Présentation

L'enjeu de nouveaux programmes est évidemment intellectuel et culturel ; il est aussi et en même temps politique, parce que c’est l’instruction, et d’abord la littérature, qui forme le citoyen — celui qui, éclairé et sachant écrire, pense par lui-même et assume l’exercice de la souveraineté nationale ; et parce que l’école seule peut contrebalancer le pilonnage médiatique et symbolique, mercantile et communautariste, auquel est soumise la jeunesse de notre pays : elle doit le meilleur à tous les élèves, et notamment à ceux, socialement défavorisés, qui ne sauraient l’acquérir ailleurs.

La rentrée prochaine sera précisément marquée par l’application en sixième de nouveaux programmes de français du Collège, qui, s’ils ne sont pas parfaits, rompent heureusement avec les errements délétères de 1996. On sait la part prise par l’APL à leur élaboration et son engagement pour leur mise en œuvre effective. Centrés sur la grammaire de phrase, l’acquisition du vocabulaire, la pratique de l’orthographe et la fréquentation assidue des œuvres du patrimoine, ces nouveaux programmes doivent permettre à nos élèves, tout à la fois et indissociablement, de maîtriser leur langue et de nourrir aux hautes sources leur intelligence et leur sensibilité, de se construire. Ils mettent l’accent sur le sens et l’humanité des textes, évacuant cette frauduleuse notion de discours, qui réduisait tout les textes à une visée argumentative relativiste et les nivelait dans l’appréhension techniciste de leurs procédés.

Au point de vue plus précis de notre métier, ces programmes respectent la liberté pédagogique des professeurs, affirmée dans la loi d’orientation de 2005 : ils énumèrent les notions que les élèves doivent acquérir, ils proposent une liste d’œuvres à lire, mais ils ne prescrivent pas sa pédagogie au professeur, n’étant d’ailleurs pas doublés de ces funestes documents d’accompagnement, qui, par la grâce indue des pédagogues, avaient usurpé une autorité dont la loi ne les avait jamais investis. Mais cette liberté n’aura de réalité que si les professeurs s’en saisissent. Ils doivent notamment se convaincre que la disparition de la séquence didactique n’est pas une plaisanterie, que le mot période n’en est pas un équivalent ; ils doivent prendre au sérieux l’expression « leçon de grammaire », et l’invitation à ne la pas « étroitement articul[er] avec les autres composantes de l’enseignement du français ». Ils doivent s’en tenir à la lettre des programmes nationaux et ne pas ajouter foi aux interprétations que prétendent en donner divers doctrinaires en mal de consciences à diriger.

On trouvera ici les communications prononcées lors de la table ronde organisée par l’APL le 22 mars dernier sur la mise en œuvre de ces nouveaux programmes par deux éminentes collègues, membres de notre Comité, qui enseignent toutes deux dans des collèges classés ZEP de la banlieue lilloise et de la banlieue parisienne. Mireille Grange, qui dirigea en 2004 notre fructueux Rapport sur l’enseignement des lettres au Collège, traite justement de la question de l’enseignement de la grammaire et de la question de la séquence dans les nouveaux programmes, tandis qu’Hélène Solnica, qui nous a déjà livré deux précieux articles1, nous présente l’incursion, pour le moins profonde, de ses élèves en littérature. Leurs témoignages édifiants répondent sans appel possible à ceux qui prétendent (par paresse ? par pusillanimité ? par impéritie ?) les nouveaux programmes inapplicables auprès d’élèves socialement et culturellement défavorisés. Les lecteurs de notre Revue pourront en outre s’inspirer des propositions de notre collègue François Bourdil dans le n°130 (juillet 2009) pour l’apprentissage du vocabulaire, pierre angulaire et des nouveaux programmes et de toute formation sérieuse en français.

Bien sûr, ces programmes, qui prolongent au collège ceux déjà entrés en vigueur à l’école primaire, devront entraîner la réforme des programmes du lycée, demandée depuis 2000 par l’APL. Si depuis 2006 l’esprit initialement techniciste de ces programmes s’est considérablement assoupli, leur structuration en objets d’études, l’importance cardinale qu’ils accordent à l’argumentation et aux genres et registres ne permettent pas la constitution d’une véritable culture littéraire, laquelle implique que l’analyse (vraiment) stylistique des œuvres s’inscrivent dans une perspective historique et la connaissance approfondie d’un auteur. Initialement prévue pour 2009, cette réforme a été reportée sine die en même temps que celle du lycée, dont les aléas semblent lui avoir été fatals. L’APL cependant demandera au nouveau ministre, dès la première audience, que ce chantier soit rouvert. Elle lui dira aussi son étonnement et son inquiétude à la lecture du nouveau programme de langues anciennes pour le Collège, lequel, loin de l’exemple suivi en français, reconduit toutes les aberrations qui expliquent le désarroi de nos latinistes et leur désertion à l’entrée en seconde.

Enfin, l’efficacité et la pérennité de ces programmes dépendent de la qualité des professeurs recrutés, donc de leur formation. Avec ses partenaires, notamment ceux de la Conférence des présidents d’associations de professeurs spécialistes, l’APL n’a cessé de contrer les menées de ceux qui voudraient « professionnaliser » les concours, c’est-à-dire substituer les « sciences » de l’éducation à l’exigence disciplinaire — et un dogme au savoir. Ils espèrent toujours l’imposer en amont, à travers des maquettes qui leur livreraient les masters en prébendes. Là encore, l’APL sera très vigilante, pour que le flou estival ne leur profite pas. Elle proposera à l’inverse que soit offerte à tous les professeurs une formation continue disciplinaire de qualité, perpétuant leur relation à la recherche vive, sur le modèle de ce qu’elle essaie elle-même d’accomplir, à sa modeste échelle, à travers des tables rondes comme celle dont on va lire ici les actes, à travers les études et les propositions pédagogiques qu'elle publie dans sa Revue, à travers ses colloques enfin, comme celui qui, il y a un mois à Marseille, sur la langue française et la Méditerranée, fut un beau succès et dont les actes seront dès octobre disponibles aux presses du CNDP.

Notes

1. « Quatrièmes à Pantin… » et « Lire les Classiques : l’ambition d’être hommes ? ».