Chers jeunes collègues de Lettres,

C’est vers vous tout spécialement que l’Association des Professeurs de Lettres se tourne aujourd’hui : lauréats d’un concours de recrutement, vous avez effectué un stage en suivant l’enseignement d’un I.U.F.M. Affectés à un poste, vous incarnez désormais l’avenir des Lettres dans les collèges et les lycées.

Peut-être êtes-vous satisfaits de votre situation, même si vos conditions de travail sont, pour beaucoup, éprouvantes, même si, surtout, vos élèves vous déçoivent par leur ignorance et leur indifférence à ce que vous aimez grâce à un, à des professeurs de naguère.

Peut-être vous interdisez-vous l’autosatisfaction : trop heureux d’avoir trouvé un emploi, vous avez assimilé une déontologie qui vous fait obligation de servir au mieux de vos ressources psychologiques, morales et intellectuelles, d’aider les élèves en difficulté, de « rayonner » aussi parmi vos collègues, tout en observant avec la plus grande rigueur possible les programmes et instructions en vigueur. Assurément nous sommes des fonctionnaires.

Il n’empêche. Laissons de côté ce qui concerne la vie dans les établissements quoique tout se tienne dans un système, par définition cohérent ; allons jusqu’à dire, par exemple, que le problème de l’« incivilité » n’est pas sans rapport avec les programmes. Allons vite à l’essentiel.

Les jeunes gens, garçons et filles, que vous contribuez à former avec dévouement terminent leurs études secondaires en disposant de connaissances parcellaires : on ignore tout d’un auteur du patrimoine — pardon pour cette expression galvaudée mais à la mode et dans l’air du temps — tels Corneille, Stendhal, Proust ou Claudel, voire tout d’un siècle, tel le XVIe. Plus grave : on ne sait plus aborder un texte pour poser la question du sens, de sorte qu’on s’éloigne de la littérature perçue comme une matière qui ne vaut que par son caractère obligatoire et nécessaire à l’obtention de l’examen : l’étude des textes est dévoyée. Beaucoup plus grave encore : la grammaire de la langue, outil pourtant fondamental, non seulement pour la communication mais pour l’acquisition d’une logique structurante, a déserté les esprits, tandis que le vocabulaire d’une langue « soutenue » s’appauvrit, ce qui condamne nos élèves à des difficultés sérieuses d’apprentissage à l’orée des études menant à un emploi, à l’orée de la vie personnelle.

Pour finir, six années d’étude du latin et quatre années d’études du grec aboutissent à des résultats généralement décevants : trop de jeunes latinistes se réjouissent d’abandonner leur langue ancienne au lendemain du baccalauréat. Si les hellénistes, réduits par des mesures administratives scandaleuses à une petite minorité, se sont révélés plus fidèles, comme leurs camarades ils manquent d’autonomie face aux textes ; du reste, les lettres classiques (latin et grec) tendent à disparaître. Nous pensons que le dispositif des séquences condamne au fractionnement et au survol des connaissances grammaticales indispensables.

Est-il bien sage, bien honnête surtout, de répondre à pareil constat en arguant de l’évolution de la société, de l’empire inéluctable de l’ordinateur, de l’éclatement de la famille ? Non, bien sûr : si l’école reste l’école, elle doit former la jeunesse et lui donner les moyens d’affirmer sa liberté, de maîtriser par la pensée un avenir de plus en plus subi. Et nous, travailleurs intellectuels, comme on disait par le passé, avons le devoir de le dire et de le démontrer, le devoir en tout cas de réfléchir sur ce que nous faisons, sous peine de nous trouver irrémédiablement déqualifiés parce que disqualifiés.

Aussi l’A.P.L. vous invite-t-elle à la rencontrer sur son site www.aplettres.org et, forte de sa propre évolution, de son expérience, à y adhérer, ne serait-ce que pour contribuer à sa réflexion, à la faire vôtre, tout en servant vos propres intérêts.