Pourquoi la grammaire?,

par Marie-Martine Bonavero

 

 

Faut-il fuir la complexité à tout prix, comme le voudraient ceux qui proscrivent l’étude des langues anciennes et de la grammaire française, en raison de la complexité bien réelle du grec, du latin, du français, alors que la nature fournit sans cesse l’exemple de cette complexité, et que les sciences et les techniques se sont formées et développées en suivant cet exemple ? Manquerions-nous autant d’informaticiens que de grammairiens en France, si la scolarité permettait encore réellement aux jeunes d’affronter la complexité des langues qui sont des preuves de la complexité du cerveau humain et d’admirables moyens d’utiliser plus de neurones qu’on ne le fait habituellement ?

Notre société semble moins traumatisée par le déficit en grammairiens que par le déficit en informaticiens, mais l’exemple de la Chine, qui a conservé le système d’écriture le plus complexe tandis que nous avons envisagé de simplifier notre orthographe, pourrait nous inciter à nous poser ces questions : la réussite économique passe-t-elle par la simplification des processus cognitifs ? Le progrès économique découle-t-il de l’économie des ressources… intellectuelles ?

 

Certains grands débutants de latin ou de grec risquent de considérer a priori l’apprentissage de la grammaire comme un apprentissage nécessaire et fastidieux. Afin qu’ils le jugent nécessaire et fascinant, nous leur proposerons de construire des commentaires littéraires sur un socle purement grammatical. En passant directement de la grammaire à l’analyse littéraire, ils comprendront que l’analyse grammaticale peut être une démarche aussi subtile qu’elle est scolaire.

Quatre scènes de théâtre se prêteront à cet exercice. N’ayant pas d’hellénistes[1], nous ne ferons qu’évoquer les deux dernières scènes, empruntées au théâtre grec. Nous montrerons que, dans chacun de ces quatre dialogues, ce sont les mots grammaticaux qui servent ou soulignent les intentions des personnages : celle d’attirer ou celle d’annihiler son interlocuteur, celle de l’affronter dans un duel ou bien encore de l’associer à un dessein qu’on lui impose comme un destin. La célébrité de ces quatre scènes rehaussera le prestige de la grammaire...

Dans la Phèdre de Sénèque, les latinistes s’apercevront que les pronoms et adjectifs (trop) possessifs et les pronoms (trop) personnels dont abuse l’épouse de Thésée font violence au jeune homme, qu’elle entraînera dans son sillage tragique. Dans l’Amphitryon de Plaute, le jeu de ces termes grammaticaux pourra leur paraître comique dans la scène où Mercure veut annihiler l’esclave dont il usurpe l’apparence, mais à partir d’un certain moment, ce comique leur semblera angoissant.

Quant aux hellénistes, ils découvriront un nombre que nous avons perdu, le duel qui se distinguait du pluriel, en grec : être deux, ce n’est pas être plusieurs. Ils analyseront l’effet qu’il produit lorsque Étéocle affronte son frère Polynice auquel l’unit déjà un même destin funeste, ou quand Antigone impose à sa sœur le projet d’ensevelir Polynice, projet qui parachève le malheur familial.

Les hellénistes découvriront encore deux autres catégories grecques perdues, le mode optatif peu à peu remplacé par le subjonctif et la voix moyenne qui a enfanté les déponents latins. Ces catégories leur seront présentées non plus à travers des scènes de théâtre, mais un peu comme des personnages de théâtre qui ont eu un beau rôle à jouer.

 

 

Le terme grammatical qui tue :

 

Implicare[2] :

Sénèque, Phèdre, v. 644 – 671 :

La scène de l’aveu de Phèdre, qu’on pourrait sous-titrer La Confusion des sentiments[3], nous fait glisser de l’image d’un couple à l’image d’un autre comme si les visages se fondaient les uns dans les autres[4] : l’héroïne assimile sa passion à celle d’Ariane qui aima Thésée jeune, dont le visage devient celui de son fils Hippolyte[5].

Ces glissements entraînent Hippolyte vers la mort. C’est qu’un réseau mortel a été tissé, au fil de l’aveu, par des outils grammaticaux dont Phèdre s’est servie avec une habileté instinctive : les pronoms personnels et les adjectifs possessifs qui enserraient le jeune homme avec une violence insidieuse mais croissante.

Certes, il rompt brutalement en tirant son épée les rets tissés par la passion, mais il ne pourra rompre de la même façon les rênes de ses cavales terrifiées par le taureau marin, la violence de l’aveu l’ayant impliqué, au sens figuré comme au sens propre du terme[6], dans une histoire qui devient son destin.

