Association des Professeurs de Lettres

 

 

Consultation nationale sur le projet de nouveaux programmes de français

pour les classes de première des séries générales et technologiques

 

Notes de commentaires

 

Observations préalables :

1.         Cette « consultation » confidentielle n’a rien d’une consultation nationale.

2.         On ne voit pas pourquoi on réformerait les programmes de première sans repenser aussi ceux de seconde, voire de collège.

 

Observations d’ensemble.

1.                  Ce projet de programme s’en tient aux principes des programmes précédents, principes contre lesquels l’A.P.L. s’était élevée : division en « objets d’étude » se substituant à l’étude des œuvres et des textes pour leur intérêt propre, refus d’accorder une place de premier plan à l’étude de la littérature dans son développement chronologique et son contexte historique, place abusive accordée à l’argumentation, travail en séquences, survol des œuvres en un petit nombre d’heures. De ce fait, abstraction faite des aménagements envisagés, ce projet reste inacceptable. Quand les membres du Groupe d’experts et de l’Inspection générale rencontreront-ils nos élèves pour comprendre ce qu’ils disent eux-mêmes ? Ils ont besoin de repères précis et cohérents qui leur permettent de construire une culture. Une partie des modifications a pour but de désamorcer le mécontentement des professeurs. Par exemple, l’accent est mis sur le sens des œuvres pour satisfaire ceux qui redoutent une approche formaliste. Mais comment accéder au sens des œuvres quand on les coupe de leur contexte historique et du fil chronologique qui les relie entre elles ?

2.                  On relève toujours ce paradoxe entre ambition des objectifs et mise en œuvre : beaux attendus (culture, langue etc.) mais fractionnement, émiettement dans la mise en œuvre, gros travail personnel inutile demandé à l'élève et à la classe qui doivent, entre autres par l'observation comparée, reconstituer les enjeux de l'histoire enseignée (cf. page 1 : « les  lycéens construisent une perspective historique »). Les enseigner directement, par les œuvres-clefs, irait plus vite et surtout serait plus efficace. Or, non seulement les objets d'étude dessaisissent maîtres et élèves du savoir fondamental, mais cette « pédagogie de la découverte », qui pourrait se concevoir dans des milieux déjà cultivés et dans un cadre horaire très large, doit s'appliquer selon des horaires ridicules. Rappelons qu'en pédagogie comme dans beaucoup d'autres domaines, la quantité est dans un étroit rapport avec la qualité. Des élèves de Première STI n’ont que 3h de français par semaine : ce qui passerait déjà difficilement avec un enseignement rationnellement structuré ne passe plus du tout avec les séquences et autres objets. Ce problème d'horaire n'est pas un détail matériel, il est consubstantiel aux programmes et conforme à la doxa anti-culturelle.

3.                  Il est plaisant de voir l’accent mis par le projet sur l’apprentissage et le travail de la langue. Comment l’année de Première, déjà bien chargée, pourrait-elle remédier au naufrage pédagogique de cinq années de primaire et de quatre années de collège ? Il serait plus à propos de réviser enfin les programmes de ces années où l’élève est d’âge à s’imprégner d’un français riche et structuré.

Observations concernant le choix des « objets d’étude »

Le biographique, autrefois commun à toutes les séries, est remplacé par « Le roman et ses personnages ». Le biographique demeure partiellement sous la forme de l’autobiographie, qui devient objet d’étude réservé à la première L, remplaçant l’épistolaire qui disparaît.

1.         Une nouveauté importante est donc l’introduction du roman. L’œuvre étudiée pourra être un roman du XVIIe au XXe siècle. Or les XIXe et XXe siècles étaient plus particulièrement réservés à la seconde, la première s’attachant aux XVIe, XVIIe et XVIIIe siècles. La possibilité de choisir un roman du XIXe ou du XXe siècle est donc une invite à moins étudier en première les trois siècles qui précèdent. Nul doute que, surtout pour des classes « en difficulté » la tentation sera plus grande d’étudier L’Assommoir que le Francion ou Manon Lescaut. C’est donc réduire encore plus la diversité du bagage culturel de ceux qui ont le plus besoin de l’acquérir.

2.         Alors que l’épistolaire, genre dont l’étude est de reconnaissance récente dans le monde de la recherche, pouvait être intéressant à étudier en plus des autres dans le cadre d’une première littéraire, l’objet d’étude « autobiographie » appelle des lieux communs bien connus, au demeurant utiles et dont on voit mal pourquoi les autres séries en seraient privées (peut-on ignorer les Confessions ?) : un tel objet d’étude n’a pas donc à devenir un objet de spécialité. En outre, étant très limité au regard du « biographique » qui était trop vaste, il exclut des sujets connexes tels que l’écriture de soi (Montaigne) ou le roman à la première personne, obligatoirement reporté dans l’objet d’étude « Le roman ». Enfin, comme d’après Philippe Lejeune l’autobiographie ne commence réellement qu’avec Rousseau, c’est encore une invite à étudier des œuvres postérieures à 1760, en contradiction avec le dessein proclamé des programmes.

3.         Rappelons que les registres relèvent de notions instables, fluctuantes, d'étendue variable, donc ne sont pas enseignables en lycée, tout au moins comme référents absolus tels que les présentent les programmes. De même, le départ (page 3) entre « mouvement littéraire » et « phénomènes littéraires et culturels » est difficile à saisir. Encore une fois la simplicité allant à l'essentiel serait préférable pour des élèves du secondaire.

Ce nouveau choix d’objets d’étude est donc manifestement démagogique : il va dans le sens de la facilité, sans doute pour satisfaire ceux qui pensent que les programmes actuels sont trop ardus. Sans doute sont-ils effectivement ardus, mais c’est d’abord parce qu’ils sont abstraits et scolastiques, et sur ce plan la nouvelle formule ne changera rien. Ils sont également ardus tout simplement parce que les élèves (dé)formés selon les programmes et instructions des années antérieures n’ont pas acquis le niveau suffisant pour lire un nombre raisonnable d’œuvres d’une certaine ambition.