Montesquieu et l'esclavage des nègres (L'Esprit des lois, XV, 5),

par Georgette Wachtel

 

    Nous n’avons pas jugé nécessaire de reproduire le texte, tant il est connu et facile à trouver.

    Avant de l’aborder, il convient de rappeler dans quelles conditions la question de l’esclavage des Noirs sensibilise les consciences au XVIIe et au XVIIIe siècles, en Angleterre et en France, sans oublier la secte protestante des Quakers qui, dès 1688, déclare l’esclavage contraire à l’esprit du christianisme, ni la violente polémique opposant au pasteur Jurieu, qui soutenait que l’esclave était libre, faute d’un accord librement consenti entre son maître et lui, Bossuet, qui apporte le soutien de la religion à l’esclavage pratiqué par la France. Or la France a démarré tardivement dans le commerce de la traite, en 1673, et sur une petite échelle. Elle est alors loin derrière l’Angleterre et les Pays-Bas. Mais au XVIIIe siècle le rapport de forces a changé, la France arrive au deuxième rang, loin devant les Pays-Bas. L’un des bénéfices que Louis XIV entendait tirer de la guerre de succession d’Espagne, c’était l’attribution par Philippe V de privilèges importants aux colonies, notamment l’Asiento, c’est-à-dire le monopole de l’introduction des esclaves, privilège accordé aux marchands français en 1701. À ce moment-là l’esclavage est déjà largement pratiqué puisqu’il a amené Louis XIV à promulguer le Code noir en 1685, qui a provoqué le mécontentement des maîtres d’esclaves aux colonies bien qu’il nous paraisse d’une rigueur très cruelle. Le XVIIIe siècle, le siècle des Lumières, est aussi le siècle de la recrudescence de la traite des Noirs. La société européenne est gagnée par l’usage du tabac dès le XVe siècle, mais surtout par celui du café, du sucre de canne, du chocolat, dont la production exige beaucoup de main-d’œuvre, dont il faut abaisser le prix de revient en raison de la concurrence que se livrent les puissances coloniales. Boire du chocolat sucré est du dernier chic et le rayonnement culturel de notre pays a, pour conséquence, l’emprunt, par toute l’Europe, de la mode française « du petit déjeuner à la parisienne », c’est-à-dire du café au lait sucré. La production du café introduit à la Martinique, à la Guadeloupe, en Guyane, aux alentours de 1720, couvrait à la fin du XVIIIe siècle les trois quarts des besoins européens.

    Ce développement de l’esclavage à grande échelle pose un problème moral au monde « civilisé » puisqu’il avait, pour ainsi dire, disparu en Europe lorsqu’il a été rétabli par les Espagnols dès la fin du XVe siècle au détriment des Indiens, et que les Portugais ont été les premiers à pratiquer la traite, les Indiens, décimés, étant remplacés par des esclaves noirs, sur proposition du dominicain Las Casas (certes mû par de bons sentiments) aux conséquences incommensurables. Le recours à cet expédient, pour rentabiliser la colonisation, trouve très vite sa justification dans la négation de l’humanité du Nègre ou, tout au moins, dans l’affirmation d’une infériorité qu’il revient au Blanc de corriger, en particulier par la conversion au christianisme. Montesquieu rappelle, dans l’Esprit des Lois, livre XV, ch. iv, (« Religion, autre origine du droit de l’esclavage ») que « Louis XIII se fit une peine extrême de la loi qui rendait esclaves les Nègres de ses colonies, mais quand on lui eut bien mis dans l’esprit que c’était la voie la plus sûre pour les convertir, il y consentit », manière de penser qui fut celle des conquérants, « destructeurs de l’Amérique », « ces brigands[...] très dévots », « qui voulaient être absolument brigands et chrétiens ». Cette vision raciste de l’esclave est propre à l’esclavage moderne, qui n’a concerné que les Noirs africains pour l’Europe, à la différence de celui de l’Antiquité où la majorité des esclaves étaient des Blancs1. Les préjugés racistes étaient répandus au XVIIIe siècle et pas seulement dans les ports qui faisaient fortune avec le commerce du bois d’ébène et dans les colonies, ils sont partagés même par des esprits ouverts ; tel est le cas de la jeune Marie-Jeanne Philipon, dite Manon, future Madame Roland. Voici ce qu’elle écrit à son amie, Sophie Cannet, dans une lettre datée du 13 février 1773, à propos d’une jeune mariée, originaire des îles et installée à Bayonne, dont elle pense qu’elle pourrait avoir la nostalgie de sa patrie : « Il paraît flatteur pour l’amour-propre de se voir entourée d’esclaves auxquels on n’a qu’à commander et de jouir des privilèges de roi et de législateur, mais il est encore plus fatigant, quand on pense d’une certaine façon, d’être responsable de la conduite des gens qui, pour la plupart, sont aussi brutes que les animaux, et presque absolument incapables des principes de morale commune. Quelques-uns ne sont pas encore baptisés, d’autres le sont, sans être meilleurs ; on n’ose les marier2 de peur de les rendre doublement criminels des mêmes fautes qu’ils commettent étant libres. » Certes alors Manon n’a que dix-neuf ans, mais elle est grande lectrice des philosophes. Sans doute, devenue plus tard l’amie de Condorcet a-t-elle été acquise à leurs idées, mais l’état d’esprit que révèle sa lettre montre celui de l’opinion générale à l’époque et il se trouve encore largement répandu en 1848, comme en témoignent L’Histoire de l’esclavage dans les deux dernières années (1846-1847) de M. Schoelcher et les débats houleux à la Chambre des députés. Donc le combat mené par les philosophes n’est pas aussi facile que le laissent à penser les textes du XVIIIe siècle que nous étudions.

