne peut maîtriser la convoitise : il est l’animal du Malin. Dans la longue séquence de la tentation qu’exerce sadiquement Tiodoro Gamba sur l’enfant, sur l’image de Fortunato méfiant mais fasciné se superpose celle du chat « à qui on présente un poulet tout entier ». Peut-on reprocher à un chat d’être un chat ? Est-il raisonnable d’attendre d’un enfant qu’il résiste longtemps à une forte tentation, quelles qu’en soient les conséquences ?

Tels sont les sentiments du destinataire après lecture des deux récits.

 

 

En conclusion, nous nous demanderons quelle est la leçon à tirer de ces deux contes, si vraiment la nouvelle et le conte moral fonctionnent comme des « exempla », bien que P.  Mérimée ait dit sa répugnance pour la conclusion utile. Celui-ci, par un récit objectif refusant le pittoresque, l’exotisme de la couleur locale, ne retient que les particularités nécessaires à la vraisemblance de l’histoire. Il s’abstient de toute intervention directe sinon pour authentifier l’événement incroyable pour un civilisé : « Lorsque je le vis (Mateo), deux ans après l’événement que je vais vous raconter. » Cet événement comporte une leçon générale qui se déduit du récit : la mort de la société primitive au contact de la civilisation, non par une destruction venue de l’extérieur mais par autodestruction, car le mal est en elle-même, dans un de ses membres, le plus fragile et le plus émouvant, l’enfant, et cette leçon dépasse le cadre corse.

Au contraire, A. Daudet est un conteur présent tout au long du récit, sauf dans le dénouement ; il témoigne de ce que fut la guerre de 1870, il nous fait sentir et partager ses sentiments patriotiques, sa haine des Prussiens, son dégoût du grand, traître, et sa pitié pour le petit Stenne. Le trio, le petit, le grand, le vieux, sont symboliques de la France telle que la perçoit l’auteur en cette année de désastre. C’est le grand le vrai traître, qui entraîne le petit, le grand, vulgaire, menteur, vénal, corrupteur, coupable de la trahison, du guet-apens meurtrier. On ne peut isoler L’enfant espion de l’ensemble des Contes consacrés à la guerre franco-prussienne, dans lesquels le thème de la trahison des grands, des généraux, des politiques, est récurrent. Le vieux, témoin d’un passé glorieux, n’a plus qu’à disparaître pour sauver l’honneur, chargeant l’enfant d’une lourde responsabilité dont ce dernier ne pourra se délester que par la revanche, bien que ce soit un non-dit, mais cette lecture est conforme aux prises de position nationalistes d’A. Daudet et à l’histoire des relations franco-allemandes, empoisonnées par cet état d’esprit, jusqu’à la réconciliation des deux pays.

Le conte d’A. Daudet est limité au décor de Paris assiégé et des lignes de défense, évoqué avec un réalisme naturaliste ; la nouvelle de P. Mérimée est aussi un conte mais le conteur, en s’effaçant, donne à une histoire particulière une  portée universelle que le lecteur saisit à travers les comportements, les agissements, les paroles des personnages ; en ce sens, la nouvelle s’apparente au théâtre et même à la tragédie classique par l’unité de lieu, de temps et d’action dans une histoire de famille.

Deux esthétiques différentes, deux conceptions différentes de l’histoire.

 

1. L'Enfant espion paraît en librairie en novembre 1871 dans Lettres à un absent et se trouve intégré dans le recueil Contes du Lundi en 1873. Le dernier titre s'explique par le fait que les premiers récits furent publiés dans Le Soir pour ses numéros datés du mardi mais sortant le lundi soir, les autres dans L'Événement pour ses numéros datés du lundi.

 

 

 ASSOCIATION DES PROFESSEURS DE LETTRES

 

accueil