Éditorial
(Rapport moral)
28 mars 2015

Combien de temps encore la fureur pédagogiste se jouera-t-elle et de nos élèves et de notre patrimoine ? Jusqu'où se portera son audace effrénée et destructrice ? Ne doutons pas que les bonnes âmes, benoîtes ou timorées, nous reprochent à nouveau, comme elles le font depuis des décennies, notre outrance et notre mauvaise volonté. Peut-être partageons-nous un peu du destin de Cassandre, et assurément du culte d'Apollon. Car à quiconque est lucide et de bonne foi, la réforme présentée par Najat Valhaud-Belkacem réalise nos plus funestes prédictions et nos plus tristes craintes, renouant, par-delà le travail de sape des ministres successifs, avec les élucubrations les plus effarantes des années 70-80, avec en outre l'arrogance vindicative de la bien-pensance au pouvoir.

La réforme qu'on nous présente, et dans le détail de laquelle je n'entrerai pas ici, porterait, si elle était mise en œuvre, à un point encore jamais atteint, la double ambition de dénationalisation et de dédisciplinarisation de notre enseignement. Laisser 20% du temps scolaire à la discrétion des établissements, c'est ébranler tout l'édifice républicain, non seulement parce qu'il s'agirait là d'une brèche énorme dont l'ennemi saurait sans peine profiter pour investir la place, mais parce que, privés de tant de temps, les enseignements qui resteraient nationaux seraient déséquilibrés et qu'on prétexterait bientôt de leur défaillance organisée pour accélérer leur suppression. Dénationalisation et dédisciplinarisation disais-je : les deux processus, nous le savons, sont solidaires, au service l'un de l'autre, comme le désengagement de l'État est au service de la disparition du citoyen. Aux cours, on substitue des activités prétendument interdisciplinaires, en vérité a-disciplinaires, qui résonnent comme des mots d'ordre idéologiques : « développement durable », « corps, santé et sécurité », « information, communication, citoyenneté » - bienvenu dans le meilleur des mondes, celui de la pensée prémâchée, de l'école qui n'apprend plus à penser mais quoi penser.

Dans cette démolition, les langues anciennes jouissent évidemment d'une place de choix : nous savons ici que leur sort est symptomatique d'une école qui n'instruit plus. Elles seraient reléguées, dénaturées et noyées, parmi ces thèmes doctrinaires, dans la concurrence d'une modernité cosmétique et agressive qui aurait sans peine raison d'elles, comme une anomalie à laquelle au reste on ne se livrerait que la moitié d'une année, comme pour bien faire saillir leur anachronisme, elles qui illustrent au contraire la nécessité d'une étude assidue et prolongée. On veut nous rassurer en nous disant que les élèves pourront suivre en sus des ces parcours les cours traditionnels de latin et de grec, dont l'horaire est rogné et, surtout, pris sur la marge d'autonomie des établissements : autant dire qu'elles disparaîtraient du paysage scolaire français. On nous dit aussi qu'elles seront, comme nous l'aurions souhaité, intégrées aux cours de français ; ce que nous avons toujours préconisé c'est, coordonné au cours de français, un enseignement de la langue latine pour tous en Sixième et en Cinquième, dispensé par un professeur de lettres classiques, ce sans préjudice des cours complets de latin et de grec à partir de la Quatrième : il ne semble pas déraisonnable de craindre que l'on soit loin du compte.

L'APLettres n'a pas attendu pour réagir et défendre les humanités. Certains se gausseront parce qu'ils sont ignares ou parce qu'il leur importe que l'essentiel n'apparaisse pas comme tel ; mais notre parole rencontre un écho certain, qui manifestement impressionne une technocratie un peu trop prompte sans doute à prendre Homère et Virgile pour de gentilles fantaisies auxquelles personne ne tient plus. Dans l'urgence, j'ai fait une déclaration qui n'a laissé indifférent ni nos amis ni nos ennemis ; avec nos partenaires de l'APLAES, de l'APFLA, de la Cnarela, de SEL et de SLL, nous avons immédiatement formé un front uni, lancé une pétition qui, après trois jours, avait ce matin déjà recueilli 12 000 signatures ; nous serons reçus mardi par le Cabinet. Au-delà du latin et du grec, la Conférence des associations de professeurs spécialistes, que nous avons contribué à remettre en branle, et que conduit désormais avec efficacité Marie Perret, sa secrétaire générale, qui avait intelligemment dénoncé à l'automne le projet de nouveau socle commun et, cet hiver, été reçue par la DGESCO, la Conférence s'est, aussitôt la réforme annoncée, réunie, prépare une motion, demande à être reçue et entendue. Nous pensons que le front le plus large possible, mais sans aucun compromis sur la défense des disciplines et du caractère national de notre enseignement, doit être formé : je rencontrerai mercredi la présidente de la Société des agrégés, je me suis entretenu jeudi avec le secrétaire national du SNFOLC, j'ai accepté la proposition du SNALC d'une action commune.

