À propos de la poésie dans l'enseignement des Lettres :

Ovide, Métamorphoses, VIII, 203-230,

par Henri Guinard

   Dans le cadre d'une réflexion menée par l'APL sur « la poésie au cours de l'enseignement des Lettres », l'expérience qu'on décrit ici fut tentée en Lettres supérieures, parfaitement adaptable à une classe de Première ou de Terminale. Les élèves, à l'issue de cette expérience, ― disons-le d'emblée ―, devaient déclarer qu'ils venaient de prendre conscience enfin de la spécificité de la poésie. L'on part d'une version latine de concours blanc : un extrait des Métamorphoses  d'Ovide (VIII, v. 203-230 dans l'édition Budé), auteur tout désigné puisqu'il fut exclusivement poète et qu'il légua son ouvre à toutes sortes d'artistes de l'ère moderne (des écrivains de la Renaissance au chorégraphe Serge Lifar, en passant par Bruegel et Bernin). Après le corrigé d'usage, l'étude se donne pour axe la signification du texte et comporte trois étapes : le sujet, sa portée psychologique et morale, et l'interrogation sur la forme. L'on ne trouvera donc ici rien de conforme au protocole du commentaire de texte, pas plus qu'on ne doit s'attendre à un article savant. C'est la démarche qui compte.

 

Le vol d'Icare

 

    L'ingénieux Dédale vient de mettre la dernière main aux préparatifs d'un vol qu'il veut entreprendre avec son fils Icare : des plumes, en guise d'ailes, fixées au moyen de cire.

 

    Instruit  et natum : « Medio » -que « ut limite curras,
    Icare, » ait « moneo, ne, si demissior ibis,
    Unda grauet pennas, si celsior, ignis adurat.
    Inter utrumque uola. Nec te spectare Booten
    Aut Helicen iubeo strictumque Orionis ensem ;
    Me duce carpe uiam » Pariter præcepta uolandi
    Tradit et ignotas umeris accommodat alas.
    Inter opus monitusque genæ maduere seniles
    Et patriæ tremuere manus. Dedit oscula nato
    Non iterum repetenda suo pennisque leuatus
    Ante uolat comitique timet, uelut ales, ab alto
    Quæ teneram prolem produxit in æra nido ;
    Hortaturque sequi damnosasque erudit artes
    Et mouet ipse suas et nati respicit alas.
    Hos aliquis tremula dum captat harundine pisces,
    Aut pastor baculo stiuaue innixus arator
    Vidit et obstipuit, quique æthera carpere possent,
    Credidit esse deos. Et iam Iunonia læua
    Parte Samos (fuerant Delosque Parosque relictæ),
    Dextra Lebinthos erat fecundaque melle Calymne,
    Cum puer audaci copit gaudere uolatu
    Deseruitque ducem cælique cupidine tractus
    Altius egit iter. Rapidi uicinia solis
    Mollit odoratas, pennarum uincula, ceras ;
    Tabuerant ceræ : nudos quatit ille lacertos
    Remigioque carens non ullas percipit auras
    Oraque cærulea patrium clamantia nomen
    Excipiuntur aqua quæ nomen traxit ab illo.
 

    Traduction proposée :
    Il équipe aussi son fils : « Je te conseille, dit-il, Icare, de suivre une trajectoire moyenne, afin d'éviter que les flots n'alourdissent tes plumes si tu vas trop bas, que le feu ne les brûle si tu vas trop haut. Vole entre eux deux. Je t'interdis de r'egarder le Bouvier, l'Hélice ou l'épée dégaînée d'Orion : guide-toi sur moi. » Tout en lui enseignant l'art de voler, il ajuste sur ses épaules ces ailes inconnues jusque là Pendant qu'il travaille et prodigue des conseils, les joues du vieillard se mouillent de larmes, ses mains paternelles se mettent à trembler. À son fils il donne des baisers pour la dernière fois, il s'élève à l'aide de ses plumes et vole en avant, craignant pour son compagnon, tel l'oiseau qui entraîne sa frêle progéniture du nid dans l'espace : il l'engage à le suivre, et lui montre les rudiments de son art funeste ; il meut ses propres ailes en tournant ses regards vers celles de son fils. Un homme essayant de prendre des poissons avec son roseau tremblant, un berger en appui sur son bâton, un laboureur en appui sur le manche de sa charrue les voient, frappés de stupeur : ils croient que ces êtres, capables d'emprunter la route des airs, ce sont des dieux. Sur la gauche il y avait déjà la Samos aimée de Junon (Délos et Paros étaient dépassées), et sur la droite, Lébinthos et Calymnè généreuse en miel, quand le garçon se laissa gagner par l'ivresse de son vol audacieux, quitta son guide et, entraîné par son désir du ciel, emprunta un chemin trop élevé. La proximité du soleil vorace amollit les cires parfumées qui soudaient les plumes ; c'en est fait, les cires ont fondu. L'enfant agite ses bras dénudés et, dépourvu de ses rames, il n'offre plus de prise aux brises. Sa bouche, au moment où elle crie le nom du père, est engloutie par les flots d'azur, par cette mer qui a tiré son nom de l'enfant.