 

Alienare[7] :

Plaute, Amphitryon, v. 263-462[8] :

C’est en utilisant les mêmes outils grammaticaux, mais avec une truculence impitoyable, que Mercure, dans l’Amphitryon de Plaute, malmène l’esclave Sosie dont il a pris les traits. Celui-ci tente de se réapproprier son identité confisquée en disputant à l’imposteur les possessifs et les pronoms personnels. Mais il entre ainsi dans son jeu, un jeu d’échos, naïf, génial : Sosie n’est plus que l’écho du dieu qui usurpe son identité, et l’écho trahit l’homme qui défend son bon droit contre un immortel qui se joue de lui.

Tandis que l’auteur joue, jongle et jubile avec les termes grammaticaux, une notion presque métaphysique émerge dans le bouillonnement d’une langue en formation, en effervescence, en folie : la notion d’identité. Sosie redoute l’aliénation dans les deux sens du mot : le verbe alienare, issu de l’adjectif « alienus, autrui », apparaît dans le texte.

C’est que les pronoms personnels et les possessifs marquent une frontière qu’il ne faut pas franchir : « Je [n’]est [pas] un autre. » Le jeu des pronoms devient le jeu des possibles, c’est pourquoi il génère  un comique angoissant, il donne le vertige à mesure que Sosie soutient que l’autre n’est pas lui avec l’énergie du désespoir qu’on éprouve à se voir ravir son identité. Ce comique aussi angoissant et puissant qu’il est fruste nous fait sentir la redoutable efficacité de l’outil grammatical.

Mais on peut perdre certains outils grammaticaux. Les Grecs possédaient en particulier un nombre, un mode et une voix que nous n’avons plus.

 

 

De la catégorie grammaticale à la catégorie mentale :

 

Le duel :

Eschyle, Les Sept contre Thèbes : voir la fin à partir du récit du messager.

Sophocle, Antigone, v. 1-99/

La langue grecque possédait trois genres : le masculin, le féminin, le neutre ; trois nombres : le singulier, le pluriel et le duel. Le latin a conservé les trois genres mais perdu le duel des Grecs. Nous avons perdu le neutre et le duel. Ce dernier existe encore dans certaines langues.

Pourtant, les Grecs avaient eux-mêmes commencé à perdre « ce nombre archaïque », qui a tendance à disparaître à partir du moment où une société devient capable de concevoir le pluriel, c’est-à-dire d’« opposer un à plusieurs[9] ». Mais sa rareté pouvait le rendre particulièrement expressif.

Le duel grec est terrible dans Les Sept Contre Thèbes où il rappelle un autre duel, celui qui a mêlé le sang des frères ennemis dans la terre qu’ils se disputaient ; ou dans Antigone, quand pour l’héroïne de Sophocle, il devient un moyen — grammatical et naturel — de nouer de force le destin de sa sœur au sien (v. 3) et à celui de ses frères morts (v. 81), de la soumettre à la fatalité familiale, comme si Ismène ne pouvait pas plus la refuser que le sang qui coule dans ses veines. Dans ce contexte, une désinence prend la même force qu’une croyance, ou que le destin.

 

L’optatif :

Les Romains ont également perdu l’optatif. Comment est-ce arrivé ?

En grec, l’optatif, trop serviable, se substituait volontiers au subjonctif. Aussi a-t-on fini par ne plus sentir la nuance qui les distinguait, et l’optatif a disparu.

Certes, les valeurs de ce mode indo-européen ont été reprises par le subjonctif, mais les deux modes ne faisaient pas double emploi quand ils se côtoyaient dans la langue grecque. L’optatif est le mode qui exprime, « d’une façon générale, la faculté d’imaginer[10] ». Peut-on se consoler d’avoir perdu le mode qui était au service de la plus haute faculté de l’homme ?

Ce mode qui était donc tout à la fois noble et serviable devenait volontiers le mode de la courtoisie : il pouvait revêtir l’ordre ou la défense de l’apparence d’un souhait[11] (son beau nom est tiré du latin optare, « souhaiter »), ou encore exprimer « la probabilité, la présomption […], en particulier celle qu’un souci de modestie ou d’urbanité nous pousse à présenter comme peu sûre[12] ».

Avec quelle nostalgie nous lisons cette définition du mode le moins péremptoire, nous qui vivons dans une société qui ne conçoit pas qu’on s’exprime sans « s’affirmer »... On devrait méditer sur les emplois et la disparition d’un mode grâce auquel on pouvait prendre du recul par rapport à ce qu’on affirme, ou se mettre poliment en retrait de l’interlocuteur. La grammaire elle-même (ou la grammaire d’abord) trahit la façon de penser (ou tout simplement d’être) d’un peuple ou bien d’un homme.

Aujourd’hui, c’est le subjonctif que nous laissons mourir, le mode du subjectif[13] qui soumet le réel à l’idée qu’on en a.

 

Le moyen :

La subjectivité multiplie les points de vue.

