Éditorial

Le « Grand oral », dont la dénomination pompeuse s'est créé des échos dans la « soutenance » du bac pro et le « petit grand oral » du brevet, est l'une des caractéristiques les plus fameuses et les plus controversées du nouveau baccalauréat ; il cristallise l'une des marottes de l'Innovation-pédagogique.

Cette obsession pour l'oral est représentative du pédagogisme et de ses stratégies. On n'hésite pas en effet à parler d'art oratoire, on invoque sans vergogne l'Antiquité, comme un alibi culturel dont on ne reparlera plus et dont d'ailleurs on ne connaît rien. Il ne faudrait quand même pas que la pratique de l'oral soit poussiéreuse comme un volume de Cicéron, vétilleuse comme une leçon d'histoire ou répétitive comme un exercice de grammaire ! L'oral doit être spontané et ne pas se ressentir de la pesanteur ennuyeuse de la chose scolaire, ne pas subir l'emprise des disciplines, ne pas faire fond sur l'enseignement des professeurs – lesquels doivent d'ailleurs être formés, notamment par des avocats ou par des gens de théâtre, professions on ne peut plus honorables, mais fort éloignées de la nôtre en ce qu'elles n'ont pas, en tout cas pas au même degré ni de la même manière, le même rapport à la vérité, qui devrait être central quand on parle d'enseignement.

Ainsi, bien que le Grand oral porte sur un sujet convoquant et joignant deux disciplines, le jury chargé de l'évaluer ne comportera pas forcément de professeurs desdites disciplines et ne pourra, sous les oripeaux du comédien, vérifier la justesse ni la rigueur du propos tenu. Le ministère l'assume d'ailleurs, qui estime que le candidat devra avant tout être évalué sur les qualités formelles de sa prestation : il s'agit, nous dit-on, d'apprécier sa capacité à persuader, capacité, renchérit-on, fort utile et nécessaire dans la vie professionnelle et même dans la vie quotidienne : bref, il ne s'agit pas d'exposer adéquatement une démonstration ou une démarche euristique, il s'agit de savoir se vendre, fût-ce au prix de la vérité. Et l'on peut s'étonner qu'un gouvernement qui célèbre l'enseignement moral et civique se fasse en même temps le pourvoyeur de la manipulation et de la sophistique...

Et quelle sophistique ! Il semble que, des cinq parties de l'éloquence, nos oralisateurs n'aient retenu que l'actio. L'inventio est l'affaire de toutes les disciplines et, au premier chef, des lettres et de l'histoire, qui fournissent les connaissances à partir desquelles seulement un discours sérieux peut se construire ; la dispositio se travaille là encore en français et en histoire-géographie, en bâtissant les plans des dissertations et des commentaires, qui agencent et articulent les connaissances selon un raisonnement rigoureux et pertinent ; l'elocutio s'apprend en étudiant et en imitant les textes classiques après avoir acquis une solide connaissance de la grammaire – la grammaire qui est la mère de tous les savoirs, la grammaire qu'on interdit d'enseigner en langues vivantes, la grammaire qu'on noie encore dans le brouet des séquences didactiques en français, la grammaire que certains collègues ne savent pas enseigner faute de l'avoir eux-mêmes apprise.

Car on n'a jamais travaillé l'oral qu'à partir de l'écrit. Le maîtriser consiste à improviser, avec l'aisance que donnent un savoir étendu et un entraînement rigoureux, le discours qu'on aurait composé et auquel les procédés propres à l'actio ont pour rôle de donner l'énergie, badine ou grave, de la parole vive. Maîtriser l'oral se fonde sur l'écrit et implique tout un travail d'assimilation et de répétition : c'est la memoria, cinquième partie de l'éloquence, qui donnera à l'orateur et la matière et l'agilité indispensables.

Mais il est plus facile de récompenser la tchatche que d'améliorer la qualité de l'écrit et de construire la culture des candidats. Comme d'habitude, le pédagogisme promeut à peu de frais une égalité de façade, car à qui fera-t-on croire qu'un ignorant extraverti subjuguera qui que ce soit au-delà du cercle de ses semblables ? Cet oral, même en grand, est non seulement immoral, il est aussi fallacieux : il n'est, à tous égards, qu'un nouveau « joujou du pauvre ».

Romain Vignest

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