Compte-rendu de l’ouvrage d’Agnès Joste, Contre-expertise d’une trahison, La réforme du français au lycée (éditions Mille et une nuits, octobre 2002).

 « Que se passe-t-il ? » : telle est la question qui ouvre l’essai qu’Agnès Joste, professeur de lettres en lycée, membre du collectif « Sauver les lettres », consacre à la réforme du français au lycée. Présenté comme la « contre-expertise d’une trahison » (celle de la réforme des programmes lancée en 1999), cet ouvrage de plus de 250 pages apporte une réponse extrêmement précise et documentée à l’interrogation que partagent nombre de collègues : comment l’enseignement du français en est-il arrivé là ?

La méthode suivie par Agnès Joste a le grand mérite de s’appuyer avant tout sur la prose institutionnelle : « (…) le parti de ce travail a été l’interrogation patiente et incessante des textes officiels, bulletins, déclarations et documents, jusqu’à leur faire rendre sens. » Se trouve ainsi écarté tout reproche d’inquiétudes infondées, voire de fantasmes inconsidérés : ce sont les Bulletins officiels et les Documents d’accompagnement, ce sont les déclarations écrites des thuriféraires de la réforme (tels Philippe Meirieu ou Alain Viala) qui constituent le terrain principal de l’investigation menée par Agnès Joste. Un rapide survol du sommaire suffit à donner une idée du constat édifiant tiré de cette enquête : décryptant tout d’abord le « discours de la méthode » proposé par l’institution, Agnès Joste relate un parcours qui part des « sables mouvants », passe par une phase d’« asphyxie » et finit par donner le « vertige » ; relevant ensuite l’« incohérence » d’un langage officiel devenu « galimatias », elle sollicite ces deux autorités (on n’ose parler de groupe d’experts) que sont « La Palisse » et « Diafoirus » ; analysant les enjeux plus profonds de la réforme, elle aboutit à la conclusion qu’il s’agit finalement d’aligner élèves et enseignants dans le même rang (« Aux ordres ! »), ce résultat étant obtenu au moyen de tirs nourris à l’encontre des professeurs et de la matière, au nom d’une « promotion de la « citoyenneté » » douteuse en ce qu’elle s’apparente à une entreprise d’adhésion généralisée à une pensée unique et aseptisée ; Agnès Joste s’interroge dès lors très logiquement sur «l’« expertise » des experts » qui ont mis en œuvre ces programmes. L’essai ne se limite pas à cette lecture critique de la réforme, il dresse en une ultime partie des « propositions » se voulant à la fois réalistes (c’est un « lycéen du présent » qui est pris en compte) et fidèles aux « principes » fondamentaux de l’enseignement des lettres (« la maîtrise du langage pour une maîtrise de la pensée », le « retour » de la « littérature » au cœur des études). Des annexes fournissent divers documents récents (extraits de programmes, sujets d’examens) qui, d’une manière significative et, si besoin était, alarmante, mettent en évidence l’impasse à laquelle mène une réforme qui, pour reprendre l’expression de Pierre-André Taguieff cité par Agnès Joste, constitue « une modernisation réactionnaire ».

L’ensemble de la démonstration mériterait qu’on s’y attarde point par point : on ne peut qu’inviter les lecteurs du Bulletin à s’y reporter. Ils y découvriront la richesse et l’exactitude des sources mobilisées par Agnès Joste qui n’hésite pas à les confronter pour en livrer l’incohérence, voire la duperie. Elle rappelle ainsi (ce n’est hélas qu’un exemple parmi beaucoup d’autres) deux propos tenus par la même autorité à seulement quelques mois d’intervalle (il s’agit d’Alain Viala, à la tête du « groupe d’experts » chargés de la réforme) : tandis qu’il déclarait à la revue L’Ecole des lettres que « (les élèves) ne peuvent accéder à la littérature parce qu’ils n’ont pas une maîtrise suffisante de la langue », il s’exprimait en ces termes dans l’ouvrage collectif, publié par le CRDP de Versailles, Perspectives actuelles de l’enseignement du français : « l’accès à la maîtrise de la langue n’est pas un préalable à la connaissance de la littérature ». Face à ce constat partagé par tous, faut-il croire que la maîtrise de la langue n’est pas non plus un préalable à l’étude des genres et des registres, ni à l’acquisition de toutes les techniques et de tous les procédés d’écriture nécessaires à la réalisation d’un sujet d’invention ? On ne saurait mieux discréditer les principales nouveautés imposées par ce même « groupe d’experts »…