La voix moyenne en grec et  les déponents en latin permettaient d’envisager l’action non seulement par rapport au complément d’objet, mais également par rapport au sujet : celui-ci s’implique plus ou moins dans cette action, elle a plus ou moins d’importance pour lui, ce qui n’est pas… sans importance. La langue des Romains faisait moins sentir cette importance que celle des Grecs, et la nôtre ne la fait sentir que par l’emploi de certains verbes pronominaux intransitifs.

La notion d’aspect :

Ce n’est pas seulement la façon de considérer le sujet qui peut s’appauvrir, mais également celle d’envisager l’action, par exemple quand son aspect cesse d’être exprimé. Cette notion  d’aspect s’est considérablement estompée en français, mais quelques tours de phrase rappellent son existence (cf. « être en train de »). En anglais, elle joue un rôle plus important. C’est pourquoi nous aurons recours à cette langue vivante pour la présenter.

Ainsi, en découvrant que « les différentes perspectives sous lesquelles apparaît l’action[14] » ont pu sembler plus importantes que le moment où elle est accomplie, ou que celui qui l’accomplit s’accomplit plus ou moins du fait que cette action l’intéresse plus ou moins, les élèves regretteront peut-être que nous envisagions cette même action avec moins de sensibilité que les Grecs, ou, comme l’écrit Humbert, d’une façon à la fois moins « concrète » et moins « subjective[15] ».

Une catégorie grammaticale est une catégorie mentale ; perdre une catégorie grammaticale, c’est perdre une façon d’être au monde.

 

 

En observant la disparition d’un mode émouvant comme l’optatif ou d’une belle catégorie comme le duel, en constatant que les pronoms peuvent agir comme des maléfices, que l’action peut être mise en perspective au lieu d’être perçue comme un point dans l’espace, les grands débutants qui éprouveraient une réticence intellectuelle face à un apprentissage grammatical qui se faisait autrefois en sixième se découvriront parfois grammairiens dans l’âme, plutôt que par la force des choses.

Certes, l’apprentissage de la grammaire était plus aisé quand il se faisait plus tôt : il fait appel à une mémoire qui est plus vive à huit ans qu’à dix-huit. Mais à dix-huit ans, on peut intégrer les phénomènes et les processus en les envisageant d’une façon plus subtile, et les mémoriser parce qu’on les aime.

Il nous semble important de susciter des vocations de grammairiens ou de linguistes, parmi les esprits déliés que fascine le fonctionnement harmonieux et rigoureux des langues, leurs liens puissants et leurs affinités subtiles, leurs exigences et leur souplesse, leur évolution naturelle et ordonnée comme celle des végétaux[16].

 

Marie-Martine Bonavero

Professeur de latin en C.P.G.E.

(Lycée de Sèvres et Lycée Jeanne d’Albret de Saint-Germain-en-Laye)


 

[1]. Le cours de grec n’a pas été rétabli dans la classe de Lettres Supérieures du lycée de Saint-Germain, qui conserve l’option I.E.P.

[2]. Implicare :  « emmêler, enlacer, envelopper, embarrasser (au sens propre et au sens figuré) ».

[3]. Cf. le titre célèbre de Stefan Zweig.

[4]. En cherchant des procédés susceptibles de transposer cette scène dans le septième art, des latinistes qui suivraient aussi l’option Cinéma (comme dans la classe de Lettres Supérieures du lycée de Sèvres) aboutiraient par d’autres voies aux mêmes conclusions que les grammairiens...

[5]. On voit ainsi se succéder trois couples : Ariane et Thésée, Phèdre et Thésée, Phèdre et Hippolyte.

[6]. Cf. le terme implicuit dans le récit du messager (v. 1085).

[7]. Alienare : « rendre étranger » ; dans la langue des médecins, alienatus signifie « aliéné ».

[8]. Nous avons déjà publié dans le Bulletin n° 6 de l’A.P.F.L.A.-C.P.L. (septembre 2006) une partie du paragraphe consacré à cette scène.

[9]. J. Humbert, Syntaxe grecque.

[10]. Cette définition est citée par J. Humbert.

[11]. Cf. la Stylistique grecque de J. Carrière, Klincksieck, p. 109.

[12]. J. Carrière, op. cit., p. 108.

[13]. Nous empruntons cette expression aux auteurs de l’Initiation à la Langue latine et à son Système, S. Déléani et de J. M. Vermander (Sedes).

[14]. C’est cette expression qui définit l’aspect dans la Syntaxe grecque de J. Humbert (§ 228).

[15]. Nous empruntons ces deux adjectifs à la Syntaxe grecque (§ 227).

[16]. Nous citons dans ce dernier paragraphe une circulaire que nous avons rédigée et diffusée dans les années 90 pour promouvoir l’étude des langues anciennes.