Motion

 sur le projet de réforme des concours de recrutement

 

  L’Association des Professeurs de Lettres considère comme inacceptable le projet actuel de nouveaux concours de recrutement des professeurs annoncé par le ministère de l’Enseignement supérieur pour l’année 2010. Elle y voit une redéfinition sournoise du métier d’enseignant, dans la ligne du cahier des charges de la formation des maîtres en IUFM (arrêté du 19 décembre 2006) et du rapport Pochard sur la redéfinition du métier d’enseignant (février 2008), lesquels visent à transformer les professeurs en exécutants dociles préposés à modeler les comportements de la jeunesse, au détriment de la transmission des connaissances nécessaires à la formation critique de la personne.

Elle refuse le principe d’une répartition des tâches entre l’État, à qui il reviendrait de vérifier chez les candidats l’« adaptation au métier », et les universités, chargées de valider la formation scientifique. Si les épreuves actuelles du CAPES et de l’agrégation portent pour une très grande part sur les compétences disciplinaires, c’est en raison même de la différence entre un concours et un examen, à savoir que l’État doit d’abord recruter les individus dont la compétence scientifique est la plus grande parmi ceux auxquels les universités ont délivré un diplôme, fût-ce un master.

Elle condamne donc les épreuves prévues par le projet actuel pour le CAPES, le CAPET, le CAPEPS, le CAPLP et l’esprit qui préside aux épreuves du concours de recrutement de professeurs des écoles :

1. Elle condamne la réduction du nombre des épreuves à l’écrit et à l’oral ;

2. Elle émet d’importantes réserves sur l’idée d’introduire dans une des deux épreuves d’admission une partie consacrée à « l’épistémologie et l’histoire de [la] discipline ». S’il est sans doute utile que les candidats aient une connaissance précise et concrète de l’histoire de la discipline, un discours sur l’épistémologie de celle-ci pourrait facilement dériver vers des généralités creuses qui ne permettent pas d’apprécier la maîtrise des contenus disciplinaires.

3. À partir du moment où il est décidé que le recrutement doit avoir lieu au niveau du master, elle considère comme incohérent que « le niveau d’exigence disciplinaire » des deux épreuves d’admission soit « celui de la licence ». Elle y voit une invite de fait à transformer les masters en simples masters professionnels d’enseignement sans contenu disciplinaire, alors qu’ils devraient être mis à profit pour consolider le niveau scientifique des candidats.

4. Dans les épreuves orales, elle dénonce la réduction des contenus scientifiques à une « leçon » où la didactique jouera un rôle essentiel, ce qui les marginalisera.

5. Elle considère comme scandaleux le remplacement de la deuxième épreuve orale par un entretien avec un jury ouvert qui plus est au personnel de direction. Elle y voit une entreprise de formatage des professeurs, tel que le dessinait le cahier des charges des IUFM. Elle s’inquiète tout particulièrement des présupposés idéologiques selon lesquels le service public d’enseignement serait fondé sur des « valeurs », par définition relatives et subjectives : elle rappelle que l’école républicaine est fondée en raison sur les exigences du bien public, qui ne sont pas de simples options auxquelles les professeurs seraient invités à adhérer affectivement ou hypocritement.

6. Elle estime enfin que l’ouverture des jurys à des « membres de la société civile » relève d’une perversion clientéliste du bien public et du service de l’État, en rupture avec les principes républicains.

En ce qui concerne l’agrégation, l’APL condamne l’introduction de la même épreuve d’entretien avec le jury. Elle exprime également d’extrêmes réserves à l’égard de l’introduction de la didactique dans les épreuves d’oral, ce qui signifie en clair la dénaturation de la leçon : cela alors que les exigences de cette dernière permettent d’apprécier la capacité du candidat à développer clairement, méthodiquement et pédagogiquement un propos raisonné sur un sujet donné.

 Par ailleurs, l’APL constate que la redéfinition des masters comme préparation aux concours risque de leur enlever, quoi que dise le ministère, leur dimension de diplôme de recherche. Cela est particulièrement évident si la préparation de l’agrégation s’étend sur deux ans, car on peut prévoir que l’étude des auteurs au programme s’effectuera au détriment du mémoire de recherche et des séminaires qui font actuellement l’essentiel du master I. Ainsi disparaîtrait une des caractéristiques de l’agrégation, qui est d’être un concours faisant suite en principe, sauf pour les titulaires du CAPES, à une année de recherche.

L’APL prévoit donc que sur tout le territoire seuls pourront subsister un petit nombre de masters réellement dévolus à la recherche, dans lesquels ne s’engageront que des candidats qui souhaitent préparer ensuite une thèse sans se donner la sécurité de passer le CAPES ou l’agrégation. Elle prévoit que seules les universités puissantes pourront proposer de tels masters à côté des masters d’enseignement, ce qui signifie que la recherche, conformément aux projets d’ensemble du ministère, serait cantonnée à quelques pôles universitaires dits « d’excellence ».

 Contre toutes les dispositions de ce projet, l’APL réaffirme qu’une véritable formation pédagogique, pratique et efficace, ne peut se situer qu’après les épreuves disciplinaires du concours de recrutement, même s’il n’est pas impensable qu’en amont un premier contact limité soit organisé pour permettre à l’étudiant de se faire une idée de ce qu’est le métier d’enseignant.

Par ailleurs, comme cette formation pédagogique doit être consistante, on ne peut imaginer d’attribuer un service complet, durant la première année d’enseignement, aux nouveaux lauréats. Elle réclame donc pour eux un service fortement réduit, accompagné d’une formation pédagogique, théorique et pratique, qui accorde, notamment pour la partie pratique, une place essentielle à des formateurs choisis parmi les professeurs enseignant sur le terrain.

Enfin, si, par rapport à l’état de choses actuel, les étudiants qui choisissent le métier d’enseignant devaient voir reculer la date des concours et donc celle de leur entrée dans la vie active, l’APL réclame comme plus nécessaire encore que jamais l’instauration d’un système de bourses d’un montant décent, accompagnées d’un engagement décennal, tel qu’il a existé sous la forme des IPES.

Paris, le 18 octobre 2008