Éditorial
décembre 2013

Cette année encore la publication du rapport PISA a donné du grain à moudre aux journalistes. Et de fustiger sans recul ni discernement le système éducatif français, inégalitaire, anxiogène, archaïque, etc. À les entendre ainsi vociférer, il semble qu’en effet nous n’avons pas bien su les former, car il devrait être assez élémentaire à qui pense de comprendre qu’une évaluation se fait selon des critères, eux-mêmes définis par rapport à une fin, celle qu’en l’occurrence on assigne à l’école. Et on ne voit pas que la culture classique ou les capacités d’abstraction soient prises en considération par PISA, qui ne s’intéresse qu’à ce qui peut servir dans la vie quotidienne, alors que le projet républicain, comme la tradition humaniste, réside dans la formation d’individus disposant d’un savoir et d’une méthode pour penser le monde et se penser eux-mêmes : l’homme de l’OCDE n’est pas le nôtre et PISA ne saurait apprécier l’efficience de notre enseignement à atteindre un dessein qu’il ne conçoit pas. Remarquons d’ailleurs que le mot literacy, ce viatique anglo-saxon utile pour la seule vie quotidienne, n’est même pas traduisible en français.

Cette mise au point une fois faite, n’y a-t-il aucune conclusion à tirer du classement PISA ? Si la position qu’y occupe la France par rapport aux autres pays n’est guère significative, il n’en reste pas moins symptomatique de la voir rétrograder ; en outre, PISA évalue certains savoir-faire (savoir lire, par exemple), qui importent à notre dessein. Bref, il est assez manifeste que l’enseignement français forme moins bien qu’il ne le faisait les élèves qui lui sont confiés. Là encore, il convient de faire la part d’une situation économique et sociale qui n’est pas le fait de l’école, dont elle subit le contrecoup et qui n’est pas la même dans tous les pays en lice. Cette part faite, celle de l’institution n’en reste pas moins accablante.

Or, cette responsabilité, nos journalistes, peut-être un peu influencés par des « spécialistes » peut-être un peu partisans, l’interprètent avec, derechef, un manque de logique pour le moins étonnant. Si notre école fait moins bien qu’auparavant, il est curieux de conclure que ses mauvais résultats sont dus à l’insuffisance des réformes qui lui ont été infligées. Le bon sens eût voulu qu’on imputât plutôt le changement aux changements, qu’on reconnût que ces changements-là ont été nocifs. Autrement dit, qu’on a eu tort de décréter le remplacement des pédagogies directives par des pédago­gies constructivistes, dont tout prouve qu’elles réussissent moins bien que les premières, à tout le moins quand on a quelque autre ambition pour son peuple que du pain et des jeux. Las ! Le bon sens ne tient pas devant PISA, et plutôt que d’évaluer l’évaluation, on reprend, sans critique, on claironne les recommandations de l’OCDE, celles-là mêmes que le programme PISA a pour tâche de promouvoir.

Bien sûr, cette promotion s’accompagne de celle de fameux modèles étrangers que nous devrions imiter. Il n’est pas certain pourtant que forcer une nation à l’adultère soit le meilleur moyen de la rendre docile, tant il est vrai que, partout mais en France plus qu’ailleurs, l’école est consubstantielle de la manière d’être et de se vivre d’une nation. L’incompréhension, la détresse des attentes déçues, la dislocation du lien civique, que scellait en profondeur le partage d’un patrimoine et des valeurs qui en découlent, sont bien plutôt des ferments de trouble et de tumulte. Obsédés par les experts, ou, comme aurait dit le grand Vigny dont nous clôturons l’année qui aurait dû être la sienne, par les oracles, qui les aveuglent et les isolent :

— Mais le Pouvoir

S’enferme en sa Doctrine et, dans l’ombre, il calcule

Les problèmes sournois du jeu de sa bascule,

N’entend rien, ne sait rien et ne veut rien savoir.

Romain Vignest

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