Mission du président de l'APL au Liban

 

L'APL, membre, quoique assez marginal, de la FIPF1, a toujours accordé une attention aiguë à la francophonie : notre numéro sur la littérature d'Afrique noire en 2004, notre participation au Congrès de la FIPF à Québec en 2008 et à deux colloques de nos amis marocains de l'AMALEF2 en 2008 et en 2010, notre colloque de Marseille en 2009 en témoignent éminemment. L'APL estime en effet que l'avenir de notre langue et de nos lettres, de la pensée en français avec ce qu'elle a de singulièrement précieux pour l'humanité entière, ne se joue pas seulement en France, et que c'est souvent au-delà des mers que les œuvres d'expression française les plus intéressantes voient le jour aujourd'hui. Aussi y aurait-il quelque simplicité à croire que notre combat pour un enseignement humaniste en France puisse se priver d'un front à l'étranger : notre pays n'est pas isolé et la manière dont le français est perçu, pratiqué, enseigné à l'extérieur de nos frontières crée un environnement solidaire qui influe nécessairement sur son enseignement chez nous. Nous n'avons pas intérêt à être esseulés dans la défense et illustration d'un enseignement littéraire ; nous l'aurions à pouvoir invoquer l'exemple d'autres pays francophones, voire à alléguer leur dépit devant nos dérives. On sait de même quelle influence fâcheuse le FLE a exercée, AFEF et CIEP3 aidant, sur les programmes et les méthodes qui ont ravagé nos lycées et surtout nos collèges et écoles primaires avant la publication des nouveaux programmes en 2008. Il est de notre tâche de développer une alternative à ce FLE fonctionnaliste et pour tout dire barbare : c'est l'objet de la quatrième partie de notre Langue française et la Méditerranée4, spécialement de la communication de notre collègue Ahmed Fertat, Inspecteur principal honoraire de l'Instruction publique marocaine et président de l'AMALEF.

Notre association a donc vocation à échanger avec le Quai d'Orsay autant qu'avec la Rue de Grenelle et c'est ainsi que, missionné par le ministère des affaires étrangères, son président s'est rendu à Beyrouth, du 28 octobre au 3 novembre, à l'occasion du Salon du livre francophone pour y représenter l'APL et y présenter son ouvrage, La Langue française et la Méditerranée, au cours d'une table ronde intitulée « Un héritage, un horizon : la langue française et la Méditerranée », en compagnie de notre amie la romancière Ezza Agha Malak, du Dr Sophie Salloum, présidente de l'Association Libanaise des Enseignants de Français (ALEF), et du Dr Nadia Iskandarani de l'Université arabe de Beyrouth, ainsi qu'aux étudiants de l'Université libanaise (publique) en compagnie des Drs Randa Naboulsi (section I, Beyrouth, département de pédagogie), Georges Damien, Hoda Rizk et Najat Salibi (section II, Fanar, département de lettres françaises), Faten Kobrosli et Ghazi Ghzayel (section V, Saida, département de lettres françaises). Nous nous sommes également entretenu avec Olivier Lange, directeur de la Mission culturelle française pour la région de Saïda, Tyr et Nabatieh, avec Christophe Chaillot, attaché de coopération éducative, directeur des cours de langue, et avec M. Aurélien Lechevalier, Conseiller de coopération et d'action culturelle, directeur de la Mission culturelle française. Toutes ces rencontres étaient autant d'occasions de nous informer de la manière dont le français était enseigné et, à notre retour, nous avons présenté nos conclusions à Mme le Recteur Michèle Gendreau-Massaloux, responsable du pôle « enseignement supérieur, formation, recherche, santé » de la Mission interministérielle de l'Union pour la Méditerranée, en présence de Marc Cheymol, directeur de la langue au sein de l'AUF5. Les voici :

Il est intéressant tout d'abord d'observer que la Méditerranée est liée, chez les Libanais chrétiens surtout mais aussi chiites, au souvenir bien vivant de légendes grecques (le sang d'Adonis coule dans le Nahr Ibrahim) et des grands visiteurs français, de Lamartine à André Gide en passant par Ernest Renan. Il faut à cet égard souligner, dans la perception locale des patrimoines littéraires français et libanais de langue française, l'absence de tension identitaire et une fluide continuité, qui s'observe rarement dans les autres pays francophones.