Ce combat, notre association va donc y investir toutes ses forces et toute sa voix. Puissent les circonstances amener nos collègues à nous rejoindre, comprendre qu'hors du combat commun il n'est point de salut pour notre discipline. Car force est malheureusement de constater que la très dense activité que nous avons déployée cette année n'a pas rencontré l'audience que nous escomptions et qu'elle méritait. Le cycle des « Commémorations littéraires » n'a attiré, alors même que la publicité en fut assurée, que très peu de professeurs, encore n'étaient-ils pas professeurs de lettres : le public n'en fut composé que des adhérents de la Société des amis des Archives nationales, qui d'ailleurs n'ont pas daigné se déplacer quand une conférence a eu lieu hors leurs murs... Notre journée pédagogique hier consacrée à la dissertation a fait salle vide ; elle était pourtant l'occasion, avec nos collègues philosophes et historiens, de redire notre vision de l'enseignement. Les deuxième et troisième journées de formation et de recherche organisées dans les Pyrénées-atlantiques ont attiré un public appréciable, mais ne nous ont amené aucun adhérent. Espérons que la conférence de François Bessire cet après-midi, « Voltaire en notre temps », conférence d'actualité s'il en est, fera connaître l'APLettres dans l'ardeur même de ses valeurs et de ses luttes, et ce malgré la mesquinerie d'un rectorat qui préfère brimer notre association pour ses positions que promouvoir la pensée libre et écraser l'infâme...

Je crois en effet qu'il nous faut, sans abandonner nos tâches de société savante, mettre davantage l'accent sur l'action militante – ce dont l'actualité malheureusement nous donne l'occasion. L'année qui s'étrenne ici sera marquée par la publication de La Grande Guerre des écrivains, qui sera un ouvrage de référence auxquels ses auteurs, ses labels et le centenaire de la Première Guerre mondiale devraient garantir une bonne diffusion ; nous avons d'ailleurs prévu une campagne de presse importante. Mais il me semble a priori plus sage d'abandonner le cycle des Commémorations littéraires. Nous avons conçu, imprimé et diffusé dans cinq cents établissements un exemplaire de notre revue destiné à nous faire connaître ; il sera en outre mis en vente dans quelques librairies parisiennes. Notre site a été rénové, un prospectus a été élaboré et imprimé, un dispositif d'adhésion en ligne sera prochainement mis en place. Nous continuerons dans les semaines et les mois qui viennent à réfléchir à la promotion de notre association en mettant l'accent sur ses positions quant à l'enseignement des lettres.

Or cette campagne est difficile, et cette difficulté même dit combien elle est cruciale pour l'avenir de notre association : nous manquons de bras pour la mener à bien. De même, nous n'avons pu, ces dernières années, donner suite aux propositions de partenariats que des théâtres, des musées nous faisaient, faute d'un responsable pour les conduire, faute de relais et d'adhérents pour y participer. Ne nous voilons pas la face : non seulement tous les postes prévus au Bureau ne sont pas pourvus (chargé des lycées, chargé des collèges, chargé des universités), mais ceux d'entre nous qui occupent de ces postes ne pourraient être remplacés s'ils venaient à faire défection. Le drame qui frappe notre vice-présidente, Delphine Hassan, à qui je veux ici dire toute notre amitié, éclaire malheureusement d'un jour cru la situation de notre association : les affaires francophones et internationales ne sont plus traitées. Et que dire des fonctions « vitales » : rédacteur de la revue, secrétaire générale, trésorier, président.

Dans les années 2000, le rejet des programmes de lycées nous avait apporté un peu de sang neuf ; gageons que notre ardeur assumée à refuser la casse des études littéraires, à défendre et illustrer la transmission du patrimoine littéraire, à perpétuer la formation des intelligences et la fabrique de la nation républicaine par la littérature nous amènera ce qui parmi nos collègues n'a pas perdu la conscience de ce qu'est l'humanisme.

Romain Vignest

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