L’ironie mordante d’Agnès Joste révèle davantage encore toute l’acuité de son analyse dans un autre chapitre de l’ouvrage, intitulé « Les Précieux ridicules ». C’est bien ainsi qu’apparaissent en effet ceux qui ont été chargés de rédiger les nouveaux programmes. Le théâtre devient les « figurations écrites de l’oralité », les techniques de l’oral « les adjuvants qui permettent la transmission d’une pensée »… On ne saurait mieux enfoncer portes ouvertes, ou, plus grave, témoigner plus de mépris à l’égard des professeurs de lettres, de leur formation et de leur enseignement, quand on lit dans les Documents d’accompagnement (2001) : « Le théâtre occupe une place singulière dans la littérature, non seulement parce qu’il a donné des œuvres qui constituent des modèles majeurs, mais surtout parce qu’il est à la fois texte et spectacle ; parce que, comme tel, il présente une part d’oralité fondamentale ». Comme le fait remarquer Agnès Joste, cela « (ferait) rire s’il ne s’agissait de notre métier et de nos élèves »

Ces exemples rapidement évoqués n’offrent qu’un aperçu de l’intérêt capital de la critique raisonnée menée par cet essai à l’encontre de la réforme. Y sont développés des reproches connus des membres de l’APL et partagés par eux  : technicisation à outrance de l’enseignement des lettres, abandon de l’histoire littéraire au profit de la question spécieuse des genres et des registres, scandale de la dissertation dont la lettre seule (mais non l’esprit) est hypocritement conservée dans les textes officiels, lourdeur des programmes et invraisemblance des lectures cursives. Agnès Joste résume l’essentiel en une formule à laquelle on ne peut qu’adhérer : « tout le vice de la réforme est là : tuer l’amour des livres, du texte, de la lecture, du sens, de l’appropriation ».

Une série de propositions (qui sont en fait des contre-propositions) concluent l’ouvrage, ce qui, après une critique en règle, laisse au lecteur une image constructive du point de vue exprimé par Agnès Joste. Parmi ces suggestions figure la réintroduction du résumé (sauf, naturellement, pour les textes littéraires) en tant qu’exercice véritablement formateur par les qualités d’analyse, de synthèse et d’expression qu’il requiert. C’est par ailleurs le bon sens (visiblement non partagé par tous les responsables) qui pousse Agnès Joste à écrire : « un principe de base, si l’on veut que les élèves lisent, est évidemment de faciliter le plus possible l’accès au texte lui-même. On éliminera donc tous les filtres obligés et les classifications qu’impose la réforme. » L’auteur constate en effet avec lucidité cette « absurdité » inhérente au nouveau programme : « les élèves ne craignent plus de ne pas comprendre un texte, mais de ne pas reconnaître la case où le placer ». C’est donc avec sagesse qu’elle propose de revenir à une approche moins technique de la littérature : étudier œuvres et groupements de textes pour l’originalité des questions posées, la singularité de la vision du monde proposée par l’auteur, la spécificité de l’écriture et de la construction d’ensemble : quoi de plus naturel et de plus adapté à des élèves de lycée ?

Au sein d’une étude aussi vaste et aussi riche, chacun contestera sans nul doute tel ou tel point d’analyse. On peut par exemple regretter qu’Agnès Joste évacue assez radicalement de l’étude des textes l’idée de citoyenneté (certes pour lui préférer la notion de « civisme », mais sans véritablement la définir). Il n’est pas question d’instrumentaliser la littérature, ni de transformer le cours de français en cours de (piètre) morale ; doit-on néanmoins condamner sans réserve une idée telle que celle-ci : « le but de (la) scolarité obligatoire, c’est d’amener les jeunes à participer à la société démocratique (…) » ou bien encore telle autre : « Il ne s’agit pas de charger l’école de toutes les responsabilités. Mais il convient de mettre au premier plan celle, fondamentale, qui conditionne notre avenir : apprendre aux enfants à vivre ensemble, à surseoir à leur violence, à s’écouter, se parler », au motif qu’elles sont exprimées par Philippe Meirieu ? Comment ne pas considérer le cours de français comme le plus apte à faire prendre conscience aux élèves du rôle du langage dans la vie politique au sens le plus large ? A une période où les élèves sont en quête de repères, il peut sembler bon que la littérature apparaisse au premier chef comme le lieu privilégié de la formation et du développement de l’esprit critique, esprit de dialogue et de tolérance, s’exerçant dans tous les domaines du début de leur vie de citoyens.