    Une bonne compréhension du chapitre v du livre XV exige aussi qu’il soit replacé dans le contexte de L’Esprit des Lois et en particulier celui du livre consacré à l’esclavage. Pour Montesquieu, « la loi en général est la raison humaine en tant qu’elle gouverne tous les peuples de la terre, et les lois politiques et civiles de chaque nation ne doivent être que les cas particuliers où s’applique cette raison humaine ». Or, si, selon ce principe, il concède qu’il peut exister, sous certains climats, une raison naturelle à l’esclavage, il la rejette catégoriquement pour l’Europe : « Mais comme tous les hommes naissent égaux, il faut dire que l’esclavage est contre nature, quoique dans certains pays il soit fondé sur une raison naturelle ; mais il faut bien distinguer ces pays d’avec ceux où les raisons naturelles le rejettent ; comme les pays d’Europe où il a été aboli. » (livre XV, ch. vii) ; mais comme gêné par la restriction qu’il vient d’émettre, au chapitre suivant, intitulé « Inutilité de l’esclavage parmi nous », il manifeste une certaine hésitation à reconnaître quelque raison naturelle à cette institution qu’il condamne pour l’Europe (pour preuve de ce point de vue, sa justification des révoltes serviles, dont celle de Spartacus). « Il n’y a peut-être pas de climat sur la terre où l’on ne pût engager au travail des hommes libres », moyennant des encouragements et le recours à « la commodité des machines ». Et il avoue la part de sensibilité qui est à l’origine de ce point de vue sur l’esclavage ; « Je ne sais si c’est l’esprit ou le cœur qui me dicte cet article » ; il nous vient à l’esprit la phrase de Primo Levi :

                               Vous qui vivez en toute quiétude

Bien au chaud dans vos maisons,

Vous qui trouvez le soir en rentrant

La table mise et des visages amis,

Considérez si c’est un homme

Que celui qui... »

    Finalement il semble bien que, pour Montesquieu, malgré tout, l’esclavage est indéfendable, car le Nègre est un homme, et que si, sous certains climats, les hommes sont paresseux, c’est que les lois ne sont pas bonnes : l’esclavage « n’est pas bon par sa nature ; il n’est utile ni au maître ni à l’esclave ; à celui-ci parce qu’il ne peut rien faire par vertu, à celui-là parce qu’il contracte avec ses esclaves toutes sortes de mauvaises habitudes, qu’il s’accoutume insensiblement à manquer à toutes les vertus morales, qu’il devient fier, prompt, dur, colère, voluptueux, cruel. »

    Des considérations morales, une compassion à l’égard de l’état d’esclave amènent Montesquieu à rompre avec le ton sérieux et scientifique de l’ouvrage, lorsqu’il donne une explication rationnelle qui permette de comprendre une institution et à adopter le ton humoristique de la logique de l’absurde afin de dénoncer l’esclavage, comme rationnellement indéfendable et inhumain. Le premier argument en faveur de l’esclavage est d’abord d’ordre économique, le second est racial, le troisième religieux.