 

*

 

    La question qui intéresse au premier chef élèves et professeur est celle de la signification du texte. L'aventure de Dédale et Icare, légende de l'Antiquité, est devenue un mythe pour l'ère moderne. Où Ovide l'a-t-il recueillie ? Nul ne le dit exactement. Sans doute doit-il cette légende à la tradition orale dont il avait fait son butin lors de son long voyage de jeunesse à travers le monde hellénique et les bords de l'Asie. Inutile ici de s'attarder sur des sources littéraires incertaines à ceci près que l'enchaînement insistant au début de ce livre VIII de métamorphoses en oiseaux (Scylla, fille du roi Nissus en oiseau de mer, l'artisan Perdix en perdrix, les sours de Méléagre en pintades) évoque l'Ornithogonia de Boios. À vrai dire, l'oiseau relie la terre et le ciel à l'instar de ces arbres qui deviendront, dans le même livre, Philémon et Baucis, tout comme la couronne d'Ariane, avant la mésaventure d'Icare, est transformée en constellation. À l'opposé, la mer se pare d'îles et d'ilots (c'est ainsi que les nymphes Échinades et Périmèle deviennent des îles sur la côte de l'Étolie). Le rythme des métamorphoses s'accélère à la fin du livre où l'on voit, à travers le récit d'Achéloüs, la fille d'Érysichthon prendre plusieurs formes successives, dont celle de l'oiseau, afin d'échapper à son père et le narrateur lui-même devenir tour à tour serpent et bouf. Ainsi entre la terre et le ciel, entre le personnage et le narrateur, tout change jusqu'au vertige. Le lecteur est entraîné dans une spirale de la métamorphose, de sorte qu'il en vient à se demander, tout repère fixe se dérobant sous ses yeux, de quoi parle l'auteur. Observons, avant d'examiner de plus près cette question, que le vol d'Icare concentre, sans raconter de métamorphose à proprement parler, l'essentiel des thèmes traités dans l'ensemble du livre VIII (les personnages ne perdant pas leur identité). Dédale et son fils, entre terre et ciel, imitent les oiseaux, évitent de regarder les constellations et survolent un archipel (les Cyclades) dont certaines îles sont nommées, tandis que d'Icare il ne restera que le nom. Reste à examiner la logique du récit, c'est-à-dire la cause d'une tragique mésaventure.
 

    À l'évidence, comme dans la tragédie, c'est l'hybris des héros qui est châtiée. Perdrix sera puni de la même démesure et inversement, Philémon et Baucis, pauvres et hospitaliers, seront sauvés du déluge grâce à leur métamorphose en arbres, en récompense de leur mesure et de leur humilité. Le malheur de Dédale, l'apôtre du juste milieu, de l'équilibre, c'est d'avoir trouvé le moyen de ... faire l'ange, tandis que son fils est incapable de profiter de son expérience et de lui obéir. Soit. Pourtant Ovide n'en est pas à son premier essai : la comparaison s'impose avec le récit de l'Art d'aimer (début du livre II) publié en 1 avant J.-C., quand le poète entreprend la composition des Métamorphoses. Dans les distiques élégiaques de L'Art d'aimer, ouvrage d'inspiration mondaine si l'on en croit un lieu commun au moins discutable, Ovide se sert de la légende afin d'introduire le propos du livre II : comment garder l'amour une fois qu'on l'a conquis ? (« dire par quel art on peut fixer l'amour, cet enfant si volage dans le vaste univers ») Minos condamnant Dédale et son fils à l'exil, privation d'humanité, c'est d'abord par amour que l'architecte se voit « contraint de modifier les conditions de [s]a nature » : amour de la patrie, amour paternel. Par conséquent, nul ne peut retenir celui qui est mu par le désir. Nul ne peut capturer l'amour. Icare, lui, s'abandonne à ses pulsions : désir de jouer devant l'ouvre de son père, désir de jouir dans l'instant, au point de trahir l'amour paternel. L'on trouve dans ce récit de L'Art d'aimer tous les ingrédients de celui des Métamorphoses, et, réciproquement, ce dernier parle essentiellement d'amour et de désir. Les différences entre eux portent sur quelques détails (par exemple le public des spectateurs humains du vol héroïque s'élargit) et, avant tout, sur l'énonciation et la composition (laissons de côté, pour l'instant, la versification) : l'émotion, l'amour et le désir demeurent, voire l'érotisme est renforcé (oraque cærulea ... excipiuntur aqua), tout comme demeurent les repères cosmo- et topo-graphiques, mais l'insistance se fait plus pressante sur le tragique : non repetenda annonçant damnosas (artes). Par ailleurs, le récit des Métamorphoses n'accorde la parole qu'au père, renonce à la focalisation sur l'horreur éprouvée par le fils. Le drame vécu tour à tour par les deux personnages, simplifié dans les Métamorphoses, devient spectacle fantastique aux yeux de l'humanité, se rapproche des lois de l'épopée. En somme, le merveilleux n'est pas loin. Aussi remarquera-t-on avec une attention particulière le chiasme final par lequel nomen (patrium) et le pronom ille assurent la fusion des deux héros en cet actant qu'est la mer, comme si les baisers chastes d'un père et celui, vorace, d'une mer ne devaient engendrer, par l'enfant interposé, qu'un nom, substrat durable de tout ce qui « va au change ». Certes, le poème ne se laisse pas réduire à une leçon de toponymie. Comment ne pas songer, pourtant, ― analogie hasardeuse ? ― à ces vers des Tristes cités par Jean-Pierre Néraudeau en exergue de son édition des Métamorphoses (Folio classique, Gallimard) : « À ce volume orphelin de père ... fais au moins une place dans ta ville. Je te dirai ... que je ne l'ai pas mis au jour, mais qu'il a été comme dérobé aux funérailles de son maître » ? Il s'agit naturellement des Métamorphoses  : il y aurait là matière à un article savant.