On comprendra dès lors le trouble exprimé par l'ensemble des collègues rencontrés face aux préconisations pédagogiques qui semblent leur avoir été adressées. Chargés de former les futurs professeurs de français de l'enseignement scolaire, ils sont absolument convaincus de la nécessité de développer précocément une oralité apparemment négligée par l'enseignement traditionnel, qui s'adressait surtout à des locuteurs natifs. Prêts à s'inspirer de la recherche FLE, ils se disent cependant rebutés par l'utilitarisme, l'indigence culturelle et littéraire, l'absence de profondeur historique, des méthodes présentées par les didacticiens français auxquels ils ont été confrontés, notamment ceux du CIEP semble-t-il.

S'ils se félicitent du soutien concret et extrêmement actif de la Mission Culturelle Française et des Centres Culturels Français, on peut en revanche s'interroger sur le programme de formation linguistique que présente la Mission dans une brochure intitulée « Et si on passait au français en action ? » : ce programme, dont le titre suppose, au-delà du jeu de mots, que le français enseigné était auparavant passif, rejette toute convocation du patrimoine, identifié à ce français immobile. Le parti-pris de cette brochure confirme le propos que nous avait tenu un rédacteur du ministère avant notre départ, selon qui « les professeurs libanais restent bloqués à Lamartine, qui a sans doute le mérite d'exister, mais ce n'est plus ça qu'attendent les Libanais ». Un attaché de coopération a de fait déploré devant nous, à Beyrouth, que les universitaires libanais, et par conséquent les futurs professeurs qu'ils forment, s'appliquassent, non seulement à des études essentiellement littéraires, mais, qui pis est, trop souvent consacrées à des œuvres françaises...

Or nos collègues souhaitent au contraire « ne pas opposer littérature et civilisation » et développer l'oralité et la maîtrise pratique du français tout en fréquentant tôt et assidûment les textes patrimoniaux, aussi bien français, de toute époque, que libanais : ils veulent fonder la pratique du français sur la lecture de textes littéraires évidemment adaptés à l'âge des élèves et les conversations que ces lectures peuvent susciter. Ils estiment qu'une langue, et tout spécialement ce français qu'ils intègrent amoureusement à leur propre héritage et auxquels ils assignent une fonction d'émancipation intellectuelle, n'est pas qu'un instrument, qu'elle est aussi une réalité intellectuelle, affective, culturelle, ciselée par les siècles. L'intégrisme pédagogique auquel on les confronte risque de leur figurer que cet objectif humaniste est contradictoire avec le développement d'un français du quotidien, lequel n'a pourtant nulle raison d'être aride et rudimentaire. Il faut ajouter que nos collègues libanais ont déploré l'appauvrissement culturel des programmes du primaire et du secondaire, tant en français qu'en arabe, ainsi que la privation délibérée de moyens dont pâtit le système officiel (c'est-à-dire public).

S'il est assurément indispensable que le français apparaisse comme ce qu'il est, une langue bien vivante à même d'embrasser toute la réalité et d'être employée dans toutes les circonstances de notre temps, il serait vain de nous placer sur un créneau dont le global english aura pour longtemps l'exclusivité et on voit mal quelle raison des étrangers auraient d'étudier le français s'il ne leur donnait accès à un patrimoine séculaire et aujourd'hui multiforme et à des valeurs universelles. Bien plus, le patrimoine littéraire étant par nature indéfiniment actuel, c'est lui qui permet d'appréhender le monde actuel sous un œil distancier, d'émanciper les esprits de leurs carcans et de construire l'avenir librement et audacieusement. C'est pourquoi la lecture des textes littéraires ne doit pas être un moyen, parmi d'autres, de l'apprentissage du français, mais l'un de ses objectifs, indissociables des autres et confoncus avec eux.

L'APL a donc demandé que des recommandations précises et signalées soient données à nos conseillers culturels pour que la complémentarité du patrimonial et du pragmatique soit au cœur des programmes développés par nos Missions culturelles. Il importe en outre que, parallèlement, de nouvelles pédagogies, plus humanistes, soient promues. Enfin, il est indispensable que les autorités françaises s'assurent de la culture générale de nos attachés de coopération.

Romain Vignest

 


 

[1]    Fédération Internationale des Professeurs de Français.

[2]    Association Marocaine pour l'Apprentissage de la Langue et des littératures d'Expression Française.

[3]    Français Langue Étrangère ; Association Française des Enseignants de Français ; Centre International d'Études Pédagogique.

[4]    Association des Professeurs de Lettres, La Langue française et la Méditerranée, scérén-CNDP, 2010.

[5]    Agence Universitaire de la Francophonie.