    Le premier argument est celui du besoin de main d’œuvre pour défricher et produire à bon marché (sous-entendu grâce à un travail non rémunéré) : « Le sucre serait trop cher », aveu cynique ou/et ingénu auquel fait écho, dans Candide, l’épisode du nègre de Surinam, « C’est à ce prix que vous mangez du sucre en Europe. » Pour prévenir toute tentation de pitié à l’égard des esclaves, l’argumentation est raciste ; elle développe quatre exemples censés dénier le droit à la compassion en raison de la couleur de la peau qui exclut les Noirs de l’humanité. Le troisième argument est d’ordre religieux : il est impossible de les considérer comme des frères au sein de l’Église3.

    Il est clair que ces arguments ne sont pas énoncés sérieusement par l’auteur, l’indice d’énonciation à la première personne du singulier ne correspond pas à la prise de parole de Montesquieu, mais à celle de l’esclavagiste avec lequel il prend ses distances par le recours au système hypothétique d’irréel du présent : « Si j’avais à soutenir [...] voici ce que je dirais. » Nous sommes en présence d’un humour noir, pince-sans-rire, pour mettre en relief les crimes de l’esclavage, sans recours au pathétique ou à la condamnation explicite : l’esclavagiste se condamne lui-même par l’énoncé des faits sur un ton naturel.

    Dès la première phrase, nous sommes en présence de trois crimes dont la gravité semble échapper au locuteur. Pour remédier aux conséquences d’un premier crime : l’extermination, le génocide des peuples d’Amérique, les Européens aggravent leur cas par la pratique de la traite des Noirs et leur réduction à l’état de « choses » ou d’animaux « pour s’en servir » ; ce commerce triangulaire (les trois continents sont cités, Europe, Afrique, Amérique) est présenté comme une conséquence nécessaire, « ont dû », indépendante de la volonté des Européens, comme un enchaînement inéluctable de causes. La question suivante n’est pas posée mais elle surgit de la concision de la phrase : Qui sont les barbares censés civiliser les sauvages ? des barbares sans conscience morale. Le vrai motif de tant de cruauté est froidement énoncé dans la phrase suivante. Quelle disproportion entre la cause et les conséquences ! Pourtant, bien qu’aucun mot de justification, de déculpabilisation ne soit prononcé, on sent la volonté de l’esclavagiste de légitimer la barbarie du système esclavagiste, par l’exclusion de l’esclave de la communauté des hommes, donc du droit à la pitié que doit éprouver tout homme à l’égard du malheur de son prochain. Cette exclusion est fondée sur le racisme : « ils sont noirs [...] ils ont le nez si écrasé... » Le lecteur est partagé entre l’absurdité du propos énoncé dans une phrase consécutive et l’indignation qu’elle provoque. Quel lien logique peut-il y avoir entre la couleur de la peau, la forme du nez et l’indifférence du Blanc devant tant de souffrances ? D’ailleurs il y a plus que de l’indifférence, il y a moquerie, dérision ; notre esclavagiste fait de l’esprit, « tout noir depuis les pieds jusqu’à la tête », il caricature le type nègre au nez camus en « nez écrasé » qui serait commun à toute l’espèce.