 

    En attendant, élèves et professeur peuvent s'atteler à des tâches plus humbles, car voici venir le moment de relire le texte à haute voix : prononciation restituée et scansion. La réflexion sur un texte dont la langue a cessé d'opposer trop de résistances, dont le contexte est connu, autorise à « redescendre » d'une signification présumée en langue française vers les lettres, les sonorités et le rythme de la langue latine, sans forcément passer par un inventaire des tropes, dispendieux, fastidieux et facteur d'étrangeté. L'on remarque au passage la pureté de certains hexamètres exclusivement composés de dactyles (de Inter opus à ab alto, excepté le spondée quatrième <su>o pen<nis>), où s'expriment pour la dernière fois les sentiments d'un père conscient du risque qu'il a pris, dans une étonnante fluidité. Pour le dire en bref, Ovide est « poète par la forme » (ainsi parlait Paul Valéry de Victor Hugo) : la fluidité universelle emporte toutes choses stables et fixes (maniement du vocabulaire : mouet et respicit dans le même vers ; utilisation des perfectum présent et passé : uidit, obstipuit, puis fuerant ... relictæ, ...tabuerant ; fusion généralisée, par le jeu des allitérations en « l », en « r », des consonnes « mouillées » et des assonances, dans le dernier vers surtout, tandis que dans la première partie, jusqu'à ...accomodat alas, les allitérations en « m » et en « n » suggèrent, sans qu'il soit décent d'aller plus loin dans l'interprétation, la douceur quasi-sensuelle ― voire fusionnelle ― de la sollicitude d'un père vis-à-vis d'un fils offert aux fluides célestes.

 

    De tout cela il résulte une transmutation du spatial en temporel, le poème fondant les éléments plastiques, à peine perçus, dans une durée musicale... Poème pythagoricien ? Peut-être, et qu'en pensait Bergson ? Mais à quoi bon le ranger sous telle ou telle bannière de philosophe ? On en jouit parce qu'il résiste à toute tentative de glose et de résumé. Sa fonction est d'abord de faire sentir au moyen des mots. Dès lors la présence des noms propres, signes d'une érudition pesante ailleurs, n'a de valeur ici que dans un continuum des choses et des actions jusqu'à la volonté des hommes désireux d'éternité (la fecunda melle Calymne, par exemple, résulte sans doute d'une métamorphose inconnue et symbolise la permanence d'un bonheur accessible aux hommes, trop pressés de s'éloigner de l'âge d'or en se dépassant. Ovide le dégage dans son texte comme l'empreinte d'un vieux souvenir devenu rêve et l'oppose à l'élan téméraire de ses deux héros).

 

    L'étude débouche, non point sur un cours érudit, mais sur une méditation : qu'est-ce que « poésie » veut dire ? Et d'abord, quelle est la fonction du poète ? C'est « le gardien de la métamorphose » a écrit Elias Canetti, pensant à Homère comme à Shakespeare et à Joyce, à Ovide naturellement. La formule, quoique générale, est séduisante. Mais cette élaboration de la forme telle qu'aucun élément de la langue ne saurait passer inaperçu, fait du poète un guide dans la conquête de l'inconnu, car son travail nous délivre d'un « fond » que nous aurions préalablement acquis, nous contraint à un effort sans fin d'approfondissement de l'enquête la plus radicale qui soit. S'agissant d'Ovide en latin, le détour vaut une méthode et diminue le risque de tomber dans les pièges du « déjà compris ». L'expérience ne saurait être close sans l'apprentissage par cour et la récitation du texte, car celui-ci doit continuer de faire son ouvre dans les mémoires, comme une source d'émotions que rien ne peut refouler.

 

ASSOCIATION DES PROFESSEURS DE LETTRES

 

accueil