    Et pourtant, une certaine mauvaise conscience perce sous cette apparente désinvolture par l’emploi du modalisateur « presque » qui laisse une petite marge à la pitié ; il y a aveu d’une condition pitoyable si ces esclaves n’étaient pas noirs. D’ailleurs, s’il était si sûr de son bon droit aurait-il besoin de quatre arguments juxtaposés pour tenter de convaincre un éventuel interlocuteur de la nature inférieure du Noir ? Sur ces quatre arguments deux sont présentés dans des phrases consécutives qui soulignent l’absurdité du raisonnement. Il ne s’agit pas à proprement parler d’arguments mais d’exemples de pratiques cruelles dont aucun ne provient du christianisme4. Il ne suffit pas qu’une pratique soit répandue pour qu’elle soit nécessaire, juste et rationnelle. Donc il est parfaitement absurde d’affirmer que la couleur constitue « l’essence de l’humanité » sous le prétexte que ce sont les Noirs encore qui sont les victimes des peuples d’Asie quand ils sont réduits à l’état d’eunuques. Autrement dit, une cruauté devient un argument de justification d’une autre cruauté (cf. Lettres persanes). Là encore l’évocation d’une cruelle mutilation est énoncée dans une phrase si alambiquée, sans doute pour des raisons de bienséance — on a de l’éducation quand on est créole ! — que le lecteur est partagé entre l’indignation et la moquerie. Il est dommage que la plupart des manuels censurent cet argument : « Il est si naturel de penser que c’est la couleur qui constitue l’essence de l’humanité que les peuples d’Asie qui font des eunuques privent toujours les Noirs du rapport qu’ils ont avec nous d’une façon plus marquée. » Quelle périphrase ! Cependant le verbe « priver » attire l’attention sur le fait qu’on les mutile afin de les marquer davantage du signe d’une sous-humanité. (Or nous savons bien que tel n’était pas le but de la castration, même si c’étaient les Noirs qui en étaient le plus souvent victimes.) Après avoir cherché un exemple chez les Asiatiques, l’esclavagiste appuie son argumentation sur une superstition qui avait cours chez les Égyptiens, comme si une accumulation de comportements irrationnels et cruels constituait une preuve. Le type de raisonnement, par lequel le racisme est justifié, est précisément celui que rejette l’esprit critique des philosophes : l’argument d’autorité. En effet, n’est pas remise en question une croyance sous le prétexte qu’elle était égyptienne, les Égyptiens étant « les meilleurs philosophes du monde » (superlatif absolu peu flatteur pour les penseurs chrétiens, censé donner plus de poids au préjugé), autrement dit, un préjugé consolide un autre préjugé. Ce raisonnement incohérent est frappé de ridicule par les précautions que prend le locuteur pour l’avancer. En effet, le ton cesse d’être péremptoire, le verbe de modalité « on peut juger » dénote une hésitation à juger de la couleur de la peau comme les Égyptiens le faisaient de la couleur des cheveux. Raisonnement analogique absurde et prétentieux. C’est affirmer le bien-fondé du choix arbitraire d’une couleur pour exclure une partie de l’humanité, étant bien entendu qu’il ne saurait être question de la couleur blanche (non-dit malicieux).

    De l’exemple suivant le Noir sort grandi. Par le recours au procédé de l’antiphrase, Montesquieu s’amuse à mettre dans la bouche de l’esclavagiste l’éloge involontaire des peuples d’Afrique, les bons sauvages, chers au cœur des philosophes, plus sensibles à la beauté d’un collier de verre qu’à l’or, ce qui est considéré par l’homme blanc « civilisé » comme la « preuve » (notons l’emploi d’un terme scientifique inapproprié pour convaincre) que « les nègres n’ont pas le sens commun », c’est-à-dire qu’ils sont dénués de raison5 et par ce jugement, l’esclavagiste révèle tout à fois sa suffisance et sa cupidité. Cette suffisance est manifeste dans l’emploi des formules généralisantes « on », les tournures impersonnelles comme « il est naturel », « il est impossible », formules qui traduisent son manque d’imagination, son incapacité à concevoir qu’on puisse penser autrement que lui, y compris Dieu, sans mystère pour lui, sur lequel il se permet de porter un jugement de valeur très élogieux, au superlatif, « qui est un être très sage » pour mieux discréditer la couleur noire de la peau en établissant un lien absurde entre la couleur de la peau, de nature matérielle, et l’âme, immatérielle qui, de ce fait, ne peut avoir de couleur6. L’humour ressort du sérieux, absolument affirmatif, de l’énoncé.

    Enfin le dernier argument pour refuser l’humanité aux Noirs est un syllogisme absurde, révélateur de son embarras, car, s’il accorde l’humanité à son esclave, il doit revoir son comportement, se remettre en question et reconnaître qu’il ne se conduit pas en chrétien. Or, il veut tout à la fois conserver le profit et s’affirmer chrétien. Voici le syllogisme qui sous-tend son raisonnement : s’il admet, comme hypothèse, que les Noirs sont des hommes, nous, chrétiens, nous devons aimer notre prochain comme nous-mêmes ; or les Noirs sont des hommes, comme nous ; donc nous devons aimer les Noirs comme nous-mêmes (sinon, nous ne sommes pas chrétiens, proposition inacceptable ; donc plutôt que de tirer les conséquences logiques du constat qui s’impose à la raison, nions la réalité, refusons de reconnaître que le Nègre est notre sembable ; nous arrivons en quelque sorte à la cause finale véritable de tout le raisonnement spécieux jusqu’à l’absurde).

    Alors que faire pour que soit mis fin à cette institution injuste et barbare ? Imposer l’abolition. La solution est à déduire de l’ironie subtile du dernier paragraphe. La parole est toujours à l’esclavagiste qui fait de l’ironie sur le compte des « petits esprits » (à prendre comme une antiphrase selon l’auteur) « qui exagèrent trop l’injustice », expression redondante qui, cependant, semble concéder du bout des lèvres qu’il y a bien quelque injustice dans le mauvais traitement des Nègres, signe d’une certaine mauvaise conscience et de mauvaise foi, comme précédemment dans l’expression « presque impossible de les plaindre », mais il est rassuré dans son bon droit, (la légalité de l’esclavage et non la légitimité pour l’auteur) puisque l’esclavage est garanti et encouragé par les princes d’Europe. Le suprême humour de Montesquieu consiste à faire sentir la nécessité d’un accord international entre les princes d’Europe, des « conventions » pour mettre fin à ce scandale, mais sans intervention directe, sous la forme d’une phrase interro-négative, qui se veut ironique mais qui peut être prise au pied de la lettre ; il suffit de transformer le système hypothétique en une phrase à l’indicatif : « puisque tel est le cas, pourquoi n’est-il venu dans la tête des princes d’Europe d’en faire une générale en faveur de la miséricorde et de la pitié ? », sentiment chrétien et sentiment humain, philanthropique au sens philosophique.

    Cet article de L’Esprit des Lois, universellement connu, et quelquefois traité à contresens, peut être considéré comme un texte fondateur de nos valeurs. Il garde toute son actualité, même si l’on estime que la cause de l’anti-esclavagisme est légalement gagnée et défendue par la législation internationale de l’ONU (encore que... mais c’est un autre débat). En effet, sans nier l’importance de l’économie, — loin de là ! — c’est pourquoi il est dommage d’expliquer ce chapitre en dehors de son contexte, hors du livre consacré à l’esclavage dans L’Esprit des lois : Montesquieu, sans être utopiste, affirme avec force la primauté de l’homme sur l’économie et sa confiance dans l’ingéniosité de l’esprit humain. La forme brillante de l’expression, l’humour noir à la manière de Swift, qui pousse la logique du raisonnement, fondé sur une hypothèse fausse, jusqu’à l’absurde, le refus du pathétique au profit de l’ellipse en font un texte original, efficace, mû par l’émotion contenue, canalisée par l’intelligence, pour susciter l’esprit critique du lecteur et l’amener à condamner l’esclavage au nom de la raison.

    C’est par Montesquieu lui-même qu’il convient de conclure l’article de dénonciation de l’esclavage, pour illustrer ce que devrait être le comportement de citoyen du monde, que ce grand Européen fut à son heure :

    « Si je savais quelque chose qui me fût utile et qui fût préjudiciable à ma famille, je le rejetterais de mon esprit. Si je savais quelque chose qui fût utile à ma famille et qui ne le fût pas à ma patrie, je chercherais à l’oublier. Si je savais quelque chose d’utile à ma patrie et qui fût préjudiciable à l’Europe et au genre humain, je le regarderais comme un crime. » (Pensées diverses.)

[1]. Cette différence est très importante. Dans l’Antiquité, il est possible, pour un affranchi, de se fondre dans la société après l’affranchissement ; un Noir affranchi, lui, porte le signe de la servitude de ses ancêtres même après l’affranchissement ; or les mentalités sont plus lentes à évoluer que les lois.

[2]. Droit de mariage accordé par le Code noir, mais soumis à l’autorisation du maître.

[3]. S’ils sont souvent baptisés, ils n’ont pas droit à l’éducation catholique.

[4]. En effet, à la suite des épicuriens, des stoïciens, le christianisme ne dénie pas à l’esclave sa condition d’homme, la perte de la liberté étant pour les uns un indifférent, pour les chrétiens une épreuve soumise à la volonté de Dieu.

[5]. « Sens commun », compris littéralement, est un éloge, à savoir qu’Européens et Africains n’ont pas en commun les mêmes valeurs, la supériorité morale étant du côté des seconds.

[6]. En 1837, un certain Frédéric Portal, diplomate et historien, décrit le Noir sous le signe du symbolisme des couleurs, opposant le noir (la laideur, le vice, le diable) au blanc (la beauté, la vertu, la divinité...), avec des connotations dont il difficile d’exclure les arrière-pensées